La vie est un tango, de Lorenzo Lunar – éd. Asphalte

La vie est un tango Lorenzo Lunar AsphalteLe quartier est un monstre, la vie est un tango.” Lorenzo Lunar écrit comme on fredonne une vieille chanson. Avec un mélange de nonchalance et de nostalgie, une pointe de désenchantement et une once de joie, il répète les mêmes refrains qui viennent ponctuer ses histoires tirées du quotidien de Santa Clara. Au centre de l’île de Cuba, cette ville vit le rêve de la révolution castriste. Officiellement, en tout cas. Ici, il n’y a pas de coupures d’électricité (ou bien une ou deux fois par jour maximum), pas de prostituées (juste des femmes qui monnayent leurs charmes), pas de criminalité (mais parfois les cadavres s’entassent) et le trafic de drogue n’existe pas (à peine trafique-t-on quelques lunettes de soleil sous le manteau). Dans cet Eden de l’hypocrisie et des faux-semblants, Léo le commissaire de quartier tente tant bien que mal de mettre fin aux meurtres qui menacent la routine de Santa Clara.

Sous prétexte d’écrire un polar, Lorenzo Lunar s’attelle à décrire une société en lambeaux, notamment à travers la nuée de personnages secondaires qui apparaissent au fil de l’enquête. La vie est un tango raconte la dictature cubaine comme un tableau pointilliste, par bribes. On croise les destins brisés de jeunes filles, prostituées avec la bénédiction de leurs mères trop contentes de se faire entretenir. On suit ces policiers locaux sensibles aux rumeurs et renseignés par un essaim d’indics plus ou moins fiables, qui doivent négocier le moindre trajet en voiture à cause du prix de l’essence. Avec partout, ces petits boulots inventés par ceux qui n’ont rien pour récupérer quelques piécettes, comme ces types qui se lèvent tôt pour faire la queue dans des files d’attente et revendre ensuite leur place au plus offrant. Dans ce décor figé où tout le monde s’applique à faire semblant pour respecter le scénario officiel, le sexe et la violence apparaissent finalement comme les derniers vestiges d’une liberté mise à mal par la dictature.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Morgane Le Roy, juin 2013, 170 pages, 18 euros.

La Servante et le catcheur, de Horacio Castellanos Moya – éd. Métailié

La Servante et le catcheur Horacio Castellanos Moya MétailieSan Salvador à feu et à sang. Les forces de l’ordre, regroupées dans leur “Palais noir”, font des raids dans leurs 4×4 blindés pour kidnapper, violer, assassiner, torturer. Les étudiants, devenus maîtres dans l’art de la guérilla, sont prêts à mourir pour leur cause, à quitter le cocon familial pour entrer dans la clandestinité à l’âge où ils devraient tranquillement draguer leur voisine ou traîner au cinéma. La population terrorisée, prise en otage par cette violence aberrante, hésite entre se jeter dans les émeutes ou se cloîtrer et attendre que ça se passe.

Mais que pourrait-il bien se passer ? Qui dirige ? Qui combat qui ? Pour quelle cause ? Plus personne n’a l’air de trop le savoir, embringué dans cette mécanique féroce. “Il y a des tas de gens arrêtés tous les jours, gendarmerie, police, casernes de l’armée, de l’aviation, de l’artillerie. Plus personne n’est au courant. C’est comme si on était dans une très grande usine ; on est débordés.” Une dictature sans tête qui semble tourner à vide, au jour le jour, juste soucieuse d’alimenter la machine avec le sang de ses victimes.

Dans cette capitale devenue infernale, l’écrivain né au Honduras suit les destinées croisées d’une demi-douzaine de personnes autour de la servante, femme de ménage qui cherche à savoir ce qui est arrivé à ses maîtres disparus, et du Viking, ancien catcheur devenu flic (ou plutôt tortionnaire) dont la vie n’est plus qu’une trop longue agonie. Du petit-fils entré en résistance à la mère décidée à fermer les yeux sur la situation, en passant par la tenancière d’un restaurant qui essaie de protéger sa fille de la prostitution, c’est tout un monde désaxé, sens dessus dessous, qui affleure à travers ces quelques figures.

Avec peu de moyens, Horacio Castellanos Moya relate la folie d’un Salvador saigné par la guerre civile à la fin des années 1970. Mais cela pourrait presque se passer n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Menées sur un tempo ravageur, ces 48 heures au cœur du brasier alternent les points de vue, mettant en perspective, à travers les membres d’une famille que le chaos a divisé sans même qu’ils ne s’en rendent compte, le cannibalisme d’une société prise dans une spirale de violence autodestructrice. Violence rendue plus effroyable encore par la sécheresse de l’écriture. Car comme le rappelle le Viking : “Ici, on porte tous la mort sur la tronche.”

