Deux livres de S. Trapier & J. Ristorcelli – éd. Matière

Tarzan contre la vie chère, de Stéphane Trapier

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier MatiereEt si les héros hollywoodiens avaient, finalement, les mêmes soucis que nous ? C’est ce que laisse entendre Stéphane Trapier, en extirpant Tarzan, Superman et consorts des films où ils tournaient en rond pour les projeter sur le papier, en 2014. Du coup, au lieu d’ergoter sur des histoires d’amour, de trahison, de western et de demoiselles à secourir, les voilà avec des préoccupations toutes autres : crise économique, GPA, rythmes scolaires, réseaux sociaux, mode du selfie, dépistage colorectal… Désormais, c’est l’emploi qu’il faut sauver, et non plus la veuve et l’orphelin. On se provoque en duel pour un tweet déplacé, on refuse d’allumer le calumet de la paix pour ne pas devenir fumeur passif. Et Zorro, pendant ce temps-là, se lance à l’assaut d’usines de viande surgelée.

Entre le collage pop coloré, le détournement parodique et l’envie de prendre un marqueur pour saloper les pubs dans le métro en y ajoutant des bulles débiles, Stéphane Trapier s’amuse à faire parler John Wayne, Robert Mitchum ou Sherlock Holmes comme d’autres jouent aux Légo. Le décalage entre les poses grandiloquentes de l’imagerie hollywoodienne et le côté terre-à-terre de leurs propos suscite un humour réjouissant, mais pas seulement. Car derrière les couleurs pétantes et les héros en slip panthère, c’est bien la superficialité du raffut médiatique autour de certains sujets d’actualité que raille Stéphane Trapier. « Personne ne bouge d’ici tant que la croissance n’est pas de retour ! »

Octobre 2014, 144 pages, 22 euros.

 

Les Ecrans, de Jacques Ristorcelli

Les Ecrans Jacques Ristorcelli MatiereAux antipodes de l’humour décalé de Trapier, Les Ecrans de Jacques Ristorcelli le rejoint tout de même dans sa réflexion sur les médias et la volonté d’accoler des textes et des illustrations a priori déconnectés. Revenant sur le séisme-tsunami-catastrophe nucléaire qui survint au Japon en mars 2011, Les Ecrans, comme son nom l’indique, ne fait pas un récit frontal des événements, mais les relate à travers le filtre de nos ordinateurs et télévisions. Résultat : un entassement de guerre, de déraillements, d’explosions, d’accidents, de naufrages, projections désordonnées de ce flux d’images emmagasiné lors des semaines où Fukushima faisait la une.

De ce magma visuel se détachent trois voix : celle de la télé, avec ses bandeaux sévères qui défilent en continu 24h/24, sans hiérarchie ni recul ; celle d’une Japonaise qui donne des nouvelles à un proche ; et celle, mécanique, plus mystérieuse, d’une voix qui semble naître des écrans eux-mêmes. Chaotique, alternant les styles graphiques, Les Ecrans apparaît comme un mélange de réalité et de fiction (beaucoup d’illustrations sont redessinées à partir de comics ou d’affiches japonaises de la Seconde Guerre mondiale), assemblage d’images vues et d’autres rêvées, déformées par notre mémoire ou polluées par des associations d’idées. Ce que Jean Baudrillard, cité en exergue du livre, qualifie de « déchet informatif, communicatif, informationnel, qui est aussi une masse inerte, (…) une force d’inertie en quelque sorte, qui pèse sur l’événement même. » Un album composite, qui résume intelligemment la manière dont le flot d’informations qui nous abreuve finit en fait par totalement contaminer le message qu’il est censé délivrer.

Novembre 2014, 112 pages, 18 euros.

Tarzan contre la vie chere Stephane Trapier Matiere extrait

Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.

La Geste d’Aglaé, de Anne Simon – éd. Misma

La Geste d Aglae Anne Simon Misma couverture Quel est le point commun entre les chansons de geste moyenâgeuses qui contaient les exploits de Roland et de ses potes, le féminisme mordant d’une Olympe de Gouges et l’imagination pop des Beatles ? Anne Simon bien sûr ! Fusion bigarrée d’univers disparates, La Geste d’Aglaé mêle avec bonheur la mythologie antique, l’Histoire du XIXe siècle, et même, donc, la chanson Being for the Benefit of Mr. Kite ! des Beatles (on peut voir ici la version Misma). Toute l’intelligence d’Anne Simon réside dans l’extraordinaire amalgame qu’elle tisse entre ces influences éparses, façonnant un récit mené d’une main de maître, sur le rythme passionnant d’un soap pétri de rebondissements. C’est drôle et prenant, certes, mais c’est surtout subversif et ingénieux.

