La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinés

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel couvertureUn silence assourdissant. Des ruelles vides et froides. Des perspectives infinies, rendues par un dessin précis, proche de la gravure. Lugubre comme une peinture de Giorgio De Chirico, la ville qu’esquisse Cardon semble avoir été désertée, délaissée par les odeurs de la vie, le bruit des occupants. Seuls quelques rares piétons s’y aventurent, juste escortés par l’écho de leurs pas sur le pavé. Crâne rasé, silhouette maladive, les habitants ressemblent à des fantômes rendus bossus par un boîtier fixé entre leurs omoplates.

La raison ? L’air, devenu rare, et donc cher. “Bientôt, on nous fera payer l’air que nous respirons…”, prophétisait le prêtre révolutionnaire anglais John Ball à de la fin du XIVe siècle. Sa prédiction s’est avérée, et désormais, chaque homme, chaque femme, chaque enfant trimballe, greffé sur le dos, son compteur à air. Interdiction de dépasser les quotas. Et impossible, comme le rappelle la mère de Jules, l’écolier dont nous lisons le journal intime, de dépenser l’air pour “des bêtises comme respirer des fleurs ou monter l’escalier quatre à quatre”.

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel extraitUnique bouffée d’oxygène dans ce quotidien suffocant, quand les finances le permettent, Emile et sa mère vont faire une promenade dans les beaux quartiers. Là où les enfants gambadent, là où l’on peut même se permettre de gâcher de l’air pour des animaux de compagnie, là où le gris minéral qui recouvre les pages est brutalement assailli par des couleurs éclatantes, à commencer par le vert radieux, vif, presque aveuglant, des parcs arborés. Le retour dans les quartiers pauvres blafards, dominés par des usines imposantes, n’en est que plus brutal. Les ouvriers triment pour pouvoir se payer le droit de respirer, la joie est devenue hors de portée de leur bourse : rien ne consomme autant d’air que le rire. Seuls les replis du cerveau peuvent, en secret, cacher quelques miettes de subversion aux contrôleurs d’air tout puissants.

Originellement paru en 1973 dans un format BD classique, l’album a été remonté, s’apparentant pour cette nouvelle édition à du texte illustré, dans un format à l’italienne idéal pour faire respirer les perspectives des paysages sépulcraux de celui qui dessine chaque semaine, depuis trente ans, les hommes politiques de dos dans Le Canard enchaîné. Imaginant une sorte de Big Brother ultime, rejeton de la logique capitaliste poussée à son extrême et de la pollution qui gangrène notre environnement, Cardon signe une fable d’anticipation maligne, dont la simplicité décuple l’éloquence. Un ouvrage aussi beau d’asphyxiant, dont la chute acérée reste en travers de la gorge.

La Veridique Histoire des compteurs a air Cardon Les Cahiers dessines buchet chastel couvertureRéédition, février 2012, 160 pages, 28 euros.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

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