Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

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Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

Sock Monkey, Nouvelles aventures d’un singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Sock Monkey singe chiffon Tony Millionaire RackhamSock Monkey a tout du conte pour enfant un peu désuet qu’on retrouverait par hasard au fond d’un vieux grenier. L’esthétique de Tony Millionaire, très victorienne, met en scène deux peluches qui parlent, Oncle Gabby le singe de chiffon et Monsieur Corbeau avec ses yeux en boutons de culotte. Dans un décor très XIXe, où les maisons sont riches et cossues, où la campagne est verdoyante et peuplée de petits animaux et où les fillettes sont bien élevées, les deux compères – qui se vouvoient – vivent quatre aventures en forme de fables moralisatrices. Qu’ils aient envie de partir à la chasse, de jouer avec un oisillon ou d’aligner des dominos jusqu’à les faire tomber à l’infini, Oncle Gaby et Monsieur Corbeau se retrouvent toujours dans des situations qui les font réfléchir au monde qui les entoure.

En ranimant des héros naïfs et pétulants tout droit sortis des années 1930, Tony Millionaire arrive à faire de son Sock Monkey une série à la tonalité insolite qu’on penserait d’abord destinée à un jeune public, mais qui aborde en réalité frontalement des thèmes lourds, comme le meurtre ou la perte de l’être aimé, avec un mélange de légèreté et de noirceur détonnant. Comme si des héros de dessin animé se retrouvaient soudain propulsés dans le monde réel, et que contre toute attente, une chute de trois étages causait la mort d’un personnage au lieu d’aboutir à un gag qui le verrait s’en sortir indemne, un peu assommé et tout aplati. Grâce à ce décalage constant, renforcé par l’atmosphère poétique pétrie d’incohérences surréalistes, l’émotion surgit là où l’on ne l’attend pas, encore plus vibrante, encore plus déconcertante. A la croisée de Lewis Carroll et Winnie l’Ourson, à moins que ce ne soit Windsor McKay et Johnny Gruelle, l’univers intrigant de Sock Monkey ensorcelle, confrontant nos rêves d’enfants à la férocité du monde actuel.

Sock Monkey singe chiffon Tony Millionaire Rackham extraitSock Monkey singe chiffon Tony Millionaire Rackham extraitSock Monkey singe chiffon Tony Millionaire Rackham extrait

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvestre Zas, mars 2012, 88 pages, 17 euros.

 

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Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association couvertureSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Oui mais il ne bat que pour vous, de Isabelle Pralong – éd. L’Association

1- Puis-je déposer mon cœur à vos pieds.
2- Si vous ne salissez pas le plancher.
1- Mon cœur est propre.
2- C’est ce que nous verrons.
1- Je n’arrive pas à le sortir.
2- Voulez-vous que je vous aide.
1- Si ça ne vous ennuie pas.
2- C’est un plaisir pour moi.
Moi non plus je n’arrive pas à le sortir.
1- pleurniche.
2- Je m’en vais procéder à l’extraction.
Sinon pourquoi aurais-je un canif.
Il n’y en a pas pour longtemps.
Travailler et ne pas désespérer.
Bon, eh bien le voilà. Mais
C’est une brique. Votre cœur
C’est une brique
1- Oui, mais il ne bat que pour vous.

Oui mais il ne bat que pour vous Isabelle Pralong L Association couvertureS’appuyant sur ces vers de Heiner Müller, qui jalonnent chaque étape de l’album, Isabelle Pralong raconte le parcours d’une jeune femme, Lucie, sur le chemin de la maternité. En écho à la tonalité surréaliste du poème de Müller, la trame fait des allers-retours entre des saynètes très quotidiennes et des passages surprenants, liés à une vieille légende bouddhiste qui explique que pour grandir en sagesse, il faut “attraper son singe intérieur, le faire asseoir et boire un thé avec lui”. Cette quête étrange prend des allures de jeu de piste fantasmagorique lorsque Lucie, progressant parmi les fougères, croise un tigre qui déteste le mensonge, un type qui porte un sac en béton, une orque libidineuse ou un taureau qui s’énerve quand sa corne rebique en plein dans son œil. En parallèle, dans la vraie vie, Lucie se rapproche des enfants que garde sa sœur, envisage d’une nouvelle manière la relation avec son petit ami et songe à la maternité à cause d’un DRH dénué de tact qui lui demande si elle compte tomber enceinte.

