Carnets de massacre, 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintaro Kago – éd. Imho

Carnets de massacre est interdit aux moins de 18 ans et, soyons clairs, ne s’adresse qu’à un public très averti. Sadique, pervers, scabreux, terrifiant, éminemment sexuel : Shintaro Kago ne fait pas dans la demi-mesure. Des maris font des concours pour savoir qui a la femme la plus défigurée (n’hésitant pas à “peaufiner” le résultat), une prostituée arrive à faire passer sa langue dans tout son corps à cause d’une malédiction ancestrale, un petit pantin de bois devient un émule de Jack l’Eventreur… On avance timidement dans ce recueil insane, tant le mangaka pousse dans ses dernières extrémités le genre ero-guro, cher à l’écrivain Edogawa Rampo, entremêlant érotisme, horreur et grotesque.

Heureusement, Kago n’est pas seulement fasciné par les corps amputés ou déformés. Il possède aussi un humour dévastateur. Ainsi la prostituée finit par avoir la langue si longue qu’elle la découpe, inventant alors… le papier toilette. Armé de son imagination débordante (et complètement tordue), l’auteur nippon fomente un univers fantastique certes épouvantable, mais qui ne se départit jamais d’un second degré plein d’autodérision ou d’une critique piquante des obsessions humaines, situant ses récits au Moyen Age pour mieux refléter les débordements de notre monde actuel. Dans Les Capsules surprise de Sôbei, une des histoires du volume, il raille par exemple avec virulence la société de consommation : des femmes sont devenues des distributeurs automatiques, expulsant de leur vagin des babioles que la population s’empresse d’acheter.

Kago sait provoquer le lecteur en l’emmenant le plus loin possible, prenant un malin plaisir à mettre en place un cadre familier pour mieux le pervertir ensuite : de Pinocchio à la Justine de Sade en passant par les contes traditionnels japonais ou les films de zombies, il multiplie les clins d’œil parodiques. Et plus l’on avance dans ce recueil, plus il paraît à l’aise. Son trait appliqué s’affirme, même s’il est encore perfectible, et les nouvelles deviennent de plus en plus riches, l’outrance trouvant un bel équilibre avec la drôlerie, si bien que dans les dernières pages, qui referment l’histoire de chaque personnage croisé dans ce manga, il arrive à nous terrifier en nous faisant rire en même temps. Un manga déviant, décalé et dérangeant.

Traduit du japonais par Aurélien Estager, novembre 2010, 164 pages, 18 euros. Interdit aux moins de 18 ans.