Le Système D, de Nathan Larson – éd. Asphalte

Le Système D Nathan Larson AsphalteNew York déserte. Plus personne n’ose circuler dans les rues, à part des rumeurs dignes du croquemitaine. Même le pont de Brooklyn est en ruines depuis la série d’attentats qui a tout détruit sur son passage. Ceux qui survivaient dans les décombres, une bonne pandémie de grippe s’est chargée de les achever. Aujourd’hui, ne restent que quelques milliers d’habitants affamés, sans eau ni électricité. C’est dans ce décor apocalyptique, digne d’un film de zombies ou de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, que Dewey Decimal se voit confier une nouvelle mission par le procureur de NYC : buter un mafieux ukrainien.

Parano, angoissé, incapable de se souvenir de son passé, hypocondriaque qui ne se sépare jamais de son savon antiseptique dont il se badigeonne sans cesse, Dewey Decimal est un tueur mi-machine de guerre, mi-paumé pathétique. Il pourrait presque sortir d’un blockbuster des années 1990 avec Bruce Willis en tête d’affiche si Larson n’en faisait pas un personnage atypique et attachant, sorte d’héritier du Montag de Fahrenheit 451 (pour son envie de sauver les livres) qui aurait troqué sa tenue de pompier pour un gilet pare-balles et un Beretta chargé. Entre le pessimisme des dystopies à la Philip K. Dick et l’ambiance du noir hard-boiled américain, l’auteur nous happe dans son univers en lambeaux qui fait évidemment écho au nôtre, porté par l’urgence de son écriture succincte. Plongez dans Le Système D, vous n’en réchapperez qu’à la dernière page (ça aussi, on dirait un slogan de film des années 1990).

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Barbe-Girault, juin 2014, 256 pages, 21 euros.

Collection Dyschroniques – éd. Le Passager clandestin

La science-fiction est sans doute l’un des genres qui a le plus exploré la nouvelle. Des auteurs comme Ray Bradbury, Philip K. Dick ou JG Ballard (pour ne citer que les plus fameux) ont signé des chefs-d’œuvre de littérature et d’intelligence, souvent diffusés dans des revues spécialisées – comme Analog ou Galaxy aux Etats-Unis. Les éditions du Passager clandestin inaugurent en 2013 une collection regroupant des nouvelles d’anticipation ou de science-fiction d’auteurs moins connus, publiées dans des petits volumes fringants vendus entre 4 et 8 euros. Quatre textes composent la première fournée de cette excellente initiative.

Un logique nomme Joe Murray Leinster dyschroniques passager clandestinDrôle et sarcastique, Un logique nommé Joe, de Murry Leinster (1946) s’inquiète de notre dépendance à l’ordinateur, mettant en scène une machine zélée qui décide de résoudre tous les problèmes que le cerveau humain est incapable de solutionner. Evidemment, avides, cruels, lâches, jaloux, mesquins, les gens ne pensent qu’à voler, tromper, s’enrichir et tuer, et l’engin dévoué mène l’humanité vers la catastrophe.

Le Mercenaire Mack Reynolds dyschroniques passager clandestinEn 1962, Mack Reynolds publie Le Mercenaire, texte cynique qui dépeint un monde dans laquelle le libéralisme a été poussé à une telle extrémité que désormais, au lieu de faire des joint ventures et autres fusions-acquisitions, les entreprises se font la guerre selon des règles bien précises, le tout diffusé à la télé pour des populations grégaires bourrées d’euphorisants. En toile de fond de cette nouvelle pessimiste, une société de classe figée et une démocratie qui n’en a plus que l’emballage.

Tour des damnes Brian Aldiss dyschroniques passager clandestinQuelques années plus tard, l’Anglais Brian Aldiss imagine lui une expérience pour tenter d’enrayer la surpopulation humaine et, par la même occasion, faire progresser la science. La Tour des damnés (1968) regroupe plusieurs générations d’Indiens pauvres, enfermés dans un espace gigantesque où règnent la violence et la pauvreté.

Enfin Philippe Curval livre Le Testament d’un enfant mort (1978), glaçante confession d’un nouveau-né qui préfère se faire mourir, Le Testament d un enfant mort Philippe Curval dyschroniques passager clandestinplutôt que de vivre dans ce monde qu’il juge vain et incohérent. Le genre de texte qui vous laisse un goût amer dans la bouche, longtemps après l’avoir refermé.

Autant de récits très différents qui, en plus de leur qualité inhérente, nous amènent tous à repenser notre modernité. Qu’elles se focalisent sur l’informatique, la surpopulation ou l’économie, ces quatre visions du futur en disent long sur l’époque à laquelle elles les ont été écrites. Mais elle éclairent aussi notre présent d’une lumière dissonante et inattendue, certes venue d’hier mais toujours pugnace.

Un logique nommé Joe, Murray Leinster, traduit par Monique Lebailly, 50 pages, 4 euros.
Le Mercenaire, Mack Reynolds, traduit par H. Bouboulis et D. Bellec, 140 pages, 8 euros.
La Tour des damnés, Brian Aldiss, traduit par Guy Abadia, 110 pages, 8 euros.
Le Testament d’un enfant mort, Philippe Curval, 80 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur deux autres volumes de la collection “Dyschroniques” : cliquer ici.

