Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des Livres

Gang Story Kizo Yan Morvan 258x300 Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresIls ont beau faire régulièrement la une des journaux télévisés, les délinquants et autres “racailles” font partie d’un monde dont les ressorts nous échappent encore souvent. Ancien membre de la “Mafia Z” de Grigny, Kizo, désormais soucieux d’apaiser les quartiers et de les sortir de l’ombre, retrace l’histoire des gangs, principalement à Paris et en banlieue. Epaulant les photographies de Yan Morvan, son récit revient sur les racines de la violence endémique qui secoue toute une frange de la société française.

Gangs Story remonte à l’époque des Blousons noirs, des “Rebelles” en perfecto, des rockers banane vissée au front, des Hell’s Angels bagarreurs. L’arrivée des skinheads, inspirés du mouvement britannique, dans les années 1980, engendre une radicalisation de certaines de ces bandes, qui deviennent racistes ou néonazies. En réaction, imitant les gangs américains sans en avoir le professionnalisme, se montent des groupes d’autodéfense, comme les Black Dragoons d’Yves “Le Vent”, fusion du vaudou haïtien, des sports de combat et de l’imagerie hip-hop. A la “guerre des races”, qui voit rapidement les skinheads abandonner la rue, succède l’ennui. Faute d’ennemis extérieurs, les cités s’affrontent entre elles pour évacuer leur violence désormais sans objet. A mesure que les chefs se casent ou sont arrêtés, les gangs s’étiolent en bandes éparses, cloîtrées dans leur coin d’immeuble ou dans la gare la plus proche, à vivoter de petits trafics.

Gang Story Kizo Morvan Vent Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresLes très belles photographies de Yan Morvan, spécialiste du reportage de guerre qui a pénétré ce milieu depuis la fin des années 1970, parviennent à cerner la tension des corps en lutte permanente, mais aussi le poids de ces décors glauques, entre squats parisiens hantés par des punks camés (et le tueur en série Guy Georges) et tours de banlieue désincarnées. Car raconter l’histoire des gangs, c’est aussi, et surtout, raconter l’histoire de la pauvreté, des “classes dangereuses” et des populations exclues qui trouvent dans le gang un moyen de retrouver leur fierté et de renouer avec une vie sociale. Noirs, Blancs Arabes, tous, quel que soit leur camp, du loubard castagneur quasi SDF au jeune délinquant repoussé en banlieue, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Gang Story Kizo Morvan Ruddy Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresEn filigrane, Gangs Story ébauche aussi le portrait musical d’une quarantaine d’années où l’imagerie des gangs, certes également marquée par le sport ou le cinéma, semble surtout s’inspirer des disques et rythmes des postes de radio. Les mauvais garçons des années 1960 imitent Cochran ou Presley, les motards puisent dans le hard-rock ou le metal, les punks s’identifient au courant du même nom, les skinheads portent haut les couleurs de l’Angleterre ska, et le hip-hop américain (qui s’impose aussi par le graffiti ou la danse) inonde rapidement la jeunesse banlieusarde. Au détour des clichés de Yan Morvan, on croise Passi, Doc Gynéco, le Secteur Ä, K-Mel, MC Jean Gabin, et tant d’autres qui feront du rap le genre numéro 1 en France à partir des années 1990. Imposant ainsi leur propre culture à la société qui les avait repoussés dans les marges.

Gang Story Kizo Morvan Gabin Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des LivresNovembre 2012, 300 pages, 49 euros.

Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. Dupuis

Comix Remix Herve Bourhis 226x300 Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. DupuisLes super-héros ont vendu leur image à la pub. Désormais, ils passent plus de temps devant les caméras à tourner des spots pour des shampoings qu’à combattre le mal. A force d’être invincibles et de se sentir supérieurs à tout le monde, ces justiciers dégénérés n’en ont plus grand-chose à carrer de la défense de la veuve et de l’orphelin : ce qui compte, c’est le pognon et le pouvoir. Dans la tentaculaire Towerville, les élections approchent, et la Corporation des super-héros est bien décidée à asseoir encore un peu plus sa domination. Il faut éradiquer définitivement les clandestins, faction boiteuse de monstres qui résiste encore à l’autoritarisme de la Corporation.

Initialement parus entre 2005 et 2007, les trois volumes de Comix Remix réunis ici n’avaient pas reçu à l’époque la résonance qu’ils méritaient. Si elle débute comme une parodie de comics, avec ses personnages encostumés, ses clins d’œil amusants et son détournement malin des codes du genre, la trilogie prend rapidement une tout autre ampleur. Même si le second degré reste présent jusqu’au bout, notamment grâce aux dialogues pleins d’humour, l’intrigue s’assombrit progressivement, devient plus politique, plus équivoque, comme contaminée par le cynisme des super-héros violents, racistes et despotiques.

Reprenant à sa sauce les clivages des X-Men ou la noirceur de Dark Knight de Frank Miller, Hervé Bourhis les accommode avec beaucoup d’aisance à son univers fourmillant de personnages de toutes les formes, de toutes les couleurs, du super-héros bodybuildé au bonhomme en chewing-gum rose, de la femme cyborg à l’extraterrestre tout vert. Le mordant du dessin et le tempo, irrésistible pendant 250 pages, font le reste. A mi-chemin entre l’atmosphère crépusculaire des Watchmen d’Alan Moore et la fantaisie de la série Donjon de Sfar et Trondheim, l’ambitieux Comix Remix se dévore avec bonheur.

Comix Remix Herve Bourhis extrait Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. DupuisIntégrale des 3 volumes. Septembre 2012, 248 pages, 29,90 euros.

Cleveland, de Harvey Pekar & Joseph Remnant – éd. Cà et là

Cleveland Harvey Pekar Remnant 215x300 Cleveland, de Harvey Pekar & Joseph Remnant – éd. Cà et làPendant plusieurs décennies, l’auteur du prodigieux American Splendor a repoussé les limites de l’autobiographie. En couchant sur le papier ses peurs, ses doutes, ses réflexions, ses névroses, Harvey Pekar a élaboré une œuvre universelle. Et depuis ses premières histoires, l’ombre de la ville de Cleveland – sa ville de Cleveland – plane sur ses récits. Comme un symbole, il y consacre son dernier projet, achevé peu avant sa mort en juillet 2010. Décor changeant, parfois enchanteur, souvent lugubre, reflet de ses frustrations ou interlocutrice privilégiée, la cité du Midwest, dans laquelle Pekar passa toute son existence, imprime sa marque sur son travail : avec sa verve habituelle, le scénariste se raconte à travers l’évolution de sa ville et, à l’inverse, dévoile sa ville à travers les événements qui jalonnent sa vie.