Ainsi, par le biais de bribes très drôles de son quotidien ou grâce aux rencontres farfelues qui jalonnent l’exploration intérieure de Lucie, Oui mais il ne bat que pour vous parvient à rendre palpable l’impalpable, donnant corps à un sentiment aussi subtil et évanescent que l’envie naissante d’être mère. Chacune des deux dimensions du récit, métaphorique et réaliste, alimente l’autre, contrebalance l’autre, sous-titre l’autre, sculptant un portrait précis et délicat de cette femme tout en conservant une part de mystère et de non-dit. S’il paraît d’abord fastidieux, le dessin recèle en fait une expressivité à fleur de peau, en parfaite osmose avec l’écriture de l’auteur : l’émotion que dégagent les visages et les corps, la fantaisie des perspectives désarticulées et la légèreté de la mise en scène des chapitres oniriques décuplent le pouvoir de suggestion de cet album, capable d’émouvoir en donnant l’impression de ne pas le faire exprès. Au point de nous laisser la gorge nouée, dans un final déchirant, face à ce personnage dont on a l’impression d’avoir ressenti l’éclosion jusque dans nos propres chairs.

Octobre 2011, 200 pages, 22 euros.

Saint-Genès ou la vie brève, de Roland Cailleux – éd. Le Dilettante

saint genes la vie breve roland cailleux reedition couverture le dilettanteSaint-Genès ou la vie brève est un livre qui se mérite. Initialement paru en 1943, sous l’Occupation, ce texte méconnu déconcerte : le ton hors du temps paraît classique au point d’en être désuet, et le sujet, la jeunesse d’un poète en herbe, est depuis bien longtemps un cliché de la littérature. Pourtant, dès le deuxième chapitre, Roland Cailleux (1908-1980) bouleverse tout. Au journal intime à la première personne succèdent des dialogues dignes d’une pièce de théâtre. Il en sera ainsi au cours des treize chapitres qui composent l’ouvrage :  chaque partie marque un changement radical de la forme littéraire adoptée. Echanges épistolaires, extraits des poèmes du jeune héros, point de vue d’un nouveau personnage, conte de fées… Le récit passe sans effort du je au il, du on au tu. Cailleux a compris que le genre romanesque incarnait la liberté ultime de l’écrivain, et en use avec talent.

Cette constante réinvention n’est pas sans conséquence sur la lecture, évidemment. Du fait de la désarticulation du roman, la tension narrative ne peut progresser, puisqu’à l’arrivée d’un nouveau chapitre correspond donc une remise à zéro des compteurs. Au lieu d’être porté par le tempo de la trame, Saint-Genès ou la vie brève baigne dans une lenteur inhabituelle, un engourdissement aux airs de rêve : l’auteur donne l’impression que la vie de son poète, hésitante, se construit sous nos yeux. A travers ce récit initiatique, il évoque l’éducation, la religion, ses amitiés, ses voyages, ses lectures. Rien de foncièrement nouveau ; toutefois, l’ami de Gide, Breton ou Vialatte parvient à faire mouche, notamment grâce à un sens de l’observation aussi aiguisé que cruel. Et souvent, presque sans que l’on s’y attende, surgissent des pages prodigieuses, sur l’amour, la mort ou la solitude, peut-être parmi les plus belles du XXe siècle, à l’image de l’ultime chapitre, d’une beauté confondante.

Réédition, avril 2011, 450 pages, 25 euros. Préface de Michel Déon.

Petite sélection de textes licencieux made in France

> Histoire de l’œil, de George Bataille

histoire de l oeil georges bataille gallimard couvertureParu en 1928 sous le pseudonyme de Lord Auch, ce texte bref marqué par Sade et Lautréamont reprend un motif typiquement surréaliste, déjà éprouvé par Buñuel ou Dalí : l’œil, apparenté ici à un organe sexuel à part entière. Narrant les jeux pervers de deux adolescents, Histoire de l’œil joue sur un registre érotique fétichiste, symboliste, à la fois macabre et d’une vitalité débordante. La postface de Bataille, Réminiscence, révèle comment l’auteur de L’Impossible a construit ce récit en écho à certaines images de son enfance, notamment la cécité de son père.

