Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association couvertureSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Proses apatrides, de Julio Ramón Ribeyro – éd. Finitude

Si ces proses sont apatrides, ce n’est pas parce que leur auteur est un Péruvien exilé à Paris, mais parce qu’“il leur manque un territoire littéraire qui leur est propre”. Recueil de textes épars qui échappent à toute tentative de classification, cet ouvrage prend tour à tour la forme de nouvelles très courtes, de chroniques quotidiennes, d’aphorismes ou de blagues, de portraits lapidaires ou de pensées – rappelant parfois Pascal. En apparence décousus, ces 200 micro récits, dont la rédaction s’est étalée sur plus de trente ans, des années 1950 aux années 1980, sont marqués par des thèmes lancinants : la vieillesse, le temps qui s’écoule inéluctablement, la question de la mémoire. Sans s’appesantir, au détour d’une réflexion ou d’un détail relevé au hasard d’une promenade, Ribeyro s’interroge sur l’utilité de la vie, les regrets qui la parsèment ou l’insignifiance de l’homme face à l’univers.

Si ces sujets peuvent sembler bien sombres, liés sans doute au combat du Péruvien contre le cancer dans les années 1970, ces Proses apatrides, jamais moralisatrices, brillent par leur poésie. Dans un Paris qu’il conçoit comme un écho au Spleen de Baudelaire, Julio Ramón Ribeyro sculpte l’anecdotique pour le transformer en une matière gracieuse et universelle. L’humour dont il fait preuve renforce cette légèreté, particulièrement lors de ces petits portraits ironiques, comme celui qui raconte son écoeurement face à l’amour visqueux d’un couple particulièrement laid – “Quand (…) je me figure leurs corps atroces confondus, je suis tenté de me jeter par la fenêtre, en proie à une folie incurable.” La sensibilité dont il fait preuve, sa curiosité et sa capacité à regarder au-delà de ce que les autres voient, dénote une grande perspicacité, qui atteint son paroxysme lorsque l’écrivain étudie les visages de ses congénères. Des commerçants qui font corps avec leur boutique au policier qui n’a pas les traits de sa fonction, en passant par cette analyse très fine de la physionomie des aveugles, Ribeyro excelle dans ces descriptions fragmentaires qui, en définitive, parviennent à évoquer l’humanité tout entière, bernée par le jeu des apparences au point de ressembler à une foule de fantômes.

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Traduit de l’espagnol (Pérou) sous la direction de François Géal, mars 2011, 176 pages, 16,50 euros. Préface de François Géal.