De la première (et unique) victoire nationale de l’équipe de base-ball locale à l’espoir que l’administration Obama se penche enfin sur les problèmes sociaux qui rongent le port de l’Ohio, Harvey Pekar relate l’histoire de Cleveland comme un amant toujours fidèle malgré les déceptions. D’ailleurs, il a préféré rester avec elle plutôt que de suivre sa femme, lorsque cette dernière décida de déménager vers l’Est. La croissance, l’opulence, les mouvements ouvriers et raciaux (et, au passage, l’élection du premier maire noir des Etats-Unis), l’immigration des juifs d’Europe de l’Est, l’écroulement de l’industrie, le chômage, l’exode et la dégradation : en soixante-dix ans, Pekar a tout vu. Jusqu’à l’évolution des surnoms de Cleveland, passée du “meilleur emplacement du pays” à “l’erreur au bord du lac”… Celui que le dessinateur Joseph Remnant figure comme un apôtre au regard fou, qui parle tout seul en arpentant le bitume d’un pas pressé, dresse le portrait d’une Amérique désossée, résignée à voir son quotidien aller de mal en pis.

Cleveland Pekar Remnant 1 Cleveland, de Harvey Pekar & Joseph Remnant – éd. Cà et làTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Jennequin, septembre 2012, 128 pages, 17 euros. Préface d’Alan Moore.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > de Cleveland : cliquer ici.

☛ A LIRE > Notre article sur American Splendor, la grande série d’Harvey Pekar.

Le Mal dans la peau, de Gabriel Báñez – éd. La Dernière Goutte

Le Mal dans la peau Banez 220x300 Le Mal dans la peau, de Gabriel Báñez – éd. La Dernière GoutteDamien Daussen a 25 ans. Ancien séminariste devenu veilleur de nuit à la faculté de médecine après avoir renoncé à sa vocation, il s’ennuie, végète. Passe ses journées dans une pension, où il regarde les autres s’agiter comme si rien ne le concernait. Sa vie s’écoule mollement, dans une torpeur décuplée par l’écriture sobre, descriptive et posée de Gabriel Báñez. Coincé dans la tête de Daussen, le lecteur a l’impression de voir tourner le monde de loin, de très loin, tant la froideur et le détachement du jeune homme le rendent imperméable au moindre sentiment. Pourtant, on comprend rapidement que quelque chose ne colle pas. Des remarques déplacées, des réactions dissonantes. Quelques indices, dévoilés avec parcimonie, qui laissent deviner son parcours intellectuel, marqué par la religion et des groupuscules d’extrême droite. Et une fureur tapie derrière la léthargie de la prose de l’écrivain argentin, qui surgit soudain, brusque déraillement, avant de disparaître aussi vite.

Pour Damien Daussen, qui se décrit lui-même comme une “âme orageuse”, la vie s’apparente à “un exercice stérile”. Alors ses obsessions racistes remontent ponctuellement à la surface, comme lorsqu’un soir, il barbouille des croix gammées sur les murs de l’université. Et puis, surtout, il y a Rachel. Rachel la juive, qu’il retrouve souvent, le temps d’une balade au zoo, d’un concert ou d’un après-midi à l’hôtel, sans pour autant s’attacher à elle. Daussen entretient des relations malsaines avec les femmes, et ne trouve son plaisir que dans des rapports sexuels dominateurs, furtifs, enragés, au “contact obscène de sa peau sémite” qu’il désire “comme s’il s’agissait d’une proie”. Gabriel Báñez détaille cette relation dérangeante et fascinante qui lie l’antisémite et la juive malgré leur répulsion réciproque, mélange confus de sensualité et de violence. Comme si elle renouait, dans sa soumission, avec la souffrance de son peuple martyr. Comme si lui éprouvait, physiquement, charnellement même, l’étendue de sa haine, en se fondant dans ce qu’il abhorre – “Nous cherchons tous à ressembler à ce que nous craignons le plus”, répète-t-il souvent.

Dans ce roman de 1985, Gabriel Báñez (1951-2009) choisit de ne jamais faire exploser ses personnages, ni de briser la monotonie de l’action. Son écriture lancinante lui permet de s’approcher au plus près d’un malaise diffus, cette une pulsion macabre qui se nicherait au fond de chaque homme. En arrière-plan, la sauvagerie de la dictature et son cortège d’enlèvements, de tortures et d’humiliations fait écho à la tumeur abominable qui enfle chez Damien Daussen. Mise en exergue du roman, la citation tirée du film Portier de nuit de Liliana Cavani résume bien ce texte glaçant :

“C’est une relation entre victime et bourreau : une escalade dans chacun des deux rôles, et où chacun finit par se dissoudre dans l’autre. C’est ça, l’ambiguïté qui fait partie de la nature humaine. Et c’est pour ça qu’il faut partir du nazisme qui, en filigrane, sommeille en chacun de nous, partir de l’ambiguïté de notre nature.”

Hacer el odio. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Frédéric Gross-Quelen, avril 2012, 190 pages, 17 euros.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > du Mal dans la peau : cliquer ici.

Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Baladi 210x300 Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat baladi extrait 1 214x300 Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie CoochieRenégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat baladi extrait 2 214x300 Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie CoochieEn laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > de Renégat : cliquer ici.

Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Villard 193x300 Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/NoirOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

Skinheads, de John King – éd. Au Diable Vauvert

Skinheads John King 197x300 Skinheads, de John King – éd. Au Diable VauvertUn bide à bière soutenu par des bretelles, une chemise à carreaux Ben Sherman ou un polo Fred Perry, des Doc Martens noires ou cerise. Voici le croquemitaine anglais, bête raciste toujours prête à en découdre, crâne rasé assoiffé de Guinness et du sang des honnêtes citoyens : le skinhead. Dans un roman brut et sans manichéisme, John King dresse un tableau surprenant de cette tribu redoutée, confrontant plusieurs générations de skins. Si l’intrigue n’est pas forcément très originale, ce roman naturaliste s’acharne à dévoiler les nuances d’une culture à l’image désastreuse, révélatrice d’un malaise social qui perdure depuis les années 1960.