Trahie par son fugace premier amour, froidement rejetée par son père alors qu’elle est enceinte, Aglaé la nymphe aquatique conçoit très jeune une haine farouche des hommes. Devenue une mère frustrée (au point de lire Les Hauts de Hurlevent), la voilà du jour au lendemain reine du Pays Marylène, après avoir décapité (au couteau de cuisine) le tyrannique souverain qui avait osé enlever ses filles muettes (qui, du coup, retrouvent la parole). Des bas-fonds d’un royaume autoritaire aux fastes des palais marbrés, Aglaé fait donc le grand saut, bien décidée à en profiter pour libérer ses sujets – et particulièrement les femmes – du joug de son La Geste d Aglae Anne Simon Misma extraitprédécesseur.

Au-delà de la fantaisie de cette intrigue peuplée de figures curieuses et/ou amusantes (avec une mention spéciale à l’odieux enfant-patate), et rendu plus dynamique encore par la grâce de son dessin, Anne Simon impressionne par la justesse qu’elle atteint dans la composition de ses personnages, arrivant à rendre compte avec beaucoup d’aisance de la complexité des sentiments qui les animent. Reine révolutionnaire ou mère soumise, Antigone sanguinaire ou Aphrodite romantique, Aglaé atteint, au fur et à mesure des épisodes, une profondeur et une richesse extraordinaires, incarnation de la schizophrénie que la société moderne exige désormais des femmes. Si bien que le manichéisme initial aux faux airs de conte de fée s’estompe bien vite, au profit d’une relecture rusée, contemporaine et iconoclaste de ces histoires où “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Mais ça, c’était avant qu’Aglaé n’empoigne son couteau…

La Geste d Aglae Anne Simon Misma extrait

Février 2012, 120 pages, 14 euros.

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.

MUSIQUE / Réhabilitons les Beach Boys

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, petit hommage aux Beach Boys, à l’occasion de la sortie prochaine de l’album Smile, abandonné en 1967.

smile the beach boys cover cd disque good vibrationsLa moiteur torride de nos dessous de bras nous ramène chaque instant à cette évidence : l’été est arrivé. Et avec lui, le flot ininterrompu de reportages télé sur les nouvelles tendances de la saison (glaces au rôti de veau, surf à dos de cheval…), reportages dont la bande-son débutera immanquablement par le célèbre I Get Around des Beach Boys. Avec leur nom idiot et leurs chansons tournant quasi exclusivement autour du surf, des filles, de la plage et du surf, les Garçons de la Plage restent en effet l’archétype du groupe estival, joyeux et insouciant. En un mot, stupide. Ils méritent pourtant une tout autre reconnaissance.

La mauvaise réputation

Les Beach Boys sont en fait victimes de deux injustices. La première a trait à la relative méconnaissance du grand public à l’égard de leurs œuvres les plus audacieuses. Brian Wilson et sa bande ont en effet sorti, avec Today ! en 1965, Summer Days (and Summer Nights !!!) la même année, et surtout Pet Sounds en 1966, quelques-uns des disques les plus innovants et les plus désespérément beaux qu’on puisse écouter. Qu’il nous soit permis de dire qu’à ingéniosité égale, ou pas loin, les Beatles, Zombies et autres Byrds n’ont jamais été capables d’émouvoir leurs auditeurs comme l’a fait le groupe californien avec Please Let me Wonder, Let Him Run Wild, God Only Knows ou Caroline, No. Malheureusement, le succès des Beach Boys est allé en déclinant à mesure que leurs ambitions artistiques se développaient. Voilà pourquoi ils passent aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, pour les avant-derniers des ringards (Herbert Léonard restant intouchable).

pet sounds beach boys cover animaux pop god only knows caroline noLe second malentendu entourant les frères Wilson est un peu l’exact négatif du premier. Les Beach Boys bénéficient grâce à Pet Sounds du respect unanime d’une petite communauté de connaisseurs. Mais en contrepartie, ceux-ci ont tendance à considérer les premiers disques du groupe, ceux de l’insouciante période surf, comme autant d’erreurs de parcours. Les chansons légères n’ont pourtant rien de honteux, sinon pour quelques intellectuels pontifiants qui voudraient lire dans chaque œuvre une leçon de vie éternelle. La France est spécialiste en la matière, elle qui place souvent la notion de crédibilité avant celles de plaisir et de spontanéité : combien de bonnes comédies ont été snobées par l’académie des Césars au profit d’interminables fables philosophiques ? Avec quel mépris la pop et ses futilités ont-elles été considérées par une large frange de la chanson et du rock français (Ferré, Ferrat ou Noir Désir), partisans d’un art théorisé, forcément utile, donc engagé ? Tube des Beach Boys en 1963, Be True to Your School n’offre rien d’autre qu’une jouissance décérébrée. Et c’est exactement pour cela qu’elle est irrésistible. Lire la suite

