DDT, de Suehiro Maruo – éd. Le Lézard Noir

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirViols, incestes, mutilations, meurtres, scatologie et vers de terre : quand on ouvre un manga de Suehiro Maruo, il faut toujours s’attendre au pire. Traversé par des ombres inquiétantes et des lumières blafardes, son trait coupant s’amuse avec les codes de l’expressionnisme, soutenu par un noir et blanc d’une élégance froide (sauf dans le premier récit, magnifique poème surréaliste au noir et blanc rehaussé de rouge sang). L’auteur de La Jeune Fille aux camélias tisse sa toile au plus profond de nos angoisses.

Marqué par l’érotisme grotesque de l’écrivain Edogawa Ranpo et par la littérature fantastique (les vampires, Frankenstein…), Suehiro Maruo fait beaucoup plus que du manga d’horreur. A la beauté de ses compositions s’ajoute une écriture soignée, qui fouille dans les recoins des relations hommes-femmes pour en extraire ce qu’il y a de plus noir – non sans humour, comme quand il ose intituler Les Joies secrètes du prolétariat la sordide descente aux enfers d’une jeune fille prostituée par son père puis massacrée par des jeunes délinquants.

Recueil d’histoires courtes réalisées entre 1981 et 1983, DDT impressionne par ses qualités littéraires et cette manière qu’a l’auteur de toujours nous entraîner plus loin, profitant de nos tendances voyeuristes ou de notre fascination macabre pour ces personnages qui, forcément, finiront mal. Les perversions déglinguées de Maruo puisent leur singularité dans cette désarçonnante utilisation de l’absurde, sans oublier l’influence surréaliste, notamment Georges Bataille et son Histoire de l’œil. C’est ce mélange subtil qui fait qu’en plus de nous terrifier, les histoires du Japonais arrivent toujours à nous tourmenter, bien malgré nous.

DDT Suehiro Maruo Le Lezard NoirTraduit du japonais par Miyako Slocombe, novembre 2013, 176 pages, 21 euros.


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Notre article sur Edogawa Ranpo.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

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ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Gwendoline en course pour la Gold Cup, de John Willie – éd. Delcourt

Sweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie DelcourtSi Bip-Bip avait une taille de guêpe et un chemisier en lambeaux dévoilant un décolleté faramineux, et si Coyote le poursuivait avec une cravache à la main, on ne serait pas très loin des aventures de Gwendoline. Jeune fille innocente, bonne et honnête, Gwendoline est harcelée par un noble ruiné, le Sir D’Arcy, et sa redoutable alliée la comtesse M., une dominatrice perverse qui adore malmener ses femmes de chambre. Attirés par son héritage, les deux “affreux jojos” ne cessent de faire de Gwendoline leur prisonnière. Ils montent un plan machiavélique (à peu près idiot), font tomber leur angélique victime dans un piège, la ligotent. Et là, zut, elle s’échappe, souvent aidée par l’espionne U69, créature sculpturale qui n’a visiblement que ça à faire que de revenir, toutes les 15 minutes, libérer l’ingénue aux formes indécentes des griffes de ses cruels geôliers.

Regroupant, en plus du récit principal, des histoires inachevées et des dessins de John Willie, ces planches teintées de sadomasochisme, aux dialogues surannés sortis d’un feuilleton à deux sous, laissent à voir un versant mal connu de la culture anglo-saxonne des années 1940-1950. Avec ses scénarios répétitifs jusqu’à l’absurde, sa subtilité digne du film porno le plus caricatural, John Willie ne cherche pas à cacher ses perverses ambitions. Si le créateur de la revue Bizarre fait de la bande dessinée, c’est avant tout pour :
1/ faire admirer des jolies filles ligotées,
2/ faire admirer des jolies filles dans des situations ambiguës,
3/ faire admirer des jolies filles aux tenues plus transparentes les unes que les autres,
4/ faire admirer des bouts de jolies filles en se focalisant par exemple, en bon fétichiste, sur leurs talons aiguilles improbables.

Sa fascination pour le corps féminin plié, étiré, attaché, menotté, corseté, garrotté, muselé, bâillonné, semble ne pas avoir de limites. La grâce de son dessin, fin et précis, faussement réaliste quand on regarde de plus près les proportions qu’il attribue aux femmes qu’il esquisse, fixe sur le papier, sous toutes les coutures imaginables, des poupées parfaites, Barbies sensuelles ficelées comme des rosbifs, souillées par la perversion des hommes. C’aurait pu être franchement malsain, mais Willie assume sa monomanie du bondage avec une telle dérision que les tribulations de ses malchanceuses héroïnes (qui, quand elles ne sont pas ligotées par des méchants, se ligotent elles-mêmes pour s’entraîner à se libérer…), finissent par devenir aussi pétillantes et, étonnamment, aussi asexuées qu’un dessin animé de Tex Avery.

Sweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extraitSweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extraitSweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extrait

Traduit de l’anglais par Bob Stone, février 2012, 160 pages, 19,99 euros.