“Je n’aimais pas ce qu’on nomme “les plaisirs de la chair”, en effet parce qu’ils sont fades. J’aimais ce que l’on tient pour “sale”. Je n’étais nullement satisfait, au contraire, par la débauche habituelle, parce qu’elle salit seulement la débauche et, de toute façon, laisse intacte une essence élevée et parfaitement pure. La débauche que je connais souille non seulement mon corps et mes pensées mais tout ce que j’imagine devant elle et surtout l’univers étoilé…”

Disponible dans la collection L’Imaginaire Gallimard, 114 pages, 6,90 euros.

 

> Qu’est-ce que Thérèse ? C’est les marronniers en fleurs, de José Pierre

Sorti dans la plus grande discrétion au Soleil noir en 1974, ce roman au titre étrange s’est vite attiré les louanges d’Eric Losfeld, Jean-Jacques Pauvert ou François Truffaut, le réalisateur se fendant même d’une lettre élogieuse à l’auteur. A travers la relation du narrateur avec la fiancée de son frère, José Pierre porte un regard délicat sur l’adolescence, cet âge sans demi-mesure, où douleurs et plaisirs s’entremêlent dans un même souffle. Un roman psychologique subtil, dont l’écriture raffinée décuple le pouvoir d’évocation.

“Les doigts de Thérèse laissèrent échapper sa cigarette qui roula sur le plancher et (c’était du tabac blond) acheva seule de se consumer à bonne distance. J’ai songé plusieurs fois par la suite à ce geste involontaire (ou du moins partiellement involontaire) et je l’ai interprété à tort ou à raison en ces termes : Thérèse rendait les armes. Ou, si l’on préfère, cette cigarette était sa dernière défense. En tout cas, Thérèse me tendit ses lèvres et je l’embrassais de tout mon cœur.”

Disponible dans la collection des Lectures amoureuses de La Musardine, 250 pages, 10,40 euros.

 

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Incidents, de Gérald Auclin, d’après Daniil Harms – éd. The Hoochie Coochie

Pourquoi faire facile quand on peut faire compliqué ? Pourquoi prendre son crayon pour réaliser une bande dessinée quand, à la place, on peut passer cinq ans à découper des petits bouts de papier Canson bariolés à coups de cutter, et à les coller en essayant de ne pas s’en mettre plein les doigts ? A voir le résultat de ce travail acharné, un livre magnifique, on ne se pose plus la question. Adapté de Daniil Harms (1905-1942), Incidents s’appuie sur des nouvelles succinctes, des aphorismes décapants ou des bribes du journal de ce poète et écrivain russe, harcelé par le pouvoir soviétique jusqu’à sa mort sinistre, enfermé dans un asile psychiatrique. Gérald Auclin redonne vie à l’absurdité du monde de Harms, qui se plaît à imaginer des saynètes absconses, désopilantes, extravagantes.

Running gag poussé jusqu’à l’excès, destins étranges, récits sans queue ni tête, blagues irrévérencieuses ou répliques cinglantes : le natif de Saint-Pétersbourg maltraite ses personnages et laisse deviner, petit à petit, les raisons qui poussaient l’Etat soviétique à surveiller de près cet esprit libre. Si certains de ses textes demeurent impénétrables, d’autres révèlent facilement leur dimension parabolique. Cette figure de l’avant-garde russe des années 1920-1930 stigmatise la bêtise, l’aliénation des hommes ou l’inertie d’une société comme asphyxiée, sur laquelle plane une indéfinissable menace – menace que l’aspect “marionnette” des collages rend encore plus explicite : les gens disparaissent inexplicablement, sans laisser de traces, et la mort survient toujours d’une manière insensée.

Obligé de faire des livres jeunesse afin de gagner sa vie alors qu’il détestait les enfants (“Exterminer les enfants est cruel. Mais il faut bien faire quelque chose contre eux.”), Daniil Harms aurait sans doute apprécié l’ironie de la chose, puisque Incidents utilise finalement une apparence très enfantine pour transmettre sa parole. La fraîcheur des assemblages de Gérald Auclin s’accorde avec sa poésie saugrenue, tandis que l’esthétique candide, aux couleurs pétantes, souligne le ton sarcastique du Russe. Un album grisant, fruit d’une rencontre colorée entre une technique graphique insolite et une voix singulière.

Mai 2011, 48 pages, 20 euros.

