Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des Livres

Gangs Story Kizo Yan Morvan La Manufacture des LivresIls ont beau faire régulièrement la une des journaux télévisés, les délinquants et autres “racailles” font partie d’un monde dont les ressorts nous échappent encore souvent. Ancien membre de la “Mafia Z” de Grigny, Kizo, désormais soucieux d’apaiser les quartiers et de les sortir de l’ombre, retrace l’histoire des gangs, principalement à Paris et en banlieue. Epaulant les photographies de Yan Morvan, son récit revient sur les racines de la violence endémique qui secoue toute une frange de la société française.

Gangs Story remonte à l’époque des Blousons noirs, des “Rebelles” en perfecto, des rockers banane vissée au front, des Hell’s Angels bagarreurs. L’arrivée des skinheads, inspirés du mouvement britannique, dans les années 1980, engendre une radicalisation de certaines de ces bandes, qui deviennent racistes ou néonazies. En réaction, imitant les gangs américains sans en avoir le professionnalisme, se montent des groupes d’autodéfense, comme les Black Dragoons d’Yves “Le Vent”, fusion du vaudou haïtien, des sports de combat et de l’imagerie hip-hop. A la “guerre des races”, qui voit rapidement les skinheads abandonner la rue, succède l’ennui. Faute d’ennemis extérieurs, les cités s’affrontent entre elles pour évacuer leur violence désormais sans objet. A mesure que les chefs se casent ou sont arrêtés, les gangs s’étiolent en bandes éparses, cloîtrées dans leur coin d’immeuble ou dans la gare la plus proche, à vivoter de petits trafics.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresLes très belles photographies de Yan Morvan, spécialiste du reportage de guerre qui a pénétré ce milieu depuis la fin des années 1970, parviennent à cerner la tension des corps en lutte permanente, mais aussi le poids de ces décors glauques, entre squats parisiens hantés par des punks camés (et le tueur en série Guy Georges) et tours de banlieue désincarnées. Car raconter l’histoire des gangs, c’est aussi, et surtout, raconter l’histoire de la pauvreté, des “classes dangereuses” et des populations exclues qui trouvent dans le gang un moyen de retrouver leur fierté et de renouer avec une vie sociale. Noirs, Blancs Arabes, tous, quel que soit leur camp, du loubard castagneur quasi SDF au jeune délinquant repoussé en banlieue, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Manufacture-des-livres-skinheadsEn filigrane, Gangs Story ébauche aussi le portrait musical d’une quarantaine d’années où l’imagerie des gangs, certes également marquée par le sport ou le cinéma, semble surtout s’inspirer des disques et rythmes des postes de radio. Les mauvais garçons des années 1960 imitent Cochran ou Presley, les motards puisent dans le hard-rock ou le metal, les punks s’identifient au courant du même nom, les skinheads portent haut les couleurs de l’Angleterre ska, et le hip-hop américain (qui s’impose aussi par le graffiti ou la danse) inonde rapidement la jeunesse banlieusarde. Au détour des clichés de Yan Morvan, on croise Passi, Doc Gynéco, le Secteur Ä, K-Mel, MC Jean Gabin, et tant d’autres qui feront du rap le genre numéro 1 en France à partir des années 1990. Imposant ainsi leur propre culture à la société qui les avait repoussés dans les marges.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresNovembre 2012, 300 pages, 49 euros.

Monsieur Pabo intégral, de Andrieu & Druilhe – éd. Les Requins Marteaux

Monsieur Pabo integral Andrieu Druilhe Les Requins MarteauxAu milieu des années 1990, Fred Andrieu et Pierre Druilhe font de la revue Ferraille le laboratoire d’une bande dessinée décomplexée, fortement marquée par ses glorieux aînés et, en même temps, furieusement punk. Ainsi la tribu de Monsieur Pabo se présente comme une variation crade et subversive de la douce famille de Donald Duck. L’oncle Pabo, colérique comme son aïeul plumé, est un crétin qui ne pense qu’à casser la figure des types qu’il croise – sauf quand lui prend l’envie de les enfiler. Il vit avec ses neveux aux noms débiles, Ricou et Bigou, deux scouts cathos coiffés d’une toque à queue de castor. Un ersatz de Géo Trouvetou l’inventeur farfelu, une éléphante à six seins lointainement inspirée de la mythologie indienne et un chien répondant au doux nom d’Elvis complètent cette fine équipe, à laquelle se joint aussi, parfois, une carotte géante qui a inventé la machine à voyager dans le temps. Bref, que du beau monde.

