Sam Hill, 1924 : Les Débuts, de Rich Tommaso – éd. Cà et là

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laPuisque nous parlions de Jim Thompson, parlons du premier volume de Sam Hill. S’inspirant librement de la biographie de l’auteur de L’assassin qui est en moi, Rich Tommaso raconte la vie de Sam Hill, né en Oklahoma au début du XXe siècle. Incapable de tenir en place, son shérif de père se lance dans plusieurs industries aux fortunes diverses, avant de se fixer dans la petite ville de Big Spring, Texas, où il devient le patron de l’hôtel Le Cavalier. Là, Sam, qui a désormais seize ans, passe ses nuits à travailler pour son père, tout en essayant de poursuivre ses études en journée.

Dans un Texas changeant, à l’horizon de plus en plus encombré par les derricks des champs de pétrole où les ouvriers s’épuisent du matin au soir, toute une faune hétéroclite semble s’être donnée rendez-vous dans l’hôtel du père Hill. Et parce qu’il joue avec l’atmosphère de Jim Thompson, Tommaso a tôt fait de s’amuser avec les codes de cette Amérique des années 1920, terreau de tant de romans noirs. Sur fond de prohibition et de ruée vers l’or noir, on croise des détectives au passé de boxeur, des arnaqueurs en cavale, des maîtres chanteurs pas si malins qu’ils ne le croient, et, même, quelques cadavres.

Néanmoins, Sam Hill n’est absolument pas un polar. Comme à son habitude, Rich Tommaso habille son récit d’un charme détaché, qui doit beaucoup à son dessin agile et flegmatique, un brin enfantin. Il ne donne jamais l’impression de se plonger totalement dans son histoire, jamais l’air d’approfondir vraiment ses personnages, qu’il semble simplement suivre, discrètement, à coups de portraits juste esquissés ou de saynètes lapidaires. Et mine de rien, Tommaso arrive une fois encore à inoculer dans ces pages une douce mélancolie.

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriel S. Colsim, octobre 2012, 144 pages, 25 euros.

 

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A LIRE > Notre article sur les deux nouvelles traductions de Jim Thompson.

Les Meilleurs Ennemis, Première partie 1783-1953, de Jean-Pierre Filiu & David B. – éd. Futuropolis

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean Pierre Filiu David B Futuropolis couvertureUn siècle et demi d’Histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient en 130 pages de bande dessinée ? Le pari semble difficile à relever, et pourtant… Avec Les Meilleurs Ennemis, Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Orient, trouve en David B. le parfait allié pour remplir une telle mission. En parvenant à être lapidaires sans être allusifs, en recourant à la petite histoire pour éclairer les évolutions de la grande Histoire, les auteurs trouvent le moyen de signer un album passionnant, sans jamais délaisser leur rigueur historique. Un tour de force d’autant plus impressionnant qu’il fallait également réussir à mettre en scène un texte “sérieux”, où le dessin risquait d’être réduit à une fonction purement illustrative. Là, le talent de David B. fait la différence. Malgré l’absence de bulles, il parvient à rendre chaque page trépidante : son noir et blanc ensorcelant entremêle réalisme et fantaisie, instillant dans la moindre case cette magie qui semble donner à chacun des personnages une aura mythologique.

Grâce à cette osmose entre le texte et l’image, qui vient apporter au propos une distance subtile, ce premier volume de Meilleurs Ennemis met en lumière les rouages de la conception américaine du Moyen-Orient. Remontant aux conflits nés des accrochages entre les navires des tous jeunes Etats-Unis et les pirates arabes sur les eaux de la Méditerranée, Jean-Pierre Filiu et David B. s’acharnent à trouver les racines de la politique de Washington en Orient en se penchant sur des événements-clé, parfois peu connus, révélateurs d’un impérialisme étasunien de plus en plus marqué.

Ainsi les histoires de piraterie du tout début du XIXe siècle débouchent sur la première tentative d’ingérence des Américains, décidés à confier Tripoli à un dirigeant docile. De même, l’album montre avec beaucoup de pertinence comment, très rapidement, le besoin de pétrole amène les Etats-Unis à s’insinuer dans la politique intérieure de l’Arabie Saoudite ou de l’Iran pour ne pas perdre une manne indispensable il y a cent ans déjà. Précis sans se perdre dans les détails, soucieux de mettre les faits en perspective avec la situation actuelle, Les Meilleurs Ennemis remporte aisément son pari, critiquant la politique agressive de Washington sans pour autant sombrer dans l’antiaméricanisme primaire.

