L’Horreur managériale, de Etienne Rodin – éd. L’Echappée

L Horreur manageriale Etienne Rodin l Echappee couvertureL’homme est une ressource qu’il faut rentabiliser. Dans notre monde dominé par l’économisme, l’économie étant devenue la finalité de l’activité humaine, la vie est désormais une “vaste entreprise qu’il faut gérer de manière performante”. Et qui diable pourrait prendre en charge cette glorieuse “mission”, pour reprendre une terminologie à la mode, sinon le manager ? Ersatz moderne et jusqu’au-boutiste de l’ancienne gestion, le management suit un principe désolant de simplicité, faire le maximum avec le minimum de ressources. Plus simplement : gagner le plus possible sans ne rien perdre.

Loin du pamphlet énervé, Etienne Rodin choisit de s’attaquer à “l’horreur” managériale avec calme et froideur, s’appliquant à déconstruire le discours, la méthodologie et la pensée du management qui régit aujourd’hui nos vies, pas seulement au travail mais aussi en dehors. Avec une pointe d’ironie (notamment lorsqu’il reproduit des extraits aberrants tirés de chartes managériales), le sociologue tente de considérer cet avatar du capitalisme avec un œil neuf. Il n’est pas question de s’attaquer aux seuls DRH, ni de remettre la faute sur les autres : comme il le rappelle justement, “l’économie est un écosystème”, et en tant que travailleurs, consommateurs ou clients, nous sommes tous responsables de la domination actuelle du toujours plus.

De la surveillance des employés, toujours plus encadrés, à la culpabilisation des chômeurs pour entretenir l’idée que le travail, c’est la vie, en passant par les différents moyens de pression des dirigeants, L’Horreur managériale pointe les évolutions de la vie en entreprise pour montrer comment, insidieusement, elles nourrissent les théories du management. En ces temps de crise(s), de chômage et de tout va mal, la valeur travail a pris la forme d’un étrange paradoxe : “ceux qui n’ont pas d’emploi rêvent d’en décrocher un, voire de l’inventer, tandis que ceux qui en ont un rêvent de s’en échapper”. Cette incertitude permanente a exacerbé un individualisme mou, aux antipodes de l’émulation fièrement revendiquée par le capitalisme. L’employé doit sans cesser prouver son adaptabilité, revendiquer sa motivation, ne jamais montrer sa lassitude. Comme l’avait énoncé Guy Debord : “L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette exigence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux.”

Car finalement, ce qui ressort de la lecture de cette pertinente analyse, c’est bien le vide du management, incapable de contrôler quoi que ce soit, incapable de prévoir de quoi sera fait demain, incapable d’impulser une quelconque direction à un système qui s’alimente tout seul. “L’incohérence est la règle, travestie en changement ou en complexité histoire de lui donner de l’allure, une fois habillée de concepts tendances. » Réfugié derrière des slogans tapageurs, réduit à justifier son existence vaine à coups de positivisme forcené, le management prend des airs de mascarade à laquelle tout le monde participe. Tant les managers, qui tirent les ficelles de ce jeu de dupes, que les travailleurs, devenus des “clones comportementaux au nom de l’impératif de séduction généralisé”, forcés de faire bonne figure, de s’enthousiasmer pour des projets auxquels ils ne croient plus sous peine de se faire mal voir. Tout le monde fait semblant, “plus personne ne croit véritablement aux règles du jeu”. Ne reste plus alors qu’une pièce de théâtre creuse et cynique, où seul le regard des autres a de l’importance. Et où la fiction a dépassé la réalité.

Octobre 2011, 130 pages, 10 euros.