Ovnis à Lahti, de Marko Turunen – éd. Frémok

ovnis a lahti marko turunen fremok couvertureOvnis à Lahti est une sorte de magazine d’illuminés de science-fiction, recensant les apparitions extraterrestres sur le territoire finlandais, avec même, à la fin, un petit questionnaire à remplir pour témoigner de vos potentielles rencontres avec des peuplades intergalactiques. Les bandes dessinées noir et blanc qu’il regroupe semblent du même acabit. Super-héros en costume, cow-boys à la gâchette facile, peluches poilues et trucs bizarres aux formes farfelues : l’univers de Marko Turunen baigne dans une imagerie enfantine marquée par la culture populaire (Hansel et Gretel, les comics, les westerns…). Pourtant, cette insouciance n’est qu’une façade, et le choc entre l’extraordinaire et l’ordinaire est rude. En transposant ces petits personnages ludiques dans des situations très terre-à-terre, le Finlandais génère un décalage troublant qui provoque d’abord le rire : le super-héros se retrouve submergé de spams pour agrandir son pénis, le cow-boy roule en Audi et se passionne pour sa collection de figurines Pokémon, une sorte de momie malchanceuse envoie un mail de récrimination au transporteur UPS qui ne lui a pas livré un colis, etc.

Mais grâce à cette confrontation paradoxale, en même temps familière et déroutante, Marko Turunen arrive surtout à susciter des émotions qu’une approche plus “réaliste” aurait sans doute rendues plus forcées. Le petit super-héros à la tronche d’extraterrestre nommé Intrus, c’est lui. R-raparegar, la super-héroïne malade, c’est sa femme, rongée par une tumeur au cerveau. Dissimulé derrière les déguisements, les poils et les masques loufoques, Turunen conçoit une autofiction camouflée, et ose aller au plus profond de ses sentiments. Enchevêtrant enfance et âge adulte, fantasme, rêve et réalité, son univers mue d’histoire en histoire, dégageant toujours une grande fragilité. Déformées par cette imagerie légère, perturbées par l’humour détaché et la narration clinique, la violence et la mort percent avec beaucoup de pudeur, malgré la douleur contenue dans l’aggravation des symptômes de sa femme, qui, peu à peu, perd pied. Jusqu’au dénouement, brutal, mais retranscrit avec une retenue telle, qu’au lieu d’être déchirant, il en devient d’une beauté poignante.

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Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen en collaboration avec le Professeur A, janvier 2012, 254 pages, 26 euros.

 

SUR LA BANDE DESSINEE FINLANDAISE > Lire l’interview de Ville Ranta.

POURSUIVRE AVEC > Le blog OVNIS-club, de Marko Turunen et du Frémok.

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.