Prague, faubourgs est, de Timothée Demeillers – éd. Asphalte

Prague faubourgs est Timothee Demeillers AsphalteIl y a sept ans, Marek est parti. Au moment où tout le monde fêtait la fin de l’URSS, la liberté, le renouveau, le futur souriant, l’arrivée de la société de consommation. « Alors que tout se colorait », lui a déserté de l’autre côté de l’Atlantique. La mort de son père le fait brutalement revenir à Prague, le confrontant à une ville qu’il peine à reconnaître, et au souvenir douloureux de son amitié avec Jakub, perdue pour les yeux de la belle Katharina, qu’ils aimaient tous les deux.

Comme son titre l’indique, le sujet de ce récit polyphonique est bien la capitale tchèque. Les points de vue de Marek le revenant, de Jakub qui n’a cessé de s’enliser, et de Scott le jeune touriste américain, s’entrechoquent pour former un portrait amer de la ville bohème, transformée en un paradis pour touristes libidineux, pressés de vérifier si tous leurs clichés sur la région sont vrais. Et évidemment, grâce à l’application que mettent les autorités à satisfaire les visiteurs et à bonifier cette « richesse numéro un » qu’est le tourisme, ils le seront : l’alcool n’est pas cher, la bouffe dégueulasse, et les filles, même si elles ne ressemblent pas toutes à la bombe d’Europe de l’Est espérée, ne décevront pas non plus.

Pour son premier roman, Timothée Demeillers impressionne par sa manière de mener sa barque alors que son texte ne contient pas vraiment d’action (même si le dénouement entre Marek et Jakub est réussi). Tout tient à la force de son style et l’habileté avec laquelle, à travers ses trois narrateurs, il brosse le portrait d’une Prague vidée de son sang, passée sans transition de la cité grise planquée derrière le Rideau de fer à ce décor en carton-pâte fabriqué sur mesure pour les hordes d’Occidentaux en mal de sensations fortes. Des espoirs nés de la révolution de velours, ne reste qu’une sorte de gigantesque bordel à ciel ouvert, où certains boivent pour s’amuser pendant que d’autres boivent pour oublier. « Du moment qu’ils entendaient une langue qui sonnait slave, que les types avaient des gueules imbibées d’éthanol et que les nanas ressemblaient à des actrices de X, ça leur suffisait, le dépaysement culturel était complet et Prague au temps du libéralisme et du tourisme de masse se retrouvait inexorablement rattachée au grand frère russe. »

Octobre 2014, 160 pages, 16 euros.

Les Cobayes, de Ludvik Vaculik – éd. Attila

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le FurLorsque Vachek, modeste employé de banque un brin colérique, décide d’offrir un cobaye à son fils, il ne se doute pas à quel point l’arrivée de ce rongeur dans la famille va bouleverser sa quiétude. Car en fait de cadeau à son fils, c’est surtout lui, Vachek, qui va se passionner pour cette bestiole impassible, rapidement rejointe par un, puis deux petits acolytes. Vachek passe son temps à les observer, à jouer avec eux, à faire des expériences, comme si rien d’autre ne comptait plus vraiment. Au point de se mettre à écrire un livre, sorte de journal sur ces cobayes, dans lequel il nous parle aussi de son travail dans cette banque bizarre, où les employés volent quotidiennement de l’argent.