Dans un syncrétisme toqué de tout ce qu’a pu imaginer la culture populaire, le scénariste Fred Andrieu s’amuse comme un enfant qui fracasserait ses jouets préférés, tandis que le trait noir et rigide de Druilhe joue avec les codes de la bande dessinée, multipliant les clins d’œil aux héros tutélaires (Tintin, Lucky Luke, Pif, le monde de Disney…). Toutes plus insensées les unes que les autres, les aventures s’enchaînent : M. Pabo devient le roi d’une île lointaine (qui n’était pas si lointaine que ça puisqu’on peut y aller à pied en quelques minutes), M. Pabo lutte contre une société secrète, M. Pabo combat François Mitterrand, M. Pabo devient le maître de la belote… Ca part dans tous les sens, c’est très drôle et souvent grinçant. Comme Moolinex ou, un peu plus tard, Winshluss, Druilhe et Andrieu posent les jalons d’une BD sauvage et provocante. Mais derrière leur mauvais goût assumé et leur iconoclasme, on devine aussi une vraie déclaration d’amour à cette bande dessinée qu’ils maltraitent. Ou, si “déclaration d’amour” peut paraître excessif, tout au moins : une furieuse envie de forniquer aux toilettes avec Walt Disney.

Octobre 2012, 192 pages, 19 euros.

 

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Skinheads, de John King – éd. Au Diable Vauvert

Skinheads John King Le Diable Vauvert couvertureUn bide à bière soutenu par des bretelles, une chemise à carreaux Ben Sherman ou un polo Fred Perry, des Doc Martens noires ou cerise. Voici le croquemitaine anglais, bête raciste toujours prête à en découdre, crâne rasé assoiffé de Guinness et du sang des honnêtes citoyens : le skinhead. Dans un roman brut et sans manichéisme, John King dresse un tableau surprenant de cette tribu redoutée, confrontant plusieurs générations de skins. Si l’intrigue n’est pas forcément très originale, ce roman naturaliste s’acharne à dévoiler les nuances d’une culture à l’image désastreuse, révélatrice d’un malaise social qui perdure depuis les années 1960.

Sans nier la violence d’une partie des skins ni passer à côté des monumentales bastons entre hooligans, John King raconte la richesse d’un english way of life au confluent de la sape, de la musique et du football. Terry English, cinquantenaire tranquille, dirige une boîte de taxis, et essaie de racheter un pub pour pouvoir paisiblement siroter de la bière et jouer au billard en écoutant du ska. Son neveu Ray Coup-de-Boule, après une jeunesse agitée qui lui a valu ce surnom avenant, est désormais père de famille. Et si cet amateur d’Orwell reste profondément en colère contre le système actuel, sa droiture et ses rencontres, au volant de son taxi, en font un personnage beaucoup plus complexe que le facho de base qu’on nous décrit souvent.

Anti-drogues, anti-hippies, les skinheads sont d’abord des hommes fiers. Fiers de gagner leur place dans la société à la sueur de leur front, fiers de leur drapeau, fiers de leur élégance. Leur patriotisme, exacerbé par la peur de voir leur identité se dissoudre dans l’Europe, forme parfois un terreau propice aux idées de l’extrême droite, mais abrite aussi une grande variété de points de vue. Surtout, la politique est loin d’être leur principale préoccupation : les concerts de ska, les soirées entre potes ou le maillot bleu de Chelsea passent avant.

C’est plutôt le portrait, en creux, de l’hypocrisie de la société anglaise qui frappe. Honnis par des médias toujours prompts à les caricaturer, ignorés par les politiciens, frustrés, rejetés, les skinheads doivent sans cesse se battre contre les clichés qui leur collent à la peau. Le manque de considération dont ils souffrent illustre finalement le manque de considération de cette société britannique envers ses classes laborieuses. De ce rejet naissent la colère et la violence. Et l’impression gênante que c’est l’identité prolétaire de cette culture qui la rend si subversive, et si malvenue, dans le beau royaume d’Elizabeth II.

Traduit de l’anglais par Alain Defossé, mai 2012, 410 pages, 22 euros.

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MUSIQUE / Le punk en 5 clichés

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, ras la casquette. Voilà pourquoi, de temps à autre, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, profitons des 35 ans du mouvement punk pour casser quelques-unes des idées reçues qui l’entourent.

