Moscow, de Edyr Augusto – éd. Asphalte

Moscow Edyr Augusto AsphalteMoscow, c’est le surnom de l’île de Mosqueiro, au large de Belém. Une île envahie par les touristes du continent chaque week-end, mais qui retrouve, en semaine, une certaine quiétude. Une île sur laquelle Tinho et sa bande, des gamins livrés à eux-mêmes, font leur loi, volant et violant en toute impunité. Un quotidien qui tient en une phrase : “Plus je sens la peur, plus mon désir est grand.” La grande force de ce récit d’une courte centaine de pages réside d’abord dans le style frontal, percutant, chaotique, haché, qui franchit peu à peu les cercles de l’enfer intérieur de Tinho pour atteindre le coeur de son mal-être.

Récit à la première personne d’une existence finalement bien morne faite de brutalité, Moscow a quelque chose d’Orange mécanique, lorsqu’il raconte le délitement et l’ennui d’une génération qui n’a que l’ultraviolence, l’alcool et le sexe comme échappatoire. Mais l’on pense surtout, après coup, aux Cubains désoeuvrés de Pedro Juan Gutiérrez ou à la manière qu’a Jim Thompson de nous insinuer dans la tête de ses personnages obscurs pour nous faire toucher du doigt la noirceur humaine. Edyr Augusto glisse vers le portrait tortueux d’une jeunesse qui ne croit plus en rien, rendant le texte encore plus féroce, lorsque la violence se double d’un désespoir sans fond. “Le jour se lève et je ne suis pas encore hors de danger. Il faut que je trouve une issue”, lâche Tinho à la fin. Mais c’est là tout le problème : sur une île, il n’y a pas d’issue. Alors les personnages n’ont d’autre choix que de continuer à creuser, avec acharnement, le sillon dans lequel on les enterrera.

Traduit du portugais (Brésil) par Diniz Galhos, février 2014, 110 pages, 12 euros.

L’Insatiable Homme-Araignée, de Pedro Juan Gutiérrez – éd. 13e Note

Insatiable homme araignee Pedro Juan Gutierrez 13e notePedro Juan Gutiérrez tourne en rond sur son île paradisiaque, transformée en un cloaque dans lequel les Cubains survivent comme ils peuvent. L’espoir a depuis longtemps disparu. De la révolution castriste, il ne reste qu’une société en cendres, qui n’a de société que le nom. La faim obnubile les insulaires, affamés au point de se jeter sur un poulet pourri tant la viande manque. Seul espoir, obtenir le visa qui permettrait de fuir cette cage à ciel ouvert.

Avec cette vigueur et ce réalisme sale qui ont fait de lui l’une des voix les plus remarquables de l’Amérique latine d’aujourd’hui, Pedro Juan Gutiérrez raconte le quotidien pénible de ce monde en vase clos. La mort, la prostitution, la paranoïa, la pauvreté endémique. “Moi, ma vocation, c’est de descendre dans les égouts, d’attraper des rats et de les ouvrir avec un rasoir pour voir ce qu’ils ont dans le ventre.” Cette odeur écoeurante de sang, de sperme, de sueur, de pourriture, habite chacune de ses phrases. Au centre de tout ça, le sexe. Ultime espace de liberté, seule occupation accessible (et gratuite). Dernière distraction de tous ces pervers agglutinés dans les recoins sombres. Seule monnaie d’échange aussi, parfois… Le sexe, primitif, spontané, animal, comme une porte de sortie à ce quotidien invivable. Une bouffée d’air pur. Un moyen d’échapper, un instant, de cette vie sans issue. “Je me dis parfois que la vie ici se réduit à la musique, au rhum et au sexe. Le reste, c’est du décor.”

Dans ce recueil de textes courts écrits entre 1999 et 2001, le bouillonnant auteur de Trilogie sale de La Havane sent la cinquantaine l’assaillir. Il doute, se fait encore plus cynique, tente de tenir le coup. “J’essaie d’oublier qu’il y a quelqu’un pour nous contrôler, donner son avis et décider de nos vies” : surtout, ne pas perdre son sang-froid, car “celui qui perd son contrôle dans la jungle meurt.” Ne pas être trop lucide, afin de ne pas sombrer dans la folie. Moins renversantes que les précédents textes de Gutiérrez parus en France (notamment l’inoubliable Roi de La Havane ou son récit autobiographique Le Nid du serpent), ces nouvelles n’en restent pas moins des éclats incandescents d’une œuvre portée par une rage insatiable.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Olivier Malthet, août 2012, 220 pages, 20 euros.