Sans nier la violence d’une partie des skins ni passer à côté des monumentales bastons entre hooligans, John King raconte la richesse d’un english way of life au confluent de la sape, de la musique et du football. Terry English, cinquantenaire tranquille, dirige une boîte de taxis, et essaie de racheter un pub pour pouvoir paisiblement siroter de la bière et jouer au billard en écoutant du ska. Son neveu Ray Coup-de-Boule, après une jeunesse agitée qui lui a valu ce surnom avenant, est désormais père de famille. Et si cet amateur d’Orwell reste profondément en colère contre le système actuel, sa droiture et ses rencontres, au volant de son taxi, en font un personnage beaucoup plus complexe que le facho de base qu’on nous décrit souvent.

Anti-drogues, anti-hippies, les skinheads sont d’abord des hommes fiers. Fiers de gagner leur place dans la société à la sueur de leur front, fiers de leur drapeau, fiers de leur élégance. Leur patriotisme, exacerbé par la peur de voir leur identité se dissoudre dans l’Europe, forme parfois un terreau propice aux idées de l’extrême droite, mais abrite aussi une grande variété de points de vue. Surtout, la politique est loin d’être leur principale préoccupation : les concerts de ska, les soirées entre potes ou le maillot bleu de Chelsea passent avant.

C’est plutôt le portrait, en creux, de l’hypocrisie de la société anglaise qui frappe. Honnis par des médias toujours prompts à les caricaturer, ignorés par les politiciens, frustrés, rejetés, les skinheads doivent sans cesse se battre contre les clichés qui leur collent à la peau. Le manque de considération dont ils souffrent illustre finalement le manque de considération de cette société britannique envers ses classes laborieuses. De ce rejet naissent la colère et la violence. Et l’impression gênante que c’est l’identité prolétaire de cette culture qui la rend si subversive, et si malvenue, dans le beau royaume d’Elizabeth II.

Traduit de l’anglais par Alain Defossé, mai 2012, 410 pages, 22 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre sélection de livres sur le football : cliquez ici.

Samedi répit, de Andrea Bruno – éd. Rackham

Samedi repit Andrea Bruno 209x300 Samedi répit, de Andrea Bruno – éd. RackhamDepuis que la fabrique de chaussures a fermé ses portes, la plupart des habitants sont partis. Abandonnés, ceux qui restent s’engluent dans cette ville de banlieue en déliquescence, cernée par des marais funestes. La prospérité a laissé la place à la désertification, l’usine n’est plus qu’une ombre monstrueuse, bâtisse lugubre rongée par l’eau croupie, décor des mauvais coups de ceux qui tentent de survivre. Face au triste spectacle de leur existence en cendres, ne reste que la haine, le racisme, l’alcool. Seul lien avec l’extérieur : les incursions régulières des policiers qui se pointent, soupçonneux, dès qu’un vol est commis dans la région.

Maître du noir et blanc, Andrea Bruno signe un album d’une beauté sépulcrale. Un format démesuré, monolithique, pour rendre compte du silence pesant, du vide immense des journées qui s’enchaînent vainement. Le titre, emprunté à un poème de Samuel Beckett (“Samedi répit / plus rire / depuis minuit / jusqu’à minuit / pas pleurer”), disait déjà la monotonie désespérante de ce monde désincarné, que l’Italien restitue avec un réalisme juste perturbé par une figure métaphorique, cet Arlequin querelleur qui surgit parfois. L’encre noire, lourde, suffocante, semble contaminer les pages, corrodant le blanc qui tente désespérément de ne pas se laisser submerger. Peine perdue. Le noir rampe, coule, tache, déborde. Insidieux, il infecte les murs, souille les visages. Comme si les personnages étaient intoxiqués, marqués à jamais par ce marécage blafard qui semble avoir pris le contrôle de leurs âmes.

Samedi repit bruno extrait Samedi répit, de Andrea Bruno – éd. RackhamTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, avril 2012, 32 pages, 24 euros.

LIRE UN EXTRAIT > de Samedi répit : cliquer ici.

Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. Frémok

Negres jaunes Yvan Alagbe 233x300 Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. FrémokPremière scène : le directeur d’un cinéma alternatif engueule lâchement un grand Noir silencieux. “Sans papier, je suis bien gentil de te faire travailler ! On fait tout pour vous aider, alors mettez-y un peu du vôtre, merde !” Deuxième scène : papa et sa grande fille sont dans une voiture. Il lui demande des informations sur son nouveau petit copain, qu’il n’a pas encore rencontré. “J’y crois pas, ma propre fille avec un nègre ! Comment t’as pu me faire ça ? Non mais sérieusement, c’est vrai ou pas ?” En deux pages, Nègres jaunes a déjà réussi à plaquer la pénible toile de fond qui étouffera l’intrigue jusqu’au bout. Mieux, en compactant avec autant d’éloquence cette description du racisme ordinaire, le récit peut immédiatement aller plus loin, dépassant la simple bande dessinée engagée pour construire une œuvre passionnée, brûlante, viscéralement politique. L’histoire d’Alain, sans-papiers, de son amour avec Claire la bien nommée, de Martine, forcée de faire des ménages en attendant un mari qui ne reviendra pas, et de Mario, l’ancien flic qui leur fait miroiter une régularisation pour asseoir un rapport de force malsain.

Autour de Nègres jaunes, déjà paru aux éditions Amok en 2000, gravitent cinq autres récits réalisés entre 1995 et 2011, dont quatre inédits. Dans Amour, Dyaa ou La Valise, les mots semblant se nourrir des éclats de voix des vies qu’ils racontent. Yvan Alagbé y évoque l’exil, la solitude, le rejet. Le déchirement de ces hommes et ces femmes dépossédés de leur propre destinée, rejetés par la France et parfois honnis en Afrique. Le cynisme de la Françafrique aussi, et ces hommes intègres assassinés avec la complicité de Paris, qui n’ont pas droit à leur nom dans le Larousse.

