RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / “Des clowns dans un film porno”

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police couverture chiensCe n’est pas tous les jours que l’on peut déclarer son amour à la Police. Pourtant, il est difficile de résister aux attraits de Pierre La Police, incontestablement l’un des hommes les plus drôles du monde libre. Son humour étrange et transgressif, son art de la phrase à côté de la plaque ou du rebondissement qui tourne court font de chacun de ses ouvrages un chef-d’œuvre d’absurde et de bancal. Mais derrière la bonne tranche de rigolade, La Police se livre aussi à un passionnant travail sur le langage, les rapports entre texte et image ou le conditionnement du lecteur, qu’il cherche sans cesse à surprendre, à chahuter pour mieux contrecarrer ses habitudes. La réédition chez Cornélius de Attation !, Top Télé Maximum et L’Acte interdit nous offre l’occasion de prendre cyber-contact avec l’énigmatique Pierre La Police.

Trois albums viennent donc de ressortir dans une version très différente des premières éditions. Pourquoi avoir choisi de les retravailler ?

Ces livres étaient épuisés depuis un certain temps et Cornélius avait prévu de les rééditer. Il m’est difficile et douloureux de regarder mon travail passé. J’ai toujours envie de le corriger, d’en réparer les erreurs et les imperfections, de tout effacer et recommencer. J’ai donc pensé à une solution toute simple qui consisterait à étrangler mon éditeur avec une lanière de cuir pendant son sommeil afin de régler cette question. Plutôt que de devoir effacer des indices et faire disparaître un cadavre, j’ai pensé qu’il serait peut-être plus simple de réactualiser ces livres afin de les rendre plus proches de mon travail actuel. Comme Cornélius partageait ce point de vue, nous avons travaillé de concert sur ces trois titres. L’exemple le plus radical est celui du livre Attation ! pour lequel nous n’avons gardé que 3 dessins de l’édition originale tout en augmentant le nombre de pages de 64 à 96. Il s’agit donc d’un nouveau livre s’avançant masqué sous un ancien titre.

Vos travaux reposent sur une déconstruction du langage. Vous utilisez une syntaxe presque normale, qui sera toujours subtilement déviante. D’où vient cette fascination pour les mots  ?

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police extrait dessin loup de merJe trouve les perversions du langage toujours intéressantes. Parmi les motifs récurrents, il est toujours frappant d’assister au spectacle de la vampirisation des mots, lorsque ceux-ci sont littéralement vidés de leur sens pour ne laisser place qu’à des formules toutes faites et communément admises, des simplifications, des raccourcis qui mènent à d’autres raccourcis. A cet égard, j’avoue un goût certain pour l’émission Le Jour du Seigneur à la télé le dimanche matin ainsi que pour le journal de Jean-Pierre Pernaut. J’ai une bibliothèque pleine d’ouvrages compilant des noms de médicaments, de substances chimiques telles que dichlorofluorobenzène ou hydroxyphenoxypropionate, des brochures spécialisées d’une secte astrophysicienne prônant le retour au cannibalisme, des Témoins de Jéhovah, de la Scientologie, des magazines traitant de la filière bois, du fétichisme des poils sous les bras et bien sûr toute la collection des Marketing Magazine. Lire la suite

Les Synchrotypes, de Etienne Charry – éd. Les Requins Marteaux

Plus proche de l’art contemporain que de la bande dessinée, Les Synchrotypes est un projet ludique en forme de réflexion sur la mécanique de la musique populaire. Etienne Charry, compositeur et plasticien qui a notamment fait partie du groupe Oui Oui aux côtés du réalisateur Michel Gondry, a eu l’idée d’inverser le schéma du hit. Au lieu de l’habituel groupe qui se trouve un nom (plus ou moins) classe avant de signer ses premiers succès, il a décidé de commencer par écrire la musique avant de trouver le nom, puis de donner une identité à son groupe. Il a donc imaginé quatre morceaux à l’esprit pop, riches de nombreuses influences, allant de l’electro à des sonorités plus folkloriques, voire surf music. Pour résumer : un croisement entre l’allant des Ramones, le violon criard d’une soirée country en Ohio et une musique de pub qui passerait trop souvent à la télé. Prévoyant, il a élaboré une musique instrumentale, évitant ainsi de trop caractériser son groupe imaginaire en lui donnant une voix qui aurait tout de suite orienté les auditeurs. Une fois les chansons mises en boîte, restait à inventer l’identité de ceux qui la produisent. Charry a donc demandé à vingt-cinq “practiciens de l’image”, photographes, artistes ou réalisateurs, de créer chacun une représentation de ce groupe fantôme, avec pour seule base un nom à coucher dehors, Les Synchrotypes, et ce répertoire réduit à quatre titres, cohérents mais assez hétéroclites pour laisser un large champ à l’imagination des illustrateurs sélectionnés.