Dans un peu moins de trois semaines, le Royaume-Uni fêtera le Jubilé de diamant (60 ans de règne) de la reine Elizabeth II. Une date qui évoque immanquablement, chez les fans de rock, celle du 7 juin 1977, lorsque les Sex Pistols avaient perturbé les cérémonies de son Jubilé d’argent en donnant un concert sur la Tamise. L’Angleterre subissait alors de plein fouet l’arrivée du punk (avec les Jam, les Buzzcocks, Damned ou les Adverts…), directement importé de New York (Johnny Thunders, Ramones, Richard Hell…). Trente-cinq ans plus tard, celui-ci n’a rien perdu de son aura : tout, aujourd’hui, doit être « punk » – il suffit de voir le nombre de footballeurs avec une crête et un jean déchiré ! Hélas, c’est une vision déformée du mouvement qui nous est parvenue. Voici un petit Top 5 des clichés les plus fréquemment entendus à son sujet.

Idée reçue n°1 : Le Velvet Underground, les Kinks, les Stooges et le MC5 ont été les premiers punks.

Les amateurs de musique n’aimant rien tant que la masturbation intellectuelle, il n’est de livre ou d’émission consacré au punk qui ne se donne pour mission de nommer les vrais premiers punks. À ce petit jeu, les quatre groupes cités plus haut, actifs dès le milieu des 60’s, s’en voient le plus souvent attribuer la mention. Ce qui est absurde. S’il est logique de souligner leur influence, qualifier ces artistes de « punks » trahit une vision du mouvement très réductrice, car seulement fondée sur des critères esthétiques. En gros, n’importe quel groupe jouant vite et fort (ou mal) serait punk. Dans ce cas, pourquoi ne pas y inclure Elvis Presley ou les Beatles des débuts ? À l’inverse, Blondie ou Television, dont la musique n’avait pas grand-chose à voir avec les canons du genre, s’en trouveraient écartés, tous deux ayant pourtant joué un rôle essentiel dans l’éclosion de la scène du CBGB’s à New York.

Impossible, donc, de résumer le punk à un style musical. C’est son époque, avant tout, qui le définit : apparu en réaction au conformisme baba-cool et à l’oligarchie de groupes tels que les Rolling Stones, Genesis ou Pink Floyd, il est lié par le sang au contexte et à l’environnement de la fin des années 1970. Ce qui en exclut les groupes des sixties autant, d’ailleurs, que les suiveurs des dernières décennies : si l’on peut tout à fait s’inspirer du punk, comme l’ont fait les grunge, en revendiquer l’étiquette 35 ans plus tard équivaut à soutenir Giscard à la Présidentielle de 2012.

Idée reçue n°2 : Le punk était politisé.

« Anarchiste », « anti-monarchie », « proche des ouvriers »… Parce que les Sex Pistols ont eu le malheur de chanter Anarchy in the UK, beaucoup croient politique une révolution qui, à la base, n’était que musicale. Certains spécialistes y voient même une réponse à la prise de pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, alors que ceux-ci n’ont accédé à leurs fonctions qu’en 1979 et 1981, soit plusieurs années après les premiers disques des Ramones, Jam ou Buzzcocks !

Le punk ne s’est en réalité politisé qu’à partir des années 1980, par l’intermédiaire du hardcore aux États-Unis (Dead Kennedys, Black Flag, Minot Threat) et de la scène Oï au Royaume-Uni, laquelle confondait extrême gauche (Sham 69) et droite (Skrewdriver) dans une même célébration de la classe ouvrière. Auparavant, la plupart des musiciens se fichaient éperdument de la politique, Sex Pistols compris : c’était moins le régime que le symbole qu’ils souillaient dans God Save the Queen. Et s’il y eut bien quelques « révolutionnaires » parmi les précurseurs (dont Joe Strummer, le chanteur des Clash), il ne faudrait pas oublier que Johnny Ramone était quant à lui un authentique facho ! Lire la suite

MUSIQUE / Le rock gothique, musée des (vraies) horreurs

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, beuh. Voilà pourquoi, toutes les 360 heures, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, parce que la mort de Jean Amadou nous a vraiment mis un coup au moral, parlons du rock gothique.

N’y voyez aucune prétention mais en terme de musique, nous sommes des gens plutôt ouverts. Il nous est arrivé de défendre Bénabar devant un parterre de rockers vomissant cette « nouvelle chanson française » et il n’est pas exclu qu’apparaisse un jour dans ces pages un éloge fiévreux d’un des genres musicaux les plus injustement méprisé, le disco. De même, il nous semble impossible de rejeter en bloc un genre musical tout entier (« J’aime pas le rap », « la techno, c’est nul »), d’abord parce que ses frontières seront toujours trop poreuses pour le permettre, ensuite parce que chacun possède sa propre échelle de valeurs et ses esthétiques contraires, si bien qu’il sera toujours possible de trouver le remède à quelque défaut présumé. Pourtant, il y a une famille, une seule, à laquelle nous ne trouvons de circonstances atténuantes : celle du rock gothique.