Flip & Flopi, 1996-1998, de Moolinex – éd. Les Requins Marteaux

flip et flopi moolinex requins marteaux couverture winshlussQuand Moolinex empoigne son crayon, il doit ressentir ce qu’éprouve un pyromane qui pénètre dans une station-service briquet à la main. Voire l’exaltation d’Attila sur le point de mettre un village à feu et à sang. Flip & Flopi, paru dans la revue Ferraille entre 1996 et 1998, s’apparente à une destruction en règle de tous les codes du bon goût et de la bienséance. Une charge outrancière contre la morale. Une attaque à main armée contre l’innocence (prétendue) de l’enfance. Adolescents méchants, violents, pervers, obsédés et alcooliques, Flip et Flopi singent le fameux duo de jeunes héros dont est si friande la bande dessinée. Ces crétins volent la voiture de leurs parents pour partir en vacances, forcent deux petits scouts à regarder des films pornos, les martyrisent avec un plaisir malsain, supplicient de gentils petits animaux et picolent comme des trous.

flip et flopi moolinew requins marteaux winshluss dessin

Avec une virulence nuancée par une dérision de tous les instants, Moolinex s’inscrit, pour schématiser, dans une mouvance punk de la bande dessinée, qui influencera par exemple Winshluss. Comme ceux qui décident de devenir des rockstars sans savoir jouer de la guitare, il jette sur la page son énergie et sa hargne sans s’encombrer de détails académiques. Il fonce tête baissée dans la provocation crasse, avec une exubérance défoulante. Son dessin crade, amateur, ne perd jamais son impétuosité ni son insouciance – Moolinex pousse même le vice jusqu’à utiliser la couleur uniquement pour rosir le bout du pénis de ses personnages. Plus le recueil avance, et plus l’on trouve les prémices de l’art Pop du dessinateur au nom d’électroménager, qui a depuis évolué vers d’autres formes, délaissant – pour le moment du moins – la bande dessinée. Bercé par les aventures des Castors juniors Riri, Fifi, Loulou et par la lecture du magazine Pif Gadget (dont Placid et Muzo), ce maître du recyclage ordurier affine son art du collage en vomissant sans distinction ses influences graphiques, musicales, publicitaires, télévisuelles, cinématographiques. A la sortie de ce tourbillon iconoclaste, il conserve toujours son sens du dérisoire et cet humour immédiat, saboté par une incorrigible tendance au vandalisme. Révoltant. Inégalable.

 

Juin 2011, 160 pages, 20 euros. Préface de Winshluss.

> Profitons de cette parution pour rappeler que Les Requins Marteaux connaissent actuellement quelques problèmes financiers sérieux. Alors faites donc une bonne action, pour une fois, et achetez leurs livres. Ca vous fera du bien à vous aussi.

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Rouge gueule de bois : cliquez ici.

Mars 2011, 336 pages, 18 euros.

Les Synchrotypes, de Etienne Charry – éd. Les Requins Marteaux

Plus proche de l’art contemporain que de la bande dessinée, Les Synchrotypes est un projet ludique en forme de réflexion sur la mécanique de la musique populaire. Etienne Charry, compositeur et plasticien qui a notamment fait partie du groupe Oui Oui aux côtés du réalisateur Michel Gondry, a eu l’idée d’inverser le schéma du hit. Au lieu de l’habituel groupe qui se trouve un nom (plus ou moins) classe avant de signer ses premiers succès, il a décidé de commencer par écrire la musique avant de trouver le nom, puis de donner une identité à son groupe. Il a donc imaginé quatre morceaux à l’esprit pop, riches de nombreuses influences, allant de l’electro à des sonorités plus folkloriques, voire surf music. Pour résumer : un croisement entre l’allant des Ramones, le violon criard d’une soirée country en Ohio et une musique de pub qui passerait trop souvent à la télé. Prévoyant, il a élaboré une musique instrumentale, évitant ainsi de trop caractériser son groupe imaginaire en lui donnant une voix qui aurait tout de suite orienté les auditeurs. Une fois les chansons mises en boîte, restait à inventer l’identité de ceux qui la produisent. Charry a donc demandé à vingt-cinq “practiciens de l’image”, photographes, artistes ou réalisateurs, de créer chacun une représentation de ce groupe fantôme, avec pour seule base un nom à coucher dehors, Les Synchrotypes, et ce répertoire réduit à quatre titres, cohérents mais assez hétéroclites pour laisser un large champ à l’imagination des illustrateurs sélectionnés.