La Sirvienta y el Luchador. Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, janvier 2013, 240 pages, 18 euros.

 

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RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

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En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon The Wire Homicide SonatineDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

The Corner volume 1 David Simon Ed BurnsLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

Faits divers, de Anouk Ricard – éd. Cornélius

Faits divers Anouk Ricard CorneliusScrupuleusement, Anouk Ricard a relevé dans la presse quotidienne régionale des titres de faits divers dont elle s’applique ensuite à imaginer le déroulement. Elle transforme alors en saynètes comiques ces phrases insensées, rendues plus drôles encore par le détachement déclaratif avec lequel elles semblent prononcées (“Bois de Vincennes : les deux troncs seraient en fait un seul et même tronc.”). En un dessin ou en un petit gag de deux pages, Anouk Ricard fait divaguer l’information récoltée, essayant de se figurer comment les choses ont pu en arriver là : comment on peut dépouiller un prêtre pendant une confession, comment on peut éventrer une soixantaine de piscines avant de se faire arrêter par la police, comment on peut interpeller un parrain corse à Disneyland.

“Il tente de changer ses excréments en or… et met le feu à l’immeuble.”

“Il abandonne sa compagne qui s’étouffe au restaurant.”

“Auchan reçoit de la cocaïne à la place de bananes.”

Cette lie de l’humanité, parce qu’elle vire souvent au ridicule ou au grotesque, devient une source d’histoires inestimable. Cambriolages ratés, situations ubuesques et accidents idiots passent à la moulinette d’Anouk Ricard. Ses petits personnages animaliers, son humour faussement naïf et son dessin espiègle exacerbent encore l’incongruité de ces faits divers crétins. Le rire, spontané, irrépressible, devient alors aussi une réaction face à la cruauté de l’espèce humaine, dont la créativité n’a pas de limite quand il s’agit de jouer des tours diaboliques à ses congénères. Un album défouloir, nourri à la bêtise des hommes (et des femmes).

Faits divers Anouk Ricard Cornelius extraitOctobre 2012, 64 pages, 11,50 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent album d’Anouk Ricard : Coucous Bouzon.

ET AUSSI > Notre article sur Planplan cucul, d’Anouk Ricard, dans la collection “BD cul”.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Pike : cliquer ici.

Le Chapeau de M. Briggs, de Kate Colquhoun – éd. Christian Bourgois

Le Chapeau de M Briggs Kate Colquhoun christian bourgois couverture9 juillet 1864. Londres est la plus grande ville de monde. Une mégalopole où les avenues rutilantes de l’ouest côtoient les quartiers pauvres du East End, où s’entassent immigrés et ouvriers. Symbole de cette capitale industrielle du XIXe siècle noircie par la fumée des usines, le train est devenu en quelques années le moyen de transport le plus populaire. Or c’est justement dans un train que survient l’impensable, lorsque M. Briggs, financier de la City, est sauvagement assassiné dans le confortable wagon de première classe qui le ramenait chez lui. Une scène de crime inédite dans un environnement familier ; un mystère en lieu clos digne des feuilletons à succès qui se développent à l’époque : tous les ingrédients sont réunis pour monopoliser la une des journaux. Rapidement, un suspect est identifié – Franz Müller, un jeune tailleur qui vient d’embarquer pour New York. Après une course-poursuite pour le rattraper de l’autre côté de l’Atlantique, le procès du siècle peut enfin commencer. La statue de cire de Müller est fin prête chez Madame Tussaud.

Si le suspense inhérent à cette enquête menée entre une Londres monstrueuse et une New York en pleine Guerre de Sécession aurait tendance à nous le faire oublier, c’est bien un récit documentaire que signe ici Kate Colquhoun. Avec une précision remarquable (les notes en fin d’ouvrage rappellent que le moindre dialogue est tiré de sources précises), elle dépeint, parfois même avec trop de zèle, cet instant où l’Angleterre de Dickens – et l’Europe dans son sillage – bascule dans l’ère moderne. Mais si les trains vont de plus en plus vite et que le développement industriel paraît sans limites, la société, elle, peine à digérer les changements imposés par le progrès.