Negres jaunes Yvan Alagbe 4 205x300 Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, de Yvan Alagbé – éd. FrémokAnimée par un pinceau impétueux, chaque planche devient le ring d’un corps à corps rugueux et sensuel entre le blanc et le noir. Tour à tour, Yvan Alagbé use de la tendresse, de la fureur, de l’humour, chante une fable ou s’arme d’un réalisme froid pour rendre compte de l’existence de ces “créatures extraordinaires”. Ainsi Carte postale de Montreuil, enchaînement de vues d’un angle de rue que les sans-papiers ont occupé pendant des mois sans jamais s’attarder sur un visage, rappelle que ces créatures, chauffeurs de taxi ou travailleurs invisibles, sont bien là, près de nous, tous les jours. Mais personne ne les regarde. Un album où la rage se mue en une beauté rayonnante, pour mieux déciller nos yeux endurcis.

Mars 2012, 104 pages, 18 euros.

Sale temps pour les braves, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

sale temps pour les braves carpenter 204x300 Sale temps pour les braves, de Don Carpenter – éd. CambourakisVenu au monde pendant la crise de 1929, abandonné par ses parents, Jack Leavitt apprend rapidement à se débrouiller seul pour survivre. Avec son regard noir et ses muscles imposants comme seuls atouts, il rêve de jolies filles et d’argent facile, fait les 400 coups avec ses jeunes compagnons qui traînent dans les salles de billard et essaient de gratter un dollar par-ci, une bière par-là. Quelques embrouilles, rien de bien méchant, et c’est la maison de correction. Suite logique du carcan rigide de l’orphelinat, et avant-goût de la prison du comté, puis de la prison d’Etat, qui l’attendent de pied ferme. “S’ils semblaient trop bruyants, trop turbulents, trop rebelles, peut-être était-ce un peu par désespoir, parce que s’étendaient devant eux des années interminables d’une existence morne, de boulots merdiques, d’épouses sans charme, et de marmots sans plus d’avenir qu’eux-mêmes.”

A travers le destin de Leavitt, voué dès sa naissance à n’avoir aucune chance de son côté, Sale temps pour les braves ausculte la face tristement ordinaire d’une Amérique qui n’a rien et rêve de tout avoir, mais qui n’aura droit qu’aux miettes. “Tout finit par vieillir quand on en rêve trop longtemps.” Face à l’implacable logique d’une justice aveugle toujours prompte à enfermer les démunis, face à la vacuité d’une existence où les fantasmes adolescents se sont évaporés pour laisser place à un désenchantement résigné, que reste-t-il ? Des espoirs de rédemption sciemment sabotés par la promesse d’un avenir stérile. Une rage meurtrière, tapie, prête à éclater. L’envie, à force de souffrance, de ne plus retourner en prison, mais pour faire quoi ? Se marier, travailler, et s’enfermer, encore une fois, dans un quotidien pas si éloigné de celui d’Alcatraz. Survivre, en attendant la fin, “enterré dans sa propre peau, ses os, ses nerfs”.

“Il faut qu’on ait des enfants. Ou alors c’est que rien n’a de sens.
- Eh bien peut-être qu’effectivement rien n’a de sens.”

Paru en 1966 et célébré par des auteurs comme Richard Price ou George Pelecanos, ce premier roman de Don Carpenter (1931-1995) fait preuve d’un fatalisme sourd et d’une lucidité acharnée, contrebalancés par la tendresse sans borne avec laquelle l’écrivain américain couve ses personnages. L’écriture simple et précise perce la complexité des sentiments qu’elle décrit, rappelant la prose d’un Jean Meckert, capable de cracher des sentences aussi limpides que renversantes (“Un pénis décharge et je suis condamné à mener une vie morte.”).

Plus Leavitt évolue, comprend, digère le monde qui l’entoure, plus il perçoit le cul-de-sac qui l’attend. Les ex-taulards resteront toujours des taulards ; les Noirs ne seront jamais que des nègres ; les femmes fauchées, pour peu qu’elles soient mignonnes, sombreront dans la prostitution – “il fallait bien admettre que ces filles n’étaient pas vraiment faites pour autre chose, sinon peut-être pour travailler derrière un comptoir quelque part, sortir avec des types sans intérêt et se faner dans des mariages ternes et l’amertume de l’obscurité. L’un ou l’autre. Quelle différence ?” Sale temps pour les braves déplie froidement ces vaines trajectoires, que le sexe ou l’alcool n’arrivent même plus à étourdir. “S’il n’avait pas envie de boire un verre, alors il n’avait envie de rien. S’il n’avait envie de rien, alors il pouvait tout aussi bien mourir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2012, 350 pages, 23 euros.

Jésus dans le brouillard, de Paul Ruffin – éd. 13e Note

Jesus brouillard Paul Ruffin 233x300 Jésus dans le brouillard, de Paul Ruffin – éd. 13e Note“Des lois très anciennes gouvernent le monde de Ruffin, des lois qui traversent les époques, les domaines culturels, les continents et les océans”, constate Eric Miles Williamson en conclusion de ce recueil de nouvelles. Entre le Texas et le Mississippi, au cœur de ces paysages sauvages, hantés par les Indiens, les fantômes des Noirs lynchés et des clandestins mexicains, Paul Ruffin trace ses histoires dans la poussière brûlante du Sud des Etats-Unis. Avec un peu de terre et d’alcool, il modèle des personnages ardents, hiératiques,“tous analphabètes”, “intégristes dans leurs pratiques religieuses et ultraconservateurs dans leurs convictions politiques”, “foncièrement violents”. Ici, les lacs dissimulent des cadavres, les enfants jouent avec des revolvers plus gros qu’eux, les vieux tentent de mourir dignement et les familles, repliées sur elles-mêmes, sont des “nids de vipères ou [des] essaims de frelons”. Quant à Jésus, toujours présent même quand on l’oublie, il apparaît même dans la buée des miroirs d’hôtel.