Résultat : photographies, dessins, collages, photomontages, 25 images allant de la pochette de disque au cliché sur lequel poseraient les mystérieux Synchrotypes. Certains décalquent les poncifs du rock : les guitares, pourtant pas si présentes sur le disque, sont partout. Charles Petit, lui, conçoit déjà les membres des Synchrotypes sous la forme de figurines, stade ultime du chanteur devenu icône, tandis que Charles Henry, qui a bien compris qu’il fallait tout faire à l’envers, fait poser des sexagénaires (ci-contre). Sans doute à cause de la touche électronique de la musique, robots et automates semblent prendre le dessus sur les êtres humains – Pierre La Police allant même plus loin avec ses gorilles humanisés échappé d’un film de série Z, aussi ringards que leurs synthés eighties. Cette expérience sur l’imagerie pop trouvera bientôt un nouveau dénouement, puisque ces planches seront exposées en mai à Paris. Avant un futur concert ?

Avec des illustrations de : Régis Roinsard, Yannick Levaillant, Michel Gondry, Aurélie Mathigot, Romain Ségaud, Yan Leuvrey, Bertrand Mandico, Nelly Maurel, Charles Henry, Pierre La Police, Aurelia Jaubert, François Hiffler, Charles Petit, Franky Froc, Denis Walgenwitz, Alma Charry, Thomas Mailaender, Jean-Michel Roux, Philippe Schlienger, Jan Brzeczkowski, Coco Fronsac, Pic Pic André, Olivier Babinet, Thom Friedlander.
Mars 2011, 28 pages + un mini CD, 15 euros.

Les Praticiens de l’infernal, volume 1, de Pierre La Police – disponible sur iPhone et iPad

Toujours à la pointe de la technologie (si, si !), Pierre La Police a décidé de publier sa nouvelle bande dessinée exclusivement sur iPhone et iPad, sans passer par une édition papier. Pour l’occasion, il retrouve les personnages qui l’ont fait connaître, au milieu des années 1990, dans les colonnes du magazine Les Inrockuptibles. Un trio de feu, composé des mutants jumeaux Chris et Félicien Thémistecle et de leur repoussant ami Fongor Fonzym, sorte d’extraterrestre périmé atteint d’une maladie de peau. Aidés de leur super-pouvoirs diablement impressionnants (Chris a par exemple le « pouvoir d’être en Ouganda »), ces erreurs de la nature vont enquêter sur la menaçante apparition de sukoïds sur Terre, encornets préhistoriques géants aux tentacules roses, « créatures occultes qui tuent des gens alors qu’ils avaient peut-être prévu d’autres activités ».

La Police renoue alors avec ce qu’il sait faire de mieux : des intrigues bancales tenues par une logique absurde, recyclage de tous les stéréotypes de la culture populaire et particulièrement de la bande dessinée, de la science-fiction et des films de série Z. Le récit est erratique, les ellipses grossières se multiplient, les rebondissements se prennent les pieds dans le tapis, les digressions sont légion. Pour un peu, on aurait l’impression de lire un cadavre exquis écrit par une seule personne. Fruit d’une déconstruction hilarante du langage, la narration s’appuie sur une syntaxe presque normale. Subtilement, dans son style déclaratif plat au possible, Pierre La Police insinue dans ses phrases faussement malhabiles un soupçon d’anormalité. Reposant sur des liens de causalité insensés, ses mots semblent toujours juste à côté de la plaque, un peu à la manière des textes retranscrits à l’aide d’un traducteur automatique (« Il veut se venger du monde car il est né par césarienne. »). Entre, d’un côté, le grotesque exubérant de ses histoires façon feuilleton raté, et de l’autre, cette écriture étrange, insidieusement déséquilibrée, Les Praticiens de l’infernal fait cohabiter un humour potache, outrancier et crétin, avec un second niveau de drôlerie beaucoup plus fin, né d’un travail de pastiche sur le langage. Les graphismes, dont le découpage minimal, un dessin et une légende par page, s’adapte idéalement au support numérique, décuplent l’ironie de cette bande dessinée au ton inclassable, reflet déformé de la surabondance d’images et de slogans de notre société. Provocant, bizarre et outrageusement drôle.

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Format Epub, disponible sur l’iBookStore, 166 pages, 4,99 euros.
(Article également paru sur le site SoBookOnline)