Chansons pour la fille du boucher, de Peter Manseau – éd. Christian Bourgois

L’histoire d’Itsik Malpesh est celle du XXe siècle. De la Moldavie tsariste aux lumières de New York, des rives d’Odessa au nouvel Israël, suivre les traces de ce juif trimballé par le destin, c’est plonger dans les tourments des pogroms de la Russie impériale, de la révolution rouge, de la Première Guerre mondiale ou du désenchantement des années 1930. Amoureux jusqu’à l’obsession d’une femme qu’il ne connaît même pas, la fameuse fille du boucher qui, d’après la légende familiale, lui a sauvé la vie à la naissance, Malpesh poursuit avec obstination ses rêves d’écriture. Au point de se proclamer “plus grand poète yiddish vivant” – parce qu’il a survécu à tous les autres. En façonnant cette autobiographie fictive rocambolesque qui épouse le tourbillon d’un siècle tourmenté, Peter Manseau signe un texte enivrant aux couleurs changeantes, une histoire d’amour romanesque habitée par des personnages inoubliables.

En même temps, ce livre épate par la facilité avec laquelle il élabore une réflexion profonde sur l’identité et la dissolution des racines. A travers l’histoire du yiddish, Chansons pour la fille du boucher explore les arcanes d’une langue, observe comment elle s’écrit, se déploie, se traduit, s’épanouit et migre. Et, parfois, agonise. Elle peut devenir un territoire, mais aussi un ghetto, un carcan. “Fais de ta langue ta patrie, Itsik. Fais en aussi ta maîtresse. Je te le promets, si tu agis de la sorte, tu ne seras jamais loin de ton foyer, tu n’auras jamais le cœur brisé. Tu te lèveras tous les matins en sachant que le monde t’appartient, peu importe le coin de la planète où tu te réveilles.” En entrecoupant l’histoire de son héros Malpesh avec celle de l’homme qui se charge de traduire son autobiographie en anglais, dans les années 1990, Manseau trouve le moyen de mettre en perspective deux manières de penser, deux générations, tout en apportant à son récit un second niveau de lecture. Doucement, le roman glisse alors vers un propos universel, le destin de la culture ashkénaze se faisant le miroir de la fin d’un monde, à l’heure de la globalisation. Chansons pour la fille du boucher doit autant à l’ambiance ensorcelante d’un Isaac Bashevis Singer, à l’érudition d’un Chaïm Potok, qu’à Dickens et Dostoïevski. Un de ces livres dont on ne voudrait jamais sortir.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Cazé, février 2011, 534 pages, 23 euros.

RENCONTRE AVEC JON KALMAN STEFANSSON / Le poète qui écrivait des romans

L’écriture de Jón Kalman Stefánsson est de celles qui, d’abord, inhibent. Si riche, si fragile, si délicate qu’elle en devient intimidante. Servi par la splendide traduction d’Eric Boury, Entre ciel et terre semble s’animer sous nos yeux, enfler comme les vagues grises de l’océan, changer de cap au gré des bourrasques glacées balayant une Islande atemporelle, rude et sauvage. Histoire de marins, histoire d’amitié, de culpabilité et de mélancolie, ce roman empreint d’une poésie envoûtante est peuplé de livres assassins et de lecteurs aveugles, de croyances incertaines et d’inquiétudes jamais étouffées. Ce texte bouleversant, l’un des plus beaux parus en 2010, sort ces jours-ci en édition de poche. L’occasion de discuter avec son auteur, invité du Salon du livre de Paris, en attendant, pour la fin de l’année 2011, la suite de ce récit renversant, conçu comme une trilogie.

Quand on se plonge dans Entre ciel et terre, on a l’impression de lire un poète qui fait de la fiction. Etes-vous d’accord avec cette description ?

J’ai publié plusieurs recueils de poèmes avant de faire des romans, c’est comme ça que j’ai commencé. Désormais, je ne peux plus écrire de poésie, donc tous mes vers se glissent dans mes fictions. De toute façon, à mes yeux, la frontière entre les deux disciplines est très poreuse, et disparaît même souvent. J’aime que ces deux mondes se rejoignent et s’entremêlent. C’est ce que j’apprécie chez des auteurs comme José Saramago, Knut Hamsun ou Herta Müller. Je les considère comme des poètes qui écrivent de la fiction.