Entre Scotland Yard qui tient à asseoir sa popularité (quitte à écarter les témoins qui ne l’arrangent pas), une justice qui veut prouver son efficacité (en érigeant Müller en exemple pour calmer les ardeurs de la populace), et un débat sur la peine de mort qui progresse timidement, l’affaire Briggs dévoile les failles d’un monde victorien trop orgueilleux pour reconnaître ses faiblesses. A l’image de cette presse si puissante, qu’elle ose bafouer la présomption d’innocence sans sourciller. Quant à l’identité du suspect, un immigré de basse condition, allemand de surcroît en ces temps où l’ambition prussienne menace la suprématie britannique, elle réveille les préjugés d’une société encore bien archaïque, malgré la modernité qu’elle affiche fièrement.

Grâce à son regard perspicace et discrètement caustique, l’historienne anglaise parvient à faire du mystère du chapeau de M. Briggs un outil d’analyse captivant d’une Angleterre en pleine mutation. Désormais, les assassins ne seront pas forcément affublés de cicatrices hideuses et d’une grosse barbe noire : ils pourront avoir la tête de Monsieur Tout-le-monde. Pire, il paraît que bientôt, les bourgeois seront capables de s’entretuer comme de vulgaires immigrés. Même en première classe, on risque de ne plus pouvoir voyager tranquillement, il va falloir s’y faire…

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, février 2012, 460 pages, 25 euros.

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. Points

La Bete de miséricorde Fredric Brown Points Seuil poche couverturePour avoir une bonne idée de l’angoissante virtuosité littéraire de Fredric Brown, le premier chapitre de La Bête de miséricorde (1956) est idéal. Après une phrase d’ouverture détachée qui scotche immédiatement le lecteur (“En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin.”), Brown emmène son roman vers une enquête classique (un mort mystérieux, un assassin à trouver), avant d’initier, dans le dernier paragraphe du chapitre, un retournement de situation total. Non, ce ne sera pas un roman policier, mais bien un roman noir, furetant derrière la façade des glorieux Etats-Unis de l’après-guerre.

Sous la chaleur croissante du printemps d’Arizona, La Bête de miséricorde ne cesse de changer de narrateur, variant les points de vue pour mieux dévoiler l’envers de la petite ville de Tucson. L’écriture de Fredric Brown, économe, sèche et implicite, évoque beaucoup en très peu de lignes. La victime, survivante d’Auschwitz, rappelle que le traumatisme de la guerre mondiale n’est pas digéré pour tout le monde, même si le conflit semble déjà appartenir à une autre époque. L’inspecteur de police, d’origine mexicaine, sert de révélateur au racisme latent de la luxuriante Amérique des Fifties, qui n’aime pas les Noirs, n’apprécie pas beaucoup les juifs, n’affectionne pas vraiment les latinos et, par-dessus tout, déteste les mélanges. Quant à son épouse, femme au foyer idéale qui se révèle alcoolique, violemment dépressive et volage, elle trahit le délabrement de l’american way of life, bien moins reluisant qu’il n’y paraît. De l’enquête, il ne reste alors plus grand-chose. Des décombres, une poignée de vie brisées, et un sentiment de résignation qui, cinquante ans plus tard, s’avère toujours aussi amer.

Nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Emmanuel Pailler, édition de poche, 220 pages, 6,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Le roman hommage à Fredric Brown de Léo Henry : Rouge gueule de bois.

RENCONTRE AVEC PACO IGNACIO TAIBO II / Le petit-fils du Comte de Monte-Cristo

Paco Ignacio Taibo II portrait interviewUn soir d’octobre à Paris. Paco Ignacio Taibo II boit une limonade en terrasse, fume beaucoup (au point de se jaunir la moustache) et parle de Mexico Noir, une anthologie sur Mexico « le monstre urbain » qui vient de paraître aux éditions Asphalte. Un recueil réunissant  des écrivains du D.F. (Distrito Federal) que Taibo dirige « par accident » : « La collection originale rassemblait surtout des villes nord-américaines. Je l’avais reproché à l’éditeur, il m’a confié le Mexico Noir ». Douze nouvelles inédites « pour faire de ce volume une vitrine du polar mexicainMais ça n’est pas vraiment représentatif car la plupart de ceux qui ont participé sont bien meilleurs romanciers que nouvellistes ! Et une société aussi complexe, où la violence a des manifestations aussi diverses, mérite d’être raconté de façon plus étendue. Pour ma part, il me manquait bien cinquante pages pour dire ce que j’avais à dire… » Demeure tout de même le matériau riche et vivant d’histoires pour la plupart inspirées de faits réels, composant en mosaïque les reflets directs d’une réalité brutale. « On entend souvent dire que le polar est la meilleure littérature pour raconter le réel. Cette idée me plaît, mais c’est un mensonge, car la littérature n’existe pas s’il n’y a pas de distance avec le sujet. »

Est-ce pour cette raison que vous passez du roman à l’essai, du récit à la biographie (Pancho Villa, Che Guevara…) ?