Sous la plume vibrante de Paul Ruffin, la mort et l’humour font bon ménage, comme le grotesque et le fantastique, toujours en embuscade dans ces panoramas incertains, beaux et âpres à la fois. “Parfois, s’il avait eu une once de créativité dans le sang, il se serait levé du lit et aurait écrit un poème, tellement elle le faisait souffrir.” Mais la créativité a depuis longtemps été engloutie par la religion, la pauvreté, le racisme et le désespoir. Et pour s’exprimer, les personnages frustes de ces douze récits n’ont souvent plus que leurs poings. Un sous-entendu douteux peut mener à des affrontements sordides ; la drôlerie n’est jamais très loin de la violence la plus brute. Dans La Chasse à l’homme, des pères de familles réunis pour mettre la main sur un fugitif se muent en une meute assoiffée de sang. Comme si dans ces régions, la violence latente n’attendait qu’une étincelle pour jaillir, bestiale. Le vernis de la civilisation semble bien mince, et Ruffin, en plus d’être un conteur hors pair, saisit dans ces hommes et ces femmes une sincérité ancestrale, qui pare ce recueil d’une majesté ténébreuse.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeannine Hayat, janvier 2012, 304 pages, 19,50 euros. Introduction de Marc Watkins, préface de l’auteur, et postface d’Eric Miles Williamson.

 

POURSUIVRE AVEC > L’interview d’Eric Miles Williamson : cliquer ici.

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. Points

Bete misericorde fredric brown 181x300 La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. PointsPour avoir une bonne idée de l’angoissante virtuosité littéraire de Fredric Brown, le premier chapitre de La Bête de miséricorde (1956) est idéal. Après une phrase d’ouverture détachée qui scotche immédiatement le lecteur (“En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin.”), Brown emmène son roman vers une enquête classique (un mort mystérieux, un assassin à trouver), avant d’initier, dans le dernier paragraphe du chapitre, un retournement de situation total. Non, ce ne sera pas un roman policier, mais bien un roman noir, furetant derrière la façade des glorieux Etats-Unis de l’après-guerre.

Sous la chaleur croissante du printemps d’Arizona, La Bête de miséricorde ne cesse de changer de narrateur, variant les points de vue pour mieux dévoiler l’envers de la petite ville de Tucson. L’écriture de Fredric Brown, économe, sèche et implicite, évoque beaucoup en très peu de lignes. La victime, survivante d’Auschwitz, rappelle que le traumatisme de la guerre mondiale n’est pas digéré pour tout le monde, même si le conflit semble déjà appartenir à une autre époque. L’inspecteur de police, d’origine mexicaine, sert de révélateur au racisme latent de la luxuriante Amérique des Fifties, qui n’aime pas les Noirs, n’apprécie pas beaucoup les juifs, n’affectionne pas vraiment les latinos et, par-dessus tout, déteste les mélanges. Quant à son épouse, femme au foyer idéale qui se révèle alcoolique, violemment dépressive et volage, elle trahit le délabrement de l’american way of life, bien moins reluisant qu’il n’y paraît. De l’enquête, il ne reste alors plus grand-chose. Des décombres, une poignée de vie brisées, et un sentiment de résignation qui, cinquante ans plus tard, s’avère toujours aussi amer.

Nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Emmanuel Pailler, édition de poche, 220 pages, 6,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Le roman hommage à Fredric Brown de Léo Henry : Rouge gueule de bois.

Motorman, de David Ohle – éd. Cambourakis

Motorman David Ohle 203x300 Motorman, de David Ohle – éd. CambourakisEnfin traduit en français, introuvable aux Etats-Unis, Motorman est un livre légendaire. De son auteur, on sait peu de choses, si ce n’est qu’il fut un ami très proche de Burroughs durant les dix dernières années de sa vie. De ces pages datant de 1972, on sait simplement que tout un pan de la littérature américaine (le plus désaxé) s’en réclame – Brian Evenson, Shelley Jackson ou Ben Marcus en tête. Marcus signe d’ailleurs une introduction amusante, narrant comment Motorman faisait à l’époque l’objet d’un culte égoïste et secret de la part de ceux qui avaient eu la chance de pouvoir le lire, tandis que les autres, la bave aux lèvres, tentaient tant bien que mal de se le procurer. Et il suffit de se pencher sur les premières lignes pour, tout de suite, percevoir ce qui rend ce roman si spécial.

A la croisée de tous les genres, Motorman ne se laisse enfermer nulle part. Entre science-fiction, roman picaresque, policier (Ben Marcus parle de “polar apathique”), réalisme magique, théâtre à la Beckett ou parabole politique, David Ohle avance sans se poser de questions. Chaque ligne, chaque dialogue recèle une nouvelle surprise, qui survient soit du décor ébouriffé que l’on découvre par bribes, soit des mots eux-mêmes, pétris de néologismes ou de formules détraquées. Au milieu d’une demi-douzaine de lunes artificielles, d’hommes remplis de gelée, de l’extermination des Noirs de Chicago, de la météo devenue une moyen de manipulation des masses, des saucisses de chats et des simili-guerres sur des simili-fronts où l’on reçoit des blessures volontaires, le dénommé Moldenke tente de fuir son bourreau. Descendant du Winston Smith de 1984 et du Montag de Fahrenheit 451, Moldenke est persécuté par une sorte de Big Brother. Sans même le savoir, il enfreint les règles et, tout au long de sa quête, se retrouve à remettre en cause un système qu’il perturbe malgré lui. Et comprend, peu à peu, de quoi il retourne.“Les gens marchent sur les trottoirs, jettent à coups de pied les bécasses mortes dans le caniveau et ne posent jamais les bonnes questions au bon moment.”

Explorant le bizarre avec une désinvolture naturelle, Motorman aurait pu sembler vain, trop expérimental. Il n’en est rien. Le roman de David Ohle possède une immédiateté irrésistible. La vivacité des images, l’humour intrusif ou l’économie de l’écriture, qui nous dévoile par flashes l’horizon lointain du décor, ont sur le lecteur un impact presque physique. On comprend mieux comment plusieurs générations d’écrivains ont pu être endoctrinés.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, septembre 2011, 146 pages, 18 euros. Introduction de Ben Marcus. Couverture de Matt Tracy.

TELECHARGER L’INTRODUCTION DE BEN MARCUS > cliquez ici.

Incident à Twenty-Mile, de Trevanian – éd. Gallmeister

incident twenty mile trevanian 205x300 Incident à Twenty Mile, de Trevanian – éd. GallmeisterWyoming, 1898. Bienvenue à Twenty-Mile, bled niché au pied d’une mine d’argent sur le point de devenir une ville fantôme, hanté par une quinzaine de rescapés. Une rue principale, un magasin général et un hôtel au rez-de-chaussée duquel se situe le fameux bar, avec son whisky et son piano mécanique. Voilà pour le décor. Mettez-y un “kid” courageux, un joueur de poker invétéré, quelques putes au grand cœur, un Indien taciturne, une jolie vierge, un hors-la-loi sanguinaire, et le compte est bon. Trevanian a placé ses pions pour jouer aux cow-boys, la partie va pouvoir commencer.