RENCONTRE AVEC MARC-ANTOINE MATHIEU / De l’autre côté du miroir

3 '' secondes Marc Antoine Mathieu Delcourt couvertureObjet étrange, fruit d’une réflexion sur le mouvement, le rythme, la dilatation du temps et la mise en scène de l’espace, 3 secondes est une bande dessinée révolutionnaire, un jeu de miroir ludique et troublant. Comme son nom l’indique, le récit se déroule sur trois petites secondes seulement, que l’on vit au ralenti, les scènes se dessinant dans le reflet d’une vitre ou d’une ampoule, d’un objet métallique ou d’un écran. L’enchaînement kaléidoscopique des images crée une histoire muette, juste rythmée par les bribes de l’action : un homme tire sur un autre. Pourquoi ? Les indices cachés dans les images le révèleront peut-être… Parallèlement à la sortie de la bande dessinée, est également visible sur le site de l’éditeur Delcourt (avec un code récupéré dans l’album hein, c’est pas gratuit non plus) la version numérique, à l’origine du projet. Deux versions de 3 secondes, comme deux expériences intrigantes et complémentaires signées de l’ingénieux Marc-Antoine Mathieu.

En vous lançant dans ce projet, aviez-vous l’ambition de repousser les limites de la bande dessinée ?

L’idée du zoom, je l’avais depuis longtemps, mais je n’avais pas pu la réaliser : il m’aurait fallu passer par le cinéma ou l’animation, ce qui était trop contraignant. Désormais, les nouvelles technologies, et particulièrement les écrans tactiles, l’ont rendu possible. Alors, sans avoir une idée précise du scénario, ce qui était complètement nouveau pour moi, je me suis lancé en tentant de répondre à cette question : qu’est-ce que l’on pourrait faire avec le dessin sur ces nouveaux supports ?

C’est cette dimension d’exploration qui vous guide en tant qu’auteur ?

J’aime beaucoup explorer, surtout parce que j’ai toujours peur de m’ennuyer. Quand je me suis lancé dans 3 secondes, je suis parti à l’aventure, j’ai découvert plein de choses que je n’avais jamais faites avant. La limite de la bande dessinée, c’est qu’au bout d’un certain nombre de livres, redessiner toujours les mêmes personnages dans leurs cases peut devenir ennuyeux. Alors à chaque fois je me débrouille pour me créer ma propre aventure graphique et narrative. Je marche à la surprise.

3 " secondes marc antoine mathieu delcourt extrait image3 secondes est sorti à la fois sous une forme numérique et sous la forme d’une bande dessinée “classique”. Ce qui est intéressant, c’est que les deux supports suscitent chacun une lecture différente.

Oui, et c’est d’autant plus étonnant que je ne l’avais pas du tout envisagé. Au début, l’idée était de faire quelque chose d’expérimental, uniquement sur support numérique. C’est en regardant mes dessins, en observant les compositions au fur et à mesure, que j’ai remarqué que l’impression physique qu’ils laissaient au lecteur était totalement différente de celle de la version numérique. Les deux supports, voire les trois puisque mes dessins existeront aussi sous la forme d’une exposition, génèrent tous une lecture différente, et même une compréhension différente du récit. Lire la suite

Le Porte-Lame, de William Burroughs – éd. Tristram

Cadeau inattendu, fruit des aléas de la traduction, voilà que sort de nulle part un inédit de William Burroughs. Ecrit en 1979, ce Porte-Lame succinct vaut pourtant beaucoup mieux qu’un fond de tiroir, comme on nous en ressort parfois. Dans une New York post-apocalyptique désossée, mi-Venise inondée où cohabitent requins et crocodiles, mi-Londres “après le Blitz”, l’Américain signe un texte ambivalent : le titre original, Blade Runner (A Movie), résume sa forme bâtarde, entre nouvelle et scénario de film, avec ellipses et montage alterné. Pour construire son intrigue, Burroughs a pioché dans le Bladerunner de Alan Nourse (1974). Il lui a non seulement emprunté son titre, mais a aussi repris une bonne partie de ses situations et de ses personnages, comme un écho à ses collages littéraires, et fait également de gros clins d’œil à George Orwell, notamment en situant en 1984 les émeutes qui ravagent la ville de New York.

Rapide, bondissant d’une scène à l’autre, Le Porte-Lame se dévore à cent à l’heure, enchaînant les saillies violentes, grotesques ou provocantes. Au programme : orgies de lépreux, naturistes vindicatifs, Wasp racistes, soldats de Dieu belliqueux. L’auteur du Festin nu met en scène une New York décadente, menacée par un virus du cancer foudroyant, dans laquelle il n’est possible de se soigner qu’en ayant recours à la médecine clandestine. Entre une scène d’opération insensée, une théorie sur le trafic de sperme et une poignée de répliques vitriolées, Burroughs vilipende la paranoïa de notre monde moderne, assimilée à une épidémie mortelle. Certes, la force de l’écriture n’équivaut pas à celle de ses meilleurs textes. Mais Le Porte-Lame reste une décharge de science-fiction timbrée comme seul l’ami de Ginsberg et Kerouac savait les concocter.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Sigaud, janvier 2011, 96 pages, 14 euros.