Il faut trouver la meilleure manière de raconter chaque histoire. L’important, c’est d’avoir un minimum de respect envers soi-même en tant qu’écrivain : tu dois respecter tes obsessions, tes peurs, tes manies et surtout ne pas laisser les pressions extérieures t’influencer. Au Mexique, la pression des lecteurs sur les écrivains est immense. Dans la rue, j’entends tous les jours “Hey, Paco, écris un roman sur ça ! », “Paco, pourquoi tu n’écris pas quelque chose sur ça ?”… Cette pression s’explique par le rôle très important, et même surévalué, que jouent les écrivains dans le pays, qui apparaissent souvent comme le seul recours après l’échec de l’information journalistique, de la sociologie, de l’interprétation politico-historique. Alors il faut nous protéger de cette pression, parce que la littérature doit prendre un certain chemin, et que la pression te fait changer de chemin.

Vous avez l’impression que l’écrivain comble un manque de journalistes ?

Mexico noir Paco Ignacio Taibo IILes journalistes font leur travail, mais le problème se résume par la théorie de l’iceberg : 30% de la glace est visible, 70% est invisible, cachée sous la surface de l’eau. Le journaliste travaille sur les 30% visibles, et encore, il n’en raconte que 10%. Ce n’est pas forcément de sa faute : au Mexique, il y a trop de choses occultées, masquées, de demi vérités… Le roman, par contre, a cette capacité de raconter les 100%. Seule la littérature parvient à aborder la complexité de cette matière informative.

C’est l’avantage de l’écrivain sur l’historien ?

Je ne fais pas de la fiction quand je fais de l’Histoire, je fais de l’Histoire. Mais l’Histoire, encore faut-il la raconter. Le problème survient lorsqu’un historien est un mauvais narrateur : même s’il a réalisé une investigation rigoureuse, de très haut niveau, elle sera gâchée. Or si l’Histoire est mal racontée, tu n’arrives pas à transmettre l’information, tu la perds. Quand tu vois dans un livre d’histoire sept pages de statistiques, c’est que l’auteur ne sait pas raconter, qu’il a renoncé à sa mission. Les statistiques, ça se raconte. En renonçant à la narration, une partie des historiens traditionnels a renoncé à l’Histoire. Lire la suite

Noires sont les ailes de mon ange, de Elliott Chaze – éd. Rivages/Noir

Noires sont les ailes de mon ange Elliott Chaze Rivages noir couverture il gele en enferEcrit en 1953 et publié à la Série noire dans la foulée sous le titre Il gèle en enfer, Noires sont les ailes de mon ange bénéficie enfin, un demi-siècle plus tard, d’une retraduction digne de son rang. Fraîchement évadé de prison, Tim, vingt-sept ans à peine, croise le chemin de Virginia, une prostituée en fuite à cause du démantèlement d’un réseau de call-girl. Evidemment, la pulpeuse Virginia est d’une beauté à couper la souffle et, alors qu’il avait prévu de se “rassasier d’elle” et de l’abandonner “dans les toilettes d’une station-service quelconque entre Dallas et Denver”, Tim préfère finalement l’associer à son intrépide projet : l’escamotage d’un fourgon blindé.

Elliott Chaze s’appuie ainsi sur de nombreux archétypes du roman noir (la femme fatale, le couple en cavale, la peur constante de la trahison de l’autre…) pour signer un texte âpre, rugueux comme du papier de verre. A la fois misanthrope et envieux, frustré et fier de son indépendance, le braqueur raconte, à la première personne, ses allers-retours entre la marge et la bonne société. Lorsqu’il navigue dans les hautes sphères de La Nouvelle-Orléans, dilapidant l’argent de ses méfaits sans se poser de questions, la mentalité décadente du monde d’au-dessus le dégoûte très vite. Le luxe ne compense plus le sentiment d’inconfort : “Mes chaussures devinrent de plus en plus belles, jusqu’au jour où ce furent des chaussures faites sur mesure, à soixante dollars la paire, mais les chaussures cousues mains ne furent jamais aussi confortables que les chaussures meilleur marché.” Même dans la soie, le bonheur le fuit. La revanche sociale a un goût de résignation amère.