Un simple décorum

Joy Division Love Will Tear Us ApartQu’est-ce que le rock gothique ? Joy Division ou The Cure y sont parfois assimilés, erreur imputable à une lecture rétrospective des événements fondant en un seul bloc les influences et leur produit (de la même manière que les Stooges sont parfois abusivement classés dans la catégorie punk ou les Jesus & Mary Chain dans celle des shoegazers*). Certains classements des « meilleurs albums gothiques de tous les temps » incluent même certaines productions de Nico, des Cramps, de Damned ou même des Stranglers, comme si toute musique sombre était forcément « goth ». En vérité, lorsque ces groupes publient leurs disques-phares (à la fin des années 1970) et que Ian Curtis se suicide (en mai 1980), les termes de rock gothique ou de « batcave » sont encore totalement inconnus.

Christian Death Catastrophe BalletLa scène gothique véritable est plus restrictive. Elle se forme en Angleterre (principalement) dans les années 1982-1983, juste après que Bauhaus et Siouxsie and the Banshees en ont posé les jalons. Sa principale caractéristique ? N’être qu’une imitation puérile de ces deux pionniers et des influences évoquées plus haut, réduites à un décorum et vidées de leur substantifique moelle. La noirceur affichée par Sisters of Mercy, Christian Death, Rosetta Stone, Creaming Jesus, Fields of the Nephilim ou The Mission (dans sa version grand public) ne répond plus à l’inspiration d’un instant ou l’expression d’un mal-être, elle est un exercice imposé, une posture. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la mention « gothique », appliquée à des groupes punk, metal ou indus, se définit moins par des critères « idéologiques » ou musicaux qu’en fonction d’effets de style (maquillage, chanteur à grosse voix, textes morbides…) : tout n’y est qu’imagerie. Aucune innovation artistique majeure n’en a en revanche émergé.

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Rock & Politique, l’impossible cohabitation, de Julien Demets – éd. Autour du livre/Les Cahiers du rock

rick et politique julien demets l impossible cohabitation couvertureHabituellement, comme chaque samedi sur deux, vous auriez dû avoir droit à un article musique de Julien D., mystérieux journaliste qui aurait encore pris un malin plaisir à râler contre je-ne-sais-quoi. Seulement, aujourd’hui, il a d’autres chats à fouetter* puisque vient de sortir en librairie son essai Rock & Politique, l’impossible cohabitation. Vu qu’il porte le même nom que moi et que nous avons les mêmes parents, je n’allais pas m’embarquer dans un article sur le bouquin : ma légendaire intégrité journalistique en aurait pris un coup. Contentons-nous donc de signaler que Julien sape un à un tous les clichés du rock, préférant aux images mythifiées d’un genre musical contestataire ou d’un punk anarchiste la froide vérité des faits. Méticuleusement argumentée, son enquête passe en revue toute l’histoire de la politique et du rock, des concerts pour les tsunamis à la Guerre du Vietnam en passant par le punk, le mouvement anti-Bush, l’exception française ou les cheveux gras de Bono. “Julien D.” a le mérite de défendre un point de vue original qui ne cesse de gratter le vernis de la légende dorée du rock pour tenter d’atteindre une réelle objectivité. C’est érudit, bien fichu, plein d’ironie et d’humour. Et, promis, je dis pas ça parce que c’est mon frangin.

Juin 2011, 220 pages, 14 euros. Préface de Jean-Paul Huchon, illustrations de Hervé Bourhis.

* Julien sera notamment en dédicace lundi prochain 20 juin, à partir de 18h30, au Motif à Paris.

Flip & Flopi, 1996-1998, de Moolinex – éd. Les Requins Marteaux

flip et flopi moolinex requins marteaux couverture winshlussQuand Moolinex empoigne son crayon, il doit ressentir ce qu’éprouve un pyromane qui pénètre dans une station-service briquet à la main. Voire l’exaltation d’Attila sur le point de mettre un village à feu et à sang. Flip & Flopi, paru dans la revue Ferraille entre 1996 et 1998, s’apparente à une destruction en règle de tous les codes du bon goût et de la bienséance. Une charge outrancière contre la morale. Une attaque à main armée contre l’innocence (prétendue) de l’enfance. Adolescents méchants, violents, pervers, obsédés et alcooliques, Flip et Flopi singent le fameux duo de jeunes héros dont est si friande la bande dessinée. Ces crétins volent la voiture de leurs parents pour partir en vacances, forcent deux petits scouts à regarder des films pornos, les martyrisent avec un plaisir malsain, supplicient de gentils petits animaux et picolent comme des trous.