Prix Nocturne 2011, Les Cobayes n’est pas une critique frontale de la dictature. Ecrit deux ans après la désillusion du Printemps de Prague de 1968, le roman porte en lui le goût de l’amertume et de la déception. Auteur du célèbre “Manifeste des deux mille mots”, Ludvik Vaculik enthousiasma le Prague de 1968 en demandant l’avènement d’un “socialisme à visage humain”. Mais en 1970, le vent a tourné, et la révolution inachevée paraît bien loin. Etroitement surveillé par Moscou, exclu du parti communiste, Vaculik peine à renouer avec l’écriture. Il y parvient finalement avec ce texte déroutant, dans lequel l’étrange contamine sournoisement le réel. Rédigé dans la clandestinité et diffusé en samizdats, loin des circuits officiels, Les Cobayes rend compte d’un monde gris, dénué de sens : la ville apparaît en perpétuel chantier, l’économie ressemble à un jeu sans queue ni tête. Et Vachek et ses cochons d’Inde d’inverser peu à peu leurs rôles – “Je ne peux m’empêcher parfois d’imaginer que je suis petit et qu’il y a un grand cobaye”, confesse le père de famille.

Dans une veine insaisissable, marquée par Franz Kafka, Vaculik tresse un roman déréglé, dont l’écriture elle-même finit par se brouiller. Vachek sombre-t-il dans la folie ou est-ce ce monde terne et sans issue qui se détraque ? Subtil, l’écrivain tchèque opte pour une mise en scène très sobre, instillant l’inquiétude (et même l’angoisse) dans des scènes curieuses où Vachek semble glisser vers le sadisme, s’amusant avec ses animaux de compagnie tel un dictateur avec ses victimes, comme pour se venger de ceux qui le tiennent en cage, lui et les siens. “Le plus difficile, mes enfants, c’est de changer délibérément de vie. On a beau estimer que l’on conduit sa locomotive soi-même, c’est toujours quelqu’un d’autre qui se charge de l’aiguillage, quelqu’un qui en sait moins que soi.”

Réédition. Traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, janvier 2013, 260 pages, 20 euros. Illustrations de Jérémy Boulard Le Fur.

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le Fur POURSUIVRE AVEC > un autre candidat du Prix Nocturne 2011 : Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil.

Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. Allia

Classe sans suite Patrik Ourednik Allia couvertureAvec un titre pareil, le polar promis semblait déjà bien mal engagé… Dans une Prague sur le point d’entrer dans le XXIe siècle, plusieurs affaires, en apparence pas très excitantes, arrivent sur le bureau de l’inspecteur Lebeda : quelques incendies criminels, un suicide un peu louche, un meurtre qui date d’il y a quarante ans. Mais là, rien ne va tourner comme prévu. Patrik Ourednik transforme son intrigue policière en un roman sautillant et désinvolte, contrecarrant nos attentes. Autour de Viktor Dyk, vieux misanthrope aigri qui ne cesse de prononcer des fausses citations sur un ton docte, l’écrivain tchèque construit – ou plutôt ne construit pas – une enquête pulvérisée, émaillée de digressions, de scènes inutiles, de fausses pistes.

“Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous avez en main il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.” Provocation oulipienne, partie d’échec littéraire, thriller à faire soi-même, Classé sans suite s’amuse avec l’illusion que crée l’écriture, d’entrecroiser le vrai et le faux, jusque dans une postface brumeuse que l’on prend, désormais sur nos gardes, avec des pincettes. C’est fin, étonnant, et toujours très drôle.

En filigrane*, à travers les fausses citations, l’analyse de petites annonces, la récurrence de slogans dans le décor ou le choix, par le fils de Dyk, de ne pas parler vu que c’est “inutile, car impropre à la communication interpersonnelle”, le langage apparaît comme défait. Un ressort cassé qui ne fonctionne plus, usé par la vacuité et la bêtise, à l’image de ces Tchèques qui aiment à argumenter sur rien, s’exprimer juste pour “désarçonner le crétin d’en face”. Un roman déraisonnable et subversif. Ou quelque chose dans le genre, on n’est pas non plus très sûrs…

*Enfin en filigrane… Page 121 : “Un enfant était en train de dessiner une marelle sur un trottoir afin de satisfaire au leitmotiv sous-jacent de notre roman (maximes et gribouillages en tout genre), venant ainsi inconsciemment à l’aide des critiques littéraires”.
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, janvier 2012, 180 pages, 9 euros.

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