Contrepoids à cette brutalité latente, ou aux piques acides à l’encontre de la religion, des forces de polices sadiques ou des cottages cossus des banlieues blanches, la relation qui aimante la prostituée et son taulard nimbe ces pages d’une sensualité fragile, toujours sur le point de basculer dans la haine, dans la fourberie, voire dans la folie. Les monologues de Tim réservent d’ailleurs quelques passages magnifiques, des images inoubliables, comme lorsqu’il livre sa vision noire de la vie (“La majeure partie de l’existence se passe à manger, à dormir et à attendre que se produise quelque chose qui ne se produit jamais.”), ou qu’il décrit l’effroi causé par une sirène de police lorsque l’on est dans la peau d’un fuyard :

“Quand vous êtes assis dans votre salon et que vous entendez une sirène, c’est un petit bruit solitaire, et tout ce que ça signifie pour vous, c’est que vous êtes forcé de l’entendre jusqu’à ce qu’elle se soit éloignée. Mais si c’est après vous qu’elle en a, elle devient la texture même de l’univers. Vous l’entendrez jusqu’à votre dernier souffle. Elle vous déchire les tripes comme une perceuse contre un nerf, et elle se déplace en vous, et elle grandit en vous. Je suis content de savoir que je n’aurai plus jamais à entendre une sirène. Je suis content de savoir que j’en ai fini de courir et de les entendre me donner la chasse.” (page 189)

Une œuvre magnétique et ravageuse. Un classique du roman noir, de ceux qui bâtissent un genre.

Edition de poche, nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Christophe Mercier, mars 2011, 250 pages, 8,50 euros.

Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

Cité d’argile, de Milan Hulsing, d’après Mohamed El Bisatie – éd. Actes Sud BD

cite d argile milan hulsing actes sud bd egypte couvertureFonctionnaire corrompu retranché dans un petit bureau miteux de l’administration égyptienne, Salem a une idée géniale. Pour détourner de l’argent sans se fatiguer, il lui suffit ni plus ni plus ni moins de créer… une ville. Elle se nommera Khaldiya, et nécessitera un budget conséquent pour entretenir sa police, combattre les terroristes, étouffer les rébellions ouvrières et canaliser l’esprit mutin de la population. Parmi les dédales confus de la bureaucratie, personne ne remarquera rien ; Salem peut tranquillement encaisser l’argent destiné à l’entretien de la cité imaginaire. Seulement, à force d’écrire des rapports fantaisistes et de donner une vie de papier à Khaldiya, il commence à perdre pied : la localité fantôme s’anime, les personnages fantasmés prennent corps.

Adapté d’une histoire de l’écrivain Mohamed El Bisatie, Al Khaldiyya, cet album est porté par des graphismes somptueux, peintures ondoyantes à la force d’évocation expressionniste, oscillant entre la chaleur du sable et la froideur de l’argile. Cette fable fantastique, où le rêve supplante le réel, s’attaque frontalement à la dictature égyptienne. Milan Hulsing dit les tortures que subit le peuple, l’aveugle répression d’un pouvoir paranoïaque, la traite des femmes ou la concussion de l’appareil étatique. Et pourtant, jamais le récit ne se dépare de sa poésie, restant toujours subtil et allusif, préférant la suggestion à l’horreur explicite. En plus de sa dimension éminemment politique, Cité d’argile peut aussi se lire comme une réflexion sur les affinités insaisissables qui lient réalité et fiction. Avec d’autant plus de réussite que, comme par miracle, depuis la chute d’Hosni Moubarak il y a quelques semaines, la réalité semble même avoir eu le dernier mot.

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Traduit du néerlandais par Johanna Schipper, mai 2011, 138 pages, 19,50 euros.

The Corner, volume 1, de David Simon & Ed Burns – éd. Florent Massot

Ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aussi facile d’accès qu’un fast-food, aussi bien installé dans le décor qu’une boulangerie. Bienvenue au corner, ce coin de rue qui, dans certains quartiers de Baltimore, mais aussi de New York ou de Philadelphie, se présente comme « un marché de la drogue à ciel ouvert », fournissant cocaïne, héroïne, cachets et cocktails divers. David Simon, ancien journaliste au Baltimore Sun City Desk, et Ed Burns, ex-inspecteur de police puis enseignant dans la cité portuaire du Maryland, ont passé un an à l’angle des avenues Monroe et Fayette, au cœur de Baltimore ouest. En résulte un récit saison par saison de l’année 1993, paru aux Etats-Unis en 1997 et dont l’éditeur français publie aujourd’hui le premier volume (hiver-printemps). Un essai brillamment mené, base de l’époustouflante série que signeront ensuite Burns et Simon : The Wire (Sur écoute en français).