flip et flopi moolinew requins marteaux winshluss dessin

Avec une virulence nuancée par une dérision de tous les instants, Moolinex s’inscrit, pour schématiser, dans une mouvance punk de la bande dessinée, qui influencera par exemple Winshluss. Comme ceux qui décident de devenir des rockstars sans savoir jouer de la guitare, il jette sur la page son énergie et sa hargne sans s’encombrer de détails académiques. Il fonce tête baissée dans la provocation crasse, avec une exubérance défoulante. Son dessin crade, amateur, ne perd jamais son impétuosité ni son insouciance – Moolinex pousse même le vice jusqu’à utiliser la couleur uniquement pour rosir le bout du pénis de ses personnages. Plus le recueil avance, et plus l’on trouve les prémices de l’art Pop du dessinateur au nom d’électroménager, qui a depuis évolué vers d’autres formes, délaissant – pour le moment du moins – la bande dessinée. Bercé par les aventures des Castors juniors Riri, Fifi, Loulou et par la lecture du magazine Pif Gadget (dont Placid et Muzo), ce maître du recyclage ordurier affine son art du collage en vomissant sans distinction ses influences graphiques, musicales, publicitaires, télévisuelles, cinématographiques. A la sortie de ce tourbillon iconoclaste, il conserve toujours son sens du dérisoire et cet humour immédiat, saboté par une incorrigible tendance au vandalisme. Révoltant. Inégalable.

 

Juin 2011, 160 pages, 20 euros. Préface de Winshluss.

> Profitons de cette parution pour rappeler que Les Requins Marteaux connaissent actuellement quelques problèmes financiers sérieux. Alors faites donc une bonne action, pour une fois, et achetez leurs livres. Ca vous fera du bien à vous aussi.

Trop n’est pas assez, de Ulli Lust – éd. Çà et là

Ca commence comme le récit d’un joyeux été, et ça finit comme un drame étouffant. Trop n’est pas assez raconte les quelques mois de liberté – de fugue – que s’est accordé Ulli Lust à l’âge de 17 ans, en 1984. La jolie Autrichienne, lassée de son frustrant quotidien de provinciale, décide de devenir punk et, finalement, de fuir l’austérité germanique pour gagner l’Italie, ses plages, son soleil, sa Ville éternelle. C’est l’aventure : nuits à la belle étoile, passage en fraude à la frontière, fous rires avec Edi, la nouvelle amie. Mais rapidement, les choses s’assombrissent. Derrière la vie au jour le jour et la solidarité des marginaux, apparaissent la dureté de la survie, le passage honteux à la mendicité, le venin de la drogue et la chape de plomb de la mafia, à laquelle personne n’échappe.

Surtout, Ulli découvre l’autre facette de sa nouvelle vie de femme libre : l’oppression masculine. Sans un papier d’identité ni un sou en poche, la voilà devenue une proie facile pour ceux qui tentent de monnayer un peu de bon temps contre un plat chaud ou une chambre pour la nuit. Avec ses formes aguicheuses, elle attire les excités, les collants, les lourds qui croient que les filles sont toujours d’accord et qu’eux sont tous des Apollons. Passe encore. Mais le voyage se poursuit vers le sud de l’Italie, et les choses empirent. Une fille seule, c’est une pute. Une étrangère, c’est une pute. Viennent alors le viol et la prostitution.

Ulli Lust parvient à cerner le dérapage progressif des hommes, de plus en plus pressants, au point de perdre le sens des réalités. Si le dessin ne séduit pas au premier abord, son trait vivant et très expressif a tôt fait de dynamiser le récit, passionnant jusqu’à la fin de ses 450 pages. L’écriture est acérée, les dialogues très réussis, et l’auteur arrive à rendre palpable son angoisse croissante, jusqu’au basculement, à la fois terrible et tristement attendu. Rarement on aura pu se glisser à ce point dans la peau d’une jeune femme, et vivre de l’intérieur ce harcèlement masculin incessant. Au point que le viol “n’est même pas le pire. Le pire, c’est d’être matée et pelotée sans arrêt, le viol mental. D’être traitée comme un petit toutou, qui par hasard sait parler. Mais ce que toutou dit, tout le monde s’en fiche.” Plongée dans la violence tortueuse du passage à l’âge adulte, dans la découverte du mal et de la cruauté des autres, Trop n’est pas assez est raconté avec une sensibilité telle que, forcément, à la lecture de cet album, notre regard ne sera plus jamais le même.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan, novembre 2010, 464 pages, 26 euros.