Pourquoi dites-vous que vous ne pouvez plus écrire de poésie ?

Je n’ai jamais été vraiment heureux lorsque je faisais des poèmes. Quelque chose me manquait, je ne parvenais pas à mettre toute mon âme dans mes textes. Et puis j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je lis beaucoup de poésie, j’en ai traduit aussi, et ça m’a permis de voir que je n’étais pas du même monde.

On sent dans votre écriture une grande souplesse, comme si vous vous laissiez surprendre par ce que vous écriviez. C’est le cas ?

Cela fait clairement partie de mon style. Je commence toujours à travailler avec un plan assez précis, mais dès que je me mets à écrire, quelque chose de nouveau me vient, quelque chose d’imprévu, que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est là que mon écriture rejoint la poésie : je laisse la porte ouverte à l’inattendu. J’écris avec mon cœur, avec mes sentiments. Or mes sentiments changent tous les jours, évoluent selon mon humeur, les événements extérieurs… Finalement, qu’est-ce que la création, sinon cette part d’incertitude et de spontanéité ? Je n’aime pas cet aspect de la fiction qui voudrait que tout soit anticipé, calculé. Le lecteur le sentira, et il ne sera jamais touché, jamais surpris. Lire la suite

RENCONTRE AVEC VILLE RANTA / Epopée finlandaise

L’Exilé du Kalevala dont il est question, c’est Elias Lönnrot (1802-1886), poète fondateur de la culture finlandaise. Sous le crayon impétueux de Ville Ranta, il devient un personnage tourmenté, solitaire, autodestructeur, obsédé par la quête d’une liberté qu’il ne parvient jamais à atteindre. Dans cet album enlevé, drôle et sensuel, Ville Ranta, que l’on avait découvert en 2006 avec Célébritiz, sur un scénario de Lewis Trondheim, impressionne par sa maîtrise graphique. Son noir et blanc nerveux, anarchique, faussement approximatif, dégage une urgence et une passion qui avaient fait de L’Exilé du Kalevala l’un des albums les plus remarqués de l’année 2010. Rencontre avec un Finlandais talentueux, qui confirme décidément l’immense qualité de la production nationale depuis quelques années.

Avant tout, pourriez-vous nous présenter Elias Lönnrot ?

En Finlande, Lönnrot est une des figures majeures de notre Histoire, en tant qu’écrivain, mais aussi en tant qu’homme de sciences puisqu’il était médecin. Il a collecté et rédigé l’épopée nationale du pays, le Kalevala, recueil de poèmes chantés qui constitue aujourd’hui le socle de notre culture. Dans mon livre toutefois, je délaisse totalement cette dimension historique : je m’attache à raconter un destin personnel, celui d’un homme d’une haute valeur morale qui a de grands projets pour la Finlande. Lönnrot voulait changer la culture finlandaise, faire évoluer la société en diffusant les idées des Lumières. Il ne voulait plus que la Finlande soit un pays isolé et paysan, rêvait de civilisation et de gens raisonnables. Mais il ne parvenait même pas à contrôler sa propre vie. Cette tragédie personnelle paradoxale sert de base à mon récit.

Quelle est la part de réalité et de fiction dans votre biographie romancée de Lönnrot ?

Tous les personnages sont réels, toutes les situations sur lesquelles je m’appuie et les faits que je décris sont avérés – ou presque. Mais finalement, c’est de moi que j’ai voulu parler dans L’Exilé du Kalevala. A travers Elias Lönnrot, j’ai réfléchi aux problèmes rencontrés dans ma propre vie. Ce qui fait que cet album est un étrange mélange de réalité et de fiction, mais aussi de fiction et d’autofiction.

Dans ce cas, pourquoi avoir choisi de passer par la vie d’Elias Lönnrot plutôt que de vous raconter directement par le biais d’une autobiographie ?

A l’origine, c’est effectivement ce que je comptais faire. Mais je n’ai pas réussi car les questions que j’abordais étaient trop personnelles pour que je parvienne à les évoquer : je voulais parler de dépression, de haine envers sa propre vie, de cette envie de tout plaquer… C’était trop difficile. Alors j’ai eu l’idée de passer par une histoire romancée, par la vie d’un autre, qui m’aiderait à l’exprimer et rendrait le traitement de ces thèmes beaucoup plus digeste. Lire la suite