Dans un décor de fin du monde dominé par des bâtisses en ruine reconverties en salles de shoot, policiers, dealers, braqueurs, « zombies » défoncés jusqu’à l’os, enfants des rues et habitants désespérés cohabitent, les pas crissant sur les centaines de seringues abandonnées sur le bitume. Au milieu de ce chaos, entre balles perdues et violence quotidienne, végètent Gary et son ex-femme Fran, détruits par la toxicomanie, ainsi que leur fils DeAndre, qui, à quinze ans, se comporte déjà comme un caïd cruel tout en donnant l’impression de vouloir s’échapper de cet enfer. Un peu plus loin vit Ella, responsable d’un centre associatif, qui tente tant bien que mal de sauver quelques gamins, Fat Curt, l’ancêtre du corner au corps déformé par la drogue, ou Tyreeka, enceinte à 13 ans de DeAndre et bien décidée à garder le bébé.

1993 marque le basculement du corner dans une nouvelle ère. Finis les anciens codes, les règles tacites empreintes d’un honneur désuet. Finies également les guerres des gangs pour faire main basse sur un coin de rue et éjecter son concurrent. Désormais, la guerre est devenue concurrentielle. Elle repose sur la qualité du produit ou les stratégies marketing (!) des dealers, qui ne reculent devant rien (échantillons gratuits, offres promotionnelles, noms aguicheurs…) pour vendre plus que leurs collègues. Cette excroissance vénéneuse du libéralisme a poussé tellement loin sa logique que plus rien n’a de valeur. On tue pour une dose, avec une seule idée en tête : survivre un jour de plus.

Au milieu de ces ruines lugubres, le plus déconcertant reste sans doute la résignation accablant tous ces dealers de plus en plus jeunes, qui s’enrichissent pour ne rien faire de leur argent, persuadés qu’à vingt ans, ils seront entre les quatre murs d’une prison ou entre les quatre planches d’un cercueil. Le corner déteint sur ses habitants, happe ses victimes, les mâche avant de les recracher, anéanties, sur le trottoir. Ici, même les miracles ne peuvent qu’être tragiques, comme lorsque le prêtre fait l’oraison funèbre d’un jeune homme du quartier devenu soldat, mort d’une électrocution accidentelle et « non pas à cause d’une seringue ou d’un revolver. Et ça, à Baltimore, ça ressemble à ce qu’on peut appeler une victoire. » Lire la suite

Fakirs, de Antonin Varenne – éd. Points

Un commissaire névrosé, mis au placard au service des Suicides, flanqué d’un grand benêt qui pleure devant les cadavres de jeunes filles ; un fakir américain mort sur scène, suicidé mystérieux qui intrigue son vieil ami John, ancien psychologue devenu homme des bois. Il suffit de décrire ce singulier casting pour comprendre que Fakirs a quelque chose de différent. Quelque chose qui ne tourne pas rond. Antonin Varenne joue une partition paradoxale : les personnages improbables, anormaux, évoluent dans un cadre extrêmement réaliste qui nous force, finalement, à les accepter. L’équilibre précaire entre le bizarre et le terre-à-terre ne se brise jamais, permettant au texte de garder sa cohérence tout en corrompant insidieusement nos habitudes de lecteur. Fine, nerveuse et précise, l’écriture participe grandement à cette ambiance interlope, sinistre et ensorcelante à la fois. Varenne sait donner à son roman le tempo qu’il faut pour nous empêcher de le lâcher, et nous amener là où il veut sans que l’on s’en rende vraiment compte. Au point que l’intrigue, contaminée par la folie dévorante du commissaire, semble parfois proche de basculer dans le fantastique. Il n’en est rien : si Antonin Varenne déforme autant ses personnages, c’est pour mieux se plonger dans la psychologie humaine, notamment dans les méandres tourmentés du suicide. Le dénouement terrifiant, sorte de “que devienne-t-il après le générique de fin”, est là pour nous le rappeler. En passant par des biais détournés, Fakirs est un livre atypique, tortueux et parfaitement maîtrisé, qui confirme l’importance que son auteur devrait rapidement prendre sur la scène du polar français.

Edition de poche, octobre 2010, 310 pages, 7,20 euros.