Prokon, de Peter Haars – éd. Matière

Prokon Peter Haars MatiereProkon, c’est le paradis de la consommation. Tout le monde a un travail ; tout le monde dépense son salaire pour acheter des produits séduisants. “Nous produisons nos propres besoins : nous formons une grande famille heureuse dans une société libre.” Seulement, dans cet Eden où le capitalisme a atteint sa plénitude, un salaud d’inventeur avec une tronche digne du monstre de Frankenstein menace de bousculer l’idyllique équilibre… Ultra-héros réussira-t-il à sauver Prokon?

Satire de la société de consommation, cette étonnante bande dessinée de 1971 est l’œuvre du graphiste Peter Haars (1940-2005). Avec un faux premier degré d’une naïveté confondante, ce Norvégien choisit d’appliquer aux comics de super-héros les codes de la publicité : collages, images répétitives, mâchoires carrées, onomatopées gueulardes, trait gras, trames frappantes, gros plans et perspectives vertigineuses s’enchaînent dans des compositions percutantes.

C’est un peu comme si Peter Haars s’était réapproprié la bande dessinée après qu’elle eut été déformée et caricaturée par le Pop Art de Roy Lichtenstein et consorts. On a l’impression que chaque case veut crier plus fort que la précédente, que chaque personnage, évidé par la propreté et la beauté uniforme de Prokon, n’était plus qu’un pantin sans âme, incapable de réfléchir, tout juste capable d’ânonner des slogans éculés. Derrière ce vernis, Peter Haars cache partout des clins d’œil à l’art, à la politique, à la musique, au cinéma, pour donner à sa fable mordante une multitude de sens cachés. Un petit trésor d’ironie, doublé d’une réflexion graphique sur l’omniprésence de la surenchère visuelle.

Prokon Peter Haars Matiere

Traduit du norvégien par Laurent Bruel, mai 2014, 64 pages, 13 euros.

RENCONTRE AVEC MARC BELL / Collages et bricolage

Shrimpy et Paul. Le petit en forme de suppositoire jaune et la grande saucisse aux tétons amovibles. C’est grâce à ce duo que l’on a découvert, l’an dernier, l’univers biscornu et loufoque de Marc Bell. A travers des histoires nourries au non-sens, Bell dévoilait un monde insaisissable, à la fois expérimental et puissamment débile, traversé par une fantaisie débordante. Inspiré des vieux dessins animés et de la bande dessinée underground américaine, le Canadien bâtit un univers bavard et foisonnant, à la fois empreint de nostalgie et violemment contemporain, nourri de références hétéroclites piochées dans l’art, la musique ou même la religion. En parallèle, il mène également une carrière de plasticien, exposant ses collages et ses constructions en carton au Canada et aux Etats-Unis – l’ouvrage Hot Potatoe (2009), non traduit en français, en donne un bon aperçu. Rencontre avec un artiste libre, à l’intersection de l’art et de la bande dessinée.

Comment sont nés les personnages de Shrimpy et Paul ?

A l’époque, je vivais à Montréal. On m’a demandé de participer à une revue francophone à laquelle participaient de nombreux auteurs canadiens prestigieux comme Henriette Valium. J’ai dessiné une histoire avec Shrimpy et Paul sans penser une seconde qu’ils deviendraient des personnages récurrents. C’est la première qui apparaît dans le recueil français – on la reconnaît facilement, c’est la plus bordélique. J’avais dans l’idée de reprendre les duos comiques classiques, avec d’un côté Shrimpy, le personnage sérieux, et de l’autre, celui qui est toujours inquiet : Paul. Je me suis attaché à eux, au point de les mettre en scène dans des histoires de plus en plus longues. Quand en 2003 on m’a proposé de réunir leurs aventures dans un livre, j’ai retouché beaucoup d’histoires, redessiné des cases que je trouvais imparfaites, ajouté des péripéties, coupé des passages moins bons… C’est souvent comme ça que je travaille le mieux : quand j’ai de la matière à remodeler.

Comme vous le disiez, Shrimpy et Paul font écho aux duos comiques classiques, surtout à ceux des vieux dessins animés de Walt Disney et de Max Fleisher, non ?

Particulièrement à Max Fleisher et sa Betty Boop. Quand on lit du Robert Crumb, on voit que les cartoons des studios Fleisher l’ont beaucoup influencé également. J’ai même repris les gants, les fameux gants à quatre doigts de Shrimpy, que portaient beaucoup de personnages à l’époque, dont Mickey Mouse. C’est une habitude très bizarre, mais en même temps, c’est une référence que tout le monde perçoit, même sans en avoir conscience. Je m’appuie beaucoup sur ces clichés : mes histoires ont une structure étrange, bancale même, or y glisser plein de références permet aux lecteurs de trouver un fil conducteur. Lire la suite