Les Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extraitLes Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extraitLes Meilleurs Ennemis Premiere partie 1783 1953 Jean-Pierre Filiu David B futuropolis extrait

Août 2011, 128 pages, 19 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur un autre album de David B. : Les Incidents de la nuit.

Petite histoire des colonies françaises, tome 4 : la Françafrique, de Grégory Jarry et Otto T. – éd. Flblb

“Croyez-vous que notre président de l’époque, le général de Gaulle, ait pu lâcher notre empire colonial comme ça pouf, parce qu’un vent de liberté soufflait sur le monde ? Je suis désolé de vous l’annoncer aussi brutalement, mais au moment des indépendances africaines, nos élites avaient déjà un plan précis pour confisquer le pouvoir aux peuples fraîchement émancipés. Il va sans dire que cela s’est fait directement depuis le palais de l’Elysée, dans le plus grand secret, sans passer par l’Assemblée nationale, sans contrôle démocratique.” Mettant ces mots dans la bouche du personnage de Mitterrand en ouverture de ce quatrième volume de la Petite histoire des colonies françaises, Grégory Jarry et Otto T. annoncent tout de suite la couleur. Le faux premier degré ironique sur lequel repose la série fait un malheur, sa virulence étant décuplée par la proximité des faits : en se penchant sur la Françafrique, ce nouveau tome touche des sujets sensibles, des événements encore chauds, et met en scène des personnalités toujours actives, dont Nicolas Sarkozy.

Prolongement de la domination française en Afrique malgré la décolonisation, la Françafrique a mis en place tout un réseau politique, militaire et économique pour poursuivre l’exploitation des ressources naturelles du continent noir, et entretenir le poids politique écrasant de l’Hexagone. Décolonisation ou pas, rien ne change, les Français s’étant contentés de “remplacer les gouverneurs blancs, qui menaient la politique du ministère des Colonies, par des gouverneurs noirs, qui prenaient leurs ordres à la cellule Afrique de l’Elysée”.

Durant des décennies, et encore aujourd’hui, Paris a mis au pas les dissidents, corrompu les gouvernements, détruit les oppositions, annihilé les mouvements hostiles à son autorité, renversé des régimes et favorisé des guerres civiles avec un mépris humain écoeurant. Jarry rappelle ainsi que, depuis les années 1960, l’armée bleu-blanc-rouge est intervenue plus de cinquante fois en Afrique. Même les Etats-Unis ne peuvent pas se prévaloir d’une telle ingérence, et d’une telle violence, en Amérique du Sud. Derrière cet asservissement cynique d’un continent entier, pointent évidemment des intérêts économiques. Elf, Total, Bolloré, Bouygues ou la Cogema (déjà évoquée dans Village toxique) engrangent des bénéfices renversants, n’hésitant pas, en plus, à spolier les populations locales, interdire les syndicats, prodiguer des salaires indécents, entretenir des conditions de travail terribles.

Une fois encore, le jeu entre le texte, d’un positivisme outrancier, et les dessins minimalistes, qui apportent distance, humour et une touche d’exubérance, fonctionne à merveille. Evidemment, en 128 pages, dont la moitié de bande dessinée, impossible pour les deux auteurs d’être exhaustifs sur un tel sujet. Mais l’important n’est pas là : la Petite histoire des colonies françaises impressionne par sa capacité de synthèse, élaguant les faits pour se concentrer sur les mécanismes et décomposer avec une grande pertinence le système Françafrique. Les deux auteurs savent rendre l’Histoire vivante, réussissant à être pédagogiques tout en restant cinglants, corrosifs et, ne l’oublions pas, très drôles. Un ouvrage éloquent, sur l’un des pans les plus honteux de la politique de notre pays, que l’actualité a encore ravivé ces dernières semaines. Mais au moins, grâce à son rançonnement de l’Afrique, la France est une grande puissance. Et ça, ça fait plaisir.

Février 2011, 128 pages, 13 euros.

A LIRE > Des mêmes auteurs : Village toxique, sur la question du nucléaire en France.