Résultat : photographies, dessins, collages, photomontages, 25 images allant de la pochette de disque au cliché sur lequel poseraient les mystérieux Synchrotypes. Certains décalquent les poncifs du rock : les guitares, pourtant pas si présentes sur le disque, sont partout. Charles Petit, lui, conçoit déjà les membres des Synchrotypes sous la forme de figurines, stade ultime du chanteur devenu icône, tandis que Charles Henry, qui a bien compris qu’il fallait tout faire à l’envers, fait poser des sexagénaires (ci-contre). Sans doute à cause de la touche électronique de la musique, robots et automates semblent prendre le dessus sur les êtres humains – Pierre La Police allant même plus loin avec ses gorilles humanisés échappé d’un film de série Z, aussi ringards que leurs synthés eighties. Cette expérience sur l’imagerie pop trouvera bientôt un nouveau dénouement, puisque ces planches seront exposées en mai à Paris. Avant un futur concert ?

Avec des illustrations de : Régis Roinsard, Yannick Levaillant, Michel Gondry, Aurélie Mathigot, Romain Ségaud, Yan Leuvrey, Bertrand Mandico, Nelly Maurel, Charles Henry, Pierre La Police, Aurelia Jaubert, François Hiffler, Charles Petit, Franky Froc, Denis Walgenwitz, Alma Charry, Thomas Mailaender, Jean-Michel Roux, Philippe Schlienger, Jan Brzeczkowski, Coco Fronsac, Pic Pic André, Olivier Babinet, Thom Friedlander.
Mars 2011, 28 pages + un mini CD, 15 euros.

RENCONTRE AVEC MARC BELL / Collages et bricolage

Shrimpy et Paul. Le petit en forme de suppositoire jaune et la grande saucisse aux tétons amovibles. C’est grâce à ce duo que l’on a découvert, l’an dernier, l’univers biscornu et loufoque de Marc Bell. A travers des histoires nourries au non-sens, Bell dévoilait un monde insaisissable, à la fois expérimental et puissamment débile, traversé par une fantaisie débordante. Inspiré des vieux dessins animés et de la bande dessinée underground américaine, le Canadien bâtit un univers bavard et foisonnant, à la fois empreint de nostalgie et violemment contemporain, nourri de références hétéroclites piochées dans l’art, la musique ou même la religion. En parallèle, il mène également une carrière de plasticien, exposant ses collages et ses constructions en carton au Canada et aux Etats-Unis – l’ouvrage Hot Potatoe (2009), non traduit en français, en donne un bon aperçu. Rencontre avec un artiste libre, à l’intersection de l’art et de la bande dessinée.

Comment sont nés les personnages de Shrimpy et Paul ?

A l’époque, je vivais à Montréal. On m’a demandé de participer à une revue francophone à laquelle participaient de nombreux auteurs canadiens prestigieux comme Henriette Valium. J’ai dessiné une histoire avec Shrimpy et Paul sans penser une seconde qu’ils deviendraient des personnages récurrents. C’est la première qui apparaît dans le recueil français – on la reconnaît facilement, c’est la plus bordélique. J’avais dans l’idée de reprendre les duos comiques classiques, avec d’un côté Shrimpy, le personnage sérieux, et de l’autre, celui qui est toujours inquiet : Paul. Je me suis attaché à eux, au point de les mettre en scène dans des histoires de plus en plus longues. Quand en 2003 on m’a proposé de réunir leurs aventures dans un livre, j’ai retouché beaucoup d’histoires, redessiné des cases que je trouvais imparfaites, ajouté des péripéties, coupé des passages moins bons… C’est souvent comme ça que je travaille le mieux : quand j’ai de la matière à remodeler.

Comme vous le disiez, Shrimpy et Paul font écho aux duos comiques classiques, surtout à ceux des vieux dessins animés de Walt Disney et de Max Fleisher, non ?

Particulièrement à Max Fleisher et sa Betty Boop. Quand on lit du Robert Crumb, on voit que les cartoons des studios Fleisher l’ont beaucoup influencé également. J’ai même repris les gants, les fameux gants à quatre doigts de Shrimpy, que portaient beaucoup de personnages à l’époque, dont Mickey Mouse. C’est une habitude très bizarre, mais en même temps, c’est une référence que tout le monde perçoit, même sans en avoir conscience. Je m’appuie beaucoup sur ces clichés : mes histoires ont une structure étrange, bancale même, or y glisser plein de références permet aux lecteurs de trouver un fil conducteur. Lire la suite