Bon, ça ressemble peut-être à la confrontation finale d’un roman de desperados classique, mais ça ne l’est pas.” Sans virer à la parodie, mais sans vraiment se prendre au sérieux non plus, l’énigmatique écrivain américain trouve la bonne distance pour réutiliser d’une manière inédite les codes d’un genre tellement surexploité qu’on en connaît les règles sur les bouts des doigts. Tranquillement, il installe son petit monde, présente ses personnages. L’arrivée d’un jeune type mystérieux, mythomane intrigant, sert de révélateur, dévoilant les liens ambigus et les petits secrets qui régissent la vie de la communauté esseulée au milieu des montagnes. Sa langue colorée, son sens des dialogues et la pointe d’ironie qui se dissimule dans les recoins des répliques suffisent à rendre le texte magnétique bien qu’il ne se passe rien. “Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose.” Trevanian prend le temps de tisser sa toile. Et sans qu’on s’en rende compte, nous a déjà pris dans ses filets.

Quand débarque soudain un psychopathe évadé du pénitencier, flanqué de deux acolytes aussi bêtes que méchants, il est déjà trop tard. La violence se déchaîne, les relations entre les habitants se déglinguent, et la tension croît jusqu’à devenir insoutenable. Trevanian orchestre la désagrégation de son univers avec une maîtrise inouïe, déchaîne les éléments, pousse à bout ses personnages. En plus d’être un western grisant, Incident à Twenty-Mile se double d’un roman noir furieux, qui dissèque les rapports de force entre les protagonistes, fouille les mécanismes de la soumission et du pouvoir, tout en dressant un portrait intemporel des Etats-Unis, partagés entre le nationalisme et l’ouverture, rongés par l’égoïsme et la peur de l’autre. L’étonnante conclusion du roman ajoute encore une nouvelle dimension à la lecture, l’écrivain aux multiples pseudonymes brouillant les pistes entre fiction et réalité.

A travers l’histoire de cette ville minière au tournant du siècle dernier, Incident à Twenty-Mile capture l’essence d’un monde crépusculaire, où les chercheurs d’or, les pionniers et les aventuriers sont en voie de disparition, supplantés par les banquiers, les hommes d’affaires et les marchands. Un monde où l’Ouest sauvage n’existe plus. Bref, un monde désenchanté, rationnel et cynique : le nôtre. “Je ne sais pas ce qu’est devenu ce pays, mais tu peux me croire, c’est foutument moins drôle que quand j’ai reçu ma première paye et que j’ai sauté dans le train.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, octobre 2011, 350 pages, 23,90 euros.

 

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Incident à Twenty-Mile : cliquez ici.

Un billet d’avion pour l’Afrique, de Maya Angelou – éd. Les Allusifs

maya angelou billet avion afrique 204x300 Un billet davion pour lAfrique, de Maya Angelou – éd. Les Allusifs“Nous étions des Noirs américains en Afrique de l’Ouest, où, pour la première fois de notre vie, la couleur de notre peau était considérée comme normale et naturelle.” En 1962, Maya Angelou débarque au Ghana avec son fils. Comme beaucoup de défenseurs des droits civiques aux Etats-Unis, Angelou, qui a notamment travaillé auprès de Martin Luther King à la fin des années 1950, idéalise le continent africain, Eden perdu, terre maternelle d’où les trafiquants d’esclaves ont violemment arraché ses ancêtres. Mais loin d’accueillir ces Américains à bras ouvert comme des fiers héros de la négritude, cousins lointains avec lesquels ils partageraient les mêmes idéaux, les Ghanéens font peu de cas de cette diaspora. Pire, leur indifférence glisse même parfois vers une franche hostilité envers ces Occidentaux venus renouer avec leurs racines ancestrales.

Avec beaucoup de couleurs, d’humour et d’autodérision, Maya Angelou donne à ses mémoires narrant ses retrouvailles paradoxales avec le continent noir un goût sucré-salé. Construit comme un enchaînement de petites anecdotes et de rencontres avec des personnages aussi différents que le charismatique Malcolm X ou un richissime séducteur qui insiste pour faire de Maya sa (énième) femme, Un billet d’avion pour l’Afrique dévoile l’envers de l’Histoire à travers les frustrations et les envies d’une jeune mère, dont les principes et l’engagement sans faille se heurtent brutalement à la vérité du terrain.

Maya Angelou Malolm X 248x300 Un billet davion pour lAfrique, de Maya Angelou – éd. Les AllusifsNe plus penser à sa couleur de peau, s’enorgueillir de cette nation africaine émancipée, admirer le président Nkrumah, figure de proue d’un panafricanisme plein de promesses : pour les Américains, le Ghana a tout de la nation noire dont ils rêvaient… ou presque. “Nous rivalisions d’éloquence pour éreinter l’Amérique et porter l’Afrique aux nues. (…) Nous étions à la maison, et tant pis si la maison n’était pas conforme à nos attentes : notre besoin d’appartenance était tel que nous niions l’évidence et créions des lieux réels ou imaginaires à la mesure de notre imagination.”

Car les nouveaux arrivants, “marqués au fer rouge par le cynisme”, peinent à trouver leur place dans la société ghanéenne. L’intégration est rendue plus compliquée encore par les sentiments ambivalents qui ne cessent de resurgir : le racisme entre noirs, les déchirements hérités de l’époque de l’esclavage, lorsque des tribus vendaient leurs compatriotes aux négriers, le racisme colonial qui subsiste, ou cette nostalgie étasunienne inattendue, qui rattrape parfois la diaspora – “Comment admettre avoir la nostalgie d’une nation blanche si remplie de haine qu’elle acculait ses citoyens de couleur à la folie, à la mort ou à l’exil ?”

Avec franchise et légèreté, Maya Angelou parvient à mettre des mots sur l’étrange périple de ces Noirs qui, alors que les promesses de la décolonisation n’ont pas encore laissé la place aux coups d’Etats militaires, alors que Martin Luther King et Malcolm X n’ont pas encore été exécutés, conservent un optimisme forcené. De quoi guider, pour un moment encore, l’errance d’un peuple qui cherche en Afrique ce que l’Amérique lui a refusé : une patrie.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, septembre 2011, 226 pages, 22 euros.

Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Anesthesie generale Stahl 208x300 Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. RivagesIl devient de plus en plus rare de croiser des romanciers américains aussi dingues que Jerry Stahl. D’autant que lui semble, à chaque livre, aller encore plus loin que dans le précédent, pulvérisant les barrières de la bienséance et du bon goût avec une insouciance provocante. Cette fois, Manny Rupert, ex-flic et ex-drogué devenu détective que l’on avait déjà rencontré dans A poil en civil, est chargé d’identifier un détenu de quatre-vingt-dix-sept ans qui se prend pour Josef Mengele, docteur sadique qui régna sur le camp de concentration d’Auschwitz. Et pour vérifier que le vieux nazi est bien celui qu’il prétend, le voilà catapulté animateur d’un stage sur l’addiction au cœur même de la prison de San Quentin, prison dans laquelle, en plus d’un potentiel SS inoxydable, il va croiser des juifs nazis, un maton transsexuel, un rasta du FBI, des gangs mexicains ou un révérend pornographe et son cheptel de putes chrétiennes vierges. Ainsi que son ex-femme, évidemment, pour que la fête soit parfaite.

Pourtant, malgré ce cocktail délirant de nazisme, de sexe, de prison et de n’importe quoi, sorti du cerveau malade d’un scénariste de film de série Z, Anesthésie générale, excessif jusqu’à, parfois, se répéter un peu, ne tourne jamais à la bouffonnerie vaine. Derrière l’outrance clownesque de son odyssée déglinguée se cache un roman extrêmement érudit, d’une acuité dérangeante. L’humour cru, les parenthèses grotesques et le ridicule des situations permettent à l’auteur de s’approprier ce symbole ultime de l’horreur nazie qu’est Josef Mengele – il fallait oser.

Mais surtout, il n’en fait pas un simple épouvantail grand-guignolesque : Mengele permet à Jerry Stahl de se servir du IIIe Reich comme d’un miroir déformant pour révéler le racisme et l’autoritarisme ataviques des Etats-Unis. Il rappelle par exemple l’admiration d’Hitler pour cette Amérique capable de stériliser les “inadaptés”, d’utiliser les Noirs ou les détenus comme des rats de laboratoire ou, après la guerre, de récupérer tous les scientifiques nazis en tirant un trait sur leurs exactions. Et de continuer, aujourd’hui encore, à prôner des valeurs pour le moins douteuses, par le biais de cette télévision où semblent régner les éditorialistes conservateurs, intégristes, racistes (que Stahl cite à tout va – bravo au traducteur pour ses notes pointues).

“Il n’y a pas de pays. Il n’y a pas de guerres. Il n’y a que des gardiens, qui dirigent le monde, et des prisonniers, qui le peuplent. Une nation mène toutes les autres : la république du fric.” Charge désespérée contre le cynisme écoeurant de l’argent, bordée d’injures contre l’hypocrisie de la morale, électrochoc pour sortir les Etats-Unis, mais aussi les autres, de leur ignorance (“La seule raison pour laquelle les Américains sont tellement satisfaits d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne connaissent rien à leur propre histoire”) : Anesthésie générale est tout cela à la fois, et même plus. Un monument de subversion.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, août 2011, 490 pages, 22 euros.

Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. Galaade

blanc sorciere helen oyeyemi 219x300 Le blanc va aux sorcières, de Helen Oyeyemi – éd. GalaadeSe plonger dans Le blanc va aux sorcières, c’est renouer avec une atmosphère magique que l’on n’avait pas côtoyée depuis longtemps. Dans une Angleterre qu’on jurerait en noir et blanc, écrasée par les falaises crayeuses qui dominent Douvres, se dresse la maison des Silver, qui abrite la famille de Miranda depuis quatre générations désormais. Corridors immenses, escalier en colimaçon, vieil ascenseur déglingué : le nouveau foyer, avec ses airs de château, fait le bonheur des enfants. Pourtant, subrepticement, à la mort brutale de la mère, les choses s’étiolent, la situation dégénère. Le personnel s’enfuit, d’étranges événements surviennent, et la jeune Miranda, maigrissant à vue d’œil, semble perdre pied.

En reprenant les codes d’un fantastique très classique à l’élégance victorienne (la maison hantée, les jumeaux étrangement liés, la gouvernante perspicace…), Le blanc va aux sorcières rappelle évidemment les univers diaphanes d’Edgar Allan Poe ou Henry James, anxiogènes et fascinants à la fois. Aux effets spectaculaires, Helen Oyeyemi préfère ce louvoiement entre rêve et réalité, semant des indices, insinuant le doute par petites touches, troublant notre perception du récit par des détails furtifs. La multiplication des narrateurs nous oblige à rester sur le qui-vive, chaque personnage percevant différemment l’oppressante présence de la vieille bâtisse. Jusqu’à ce que, soudainement, ce soit la maison elle-même qui prenne parfois la parole, avant de se taire aussi vite. On ne sait jamais si l’on doit avoir peur ou non, la jeune Anglaise d’origine nigériane s’appliquant à brouiller les frontières de son monde élastique – les personnages vivants ressemblent d’ailleurs à des ombres, tandis que des spectres paraissent presque palpables. Discrètement, Helen Oyeyemi parvient même à tirer son conte vers la modernité, évoquant les difficultés de l’enfance ou le racisme, sans pour autant nuire à l’envoûtement de son histoire ténébreuse.

Traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve, septembre 2011, 330 pages, 20 euros.

Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. L’Echappée

weather underground berger 190x300 Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. LEchappéePeu connu en France, le Weather Underground fut pourtant l’un des groupes contestataires les plus actifs de la fin des années 1960 à la fin des années 1970. Alors que la plupart des protestataires de l’époque étaient issus des minorités noires (Black Panthers), indiennes (AIM, American Indian Movement) ou portoricaines (Young Lords) entre autres, le Weather Underground se distingue d’abord parce qu’il regroupe des étudiants blancs de la middle class. Férocement antiracistes, bien décidés à renverser le gouvernement, ils revendiquent fièrement leur solidarité avec les autres mouvements d’émancipation. De quoi inquiéter le FBI, terrifié de voir des Blancs joindre les rangs de ses opposants les plus farouches, et ainsi fissurer “l’unité de façade de la nation blanche”. Les Weathermen repensent d’ailleurs la lutte des classes, soulignant le paradoxe des ouvriers blancs, prolétariat exploité, mais également privilégié par rapport à leurs confrères de couleur : “Les travailleurs blancs d’Amérique s’étaient historiquement ralliés à l’empire dans le but d’obtenir quelques miettes de privilège blanc”.

Combattant l’impérialisme américain tant dans le monde (Guerre du Vietnam, coup d’Etat au Chili…) que sur son propre territoire, lorsqu’il harcèle, emprisonne et assassine des représentants des Black Panthers par exemple, le WU naît d’une colère : celle de constater que la gauche officielle, par son silence accablant, soutient de fait la politique belliqueuse et répressive du pays. Face à l’invraisemblable violence des forces de l’ordre (notamment lors d’une manifestation pendant la convention démocrate de Chicago en 1968, qui marqua à vie le journaliste Hunter Thompson, d’une brutalité telle qu’on la qualifia d’“émeute policière”), le groupe choisit de rendre coup pour coup. Il veut attaquer l’Amérique de l’intérieur, ouvrir un nouveau front en son sein. Ses membres passent dans la clandestinité, multiplient les attentats audacieux entre autres contre le Capitole, le Pentagone, le département d’Etat, s’attachant à ne jamais faire de victimes.

weather underground war 216x300 Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. LEchappéePrenant soin de ne pas réduire le Weather Underground à une simple organisation terroriste, ce qui est souvent le cas aujourd’hui, surtout depuis le 11 Septembre, Dan Berger s’applique à rendre compte de l’évolution du mouvement. Il explore sa pensée à la fois syncrétique et novatrice, mais échafaude surtout une réflexion riche sur cette période où il semblait possible de changer le monde. Certes militant, son essai n’en reste pas moins critique et nuancé, trouvant la bonne distance pour traiter d’un sujet complexe. En retraçant le destin de l’organisation armée dont le nom est tiré d’une chanson de Bob Dylan, il se penche sur la question des droits civiques, sur le système carcéral, sur le racisme plus ou moins latent de la société américaine, l’écoeurante sauvagerie des forces de l’ordre, les autres groupes de l’époque, la question du recours à la violence… Au point de reconnecter, adroitement, les problématiques du Weather Underground avec le contexte actuel. Et de faire de cet ouvrage non seulement le fruit d’un travail historique captivant, mais aussi le point de départ d’une nouvelle réflexion, encore à construire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aurélie Puybonnieux, avril 2010, 600 pages, 24 euros.

La Nuit la plus longue, de James Lee Burke – éd. Rivages

La Nuit la plus longue JL Burke 193x300 La Nuit la plus longue, de James Lee Burke – éd. RivagesEté 2005, à La Nouvelle-Orléans. L’air de ces derniers jours d’août se charge d’électricité au point de devenir écrasant. Le ciel s’alourdit, la pluie tambourine sur les tôles des quartiers pauvres, de plus en plus puissante. L’ouragan Katrina approche, prêt à dévaster le sud de la Louisiane… Quelques heures après son passage, ne reste que la désolation. Des milliers d’oiseaux errent dans le ciel sans trouver d’endroit où se poser : les eaux boueuses, chargées de pétrole, d’animaux morts, d’arbres arrachés, de débris divers et de cadavres, ont tout recouvert. La ville est éventrée, rasée, inondée à 80%. Les hôpitaux sont devenus des mouroirs, les rues tombent aux mains des pillards. Une grande partie des forces de l’ordre de La Nouvelle-Orléans a déserté, abandonnant les habitants à leur sort. Les ventes d’armes montent en flèche : la peur de l’autre, l’instinct de survie et la panique ont pris le dessus. L’humanité et la solidarité semblent avoir été englouties avec le reste.

L’effort que coûte à James Lee Burke le récit de l’anéantissement de sa ville adorée transpire à chaque ligne. “La Nouvelle-Orléans, c’était une chanson, pas une ville. Comme San Francisco, elle n’appartenait pas à un Etat, elle appartenait à un peuple. (…) Chaque jour était une fête, tout le monde était invité, et l’entrée était gratuite.” Par le biais de l’enquête de Dave Robicheaux, dépêché dans une Nouvelle-Orléans submergée par l’océan, Burke cherche à affronter ses propres démons dans un exercice cathartique des plus douloureux, tentant de mettre des mots sur l’infinie souffrance qui le traverse. La Nuit la plus longue reflète cette colère sourde. Face à la catastrophe, la cupidité ne faiblit pas, Katrina marquant “un grand tournant dans l’histoire du cynisme politique américain”. Washington a coupé les subventions de l’entretien des digues qui auraient dû protéger la cité, George W. Bush a laissé tomber ses concitoyens. Les assurances refusent de dédommager les victimes, les compagnies pétrochimiques rongent le littoral jusqu’à le rendre vulnérable, les entreprises se mettent dans la poche une grande partie des fonds de reconstruction en sous-traitant à des travailleurs non syndiqués, exploités pour quelques dollars.

L’écriture de Burke, d’habitude si poétique, si pénétrante, se fait dure, âpre, nostalgique, incapable de réfréner sa fureur face à ces comportements amoraux. A travers le cataclysme, l’auteur de Dans la brume électrique rappelle combien le vernis de la civilisation est fragile. Le plus puissant pays du monde devient un enfer qui évoque à Robicheaux l’horreur du Vietnam. La Nouvelle-Orléans est “revenue au Moyen Âge”, et le déluge fait remonter à la surface les mauvais réflexes que l’on espérait noyés depuis longtemps : “La vieille Némésis sudiste – une haine absolue pour les plus pauvres des pauvres – était de retour, nue, crue, dégoulinante de peur.” Le racisme latent émerge, retour d’une époque où “casser du nègre le samedi soir était devenu un sport local”, sous le regard bienveillant de la police. L’un des romans les plus sombres James Lee Burke. Oraison funèbre d’une ville à jamais disparue, certes blessée par les éléments, mais lâchement achevée, à coups de bottes, par les hommes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier, mai 2011, 480 pages, 22 euros.