Tatouage, de Manuel Vázquez Montalbán – éd. Points

Tatouage Manuel Vazquez Montalban PointsUn marin est retrouvé noyé, le visage rongé par la mer. Seuls indices : son tatouage, “Né pour révolutionner l’enfer”, et une vieille chanson qui trotte dans la tête du détective Carvalho… La réédition en poche de Tatouage (1976), dans une traduction révisée, apparaît comme le prétexte idéal pour parler de l’œuvre noire du romancier, essayiste, poète et journaliste Manuel Vázquez Montalbán, dont l’influence, de la Cuba du détective Mario Conde (Leonardo Padura) à l’Italie du commissaire Montalbano (Andrea Camilleri), marqua toute une génération d’écrivains.

Deuxième livre mettant en scène Pepe Carvalho, Tatouage est un roman sombre à l’humour âcre, où se croisent des personnages picaresques, incarnations colorées de l’Espagne post-franquiste. Carvalho le quarantenaire, ancien de la CIA et ex-marxiste, symbolise à lui tout seul ce nouvel ordre bancal, alors que la Guerre froide touche à sa fin. Cynique, pessimiste, individualiste, le détective galicien “n’en [a] rien à branler, des autres. La seule émotion abstraite qu’il se permettait encore, c’était celle que lui procurait un paysage.” Ne lui reste que sa maîtresse Charo, une pute du Barrio Chino, et une poignée d’acolytes comme le cireur de chaussures qui lui sert d’indic. Et la nourriture, bien sûr : “Il eût donné tout Rembrandt pour un joli cul de femme et un plat de spaghettis à la carbonara.” A toute heure du jour ou de la nuit, Carvalho ne pense qu’à la bouffe, ne rêve que de bouffe, de festins divinement arrosés, de recettes de grands-mères remises au goût du jour et de petits plats à l’huile d’olive.

Enquetes de Pepe Carvahlo Manuel Vazquez Montalban Opus Seuil integraleBeau et dépouillé, Tatouage explore les bas-fonds d’Amsterdam et de Barcelone. Cette Barcelone qui semble animer les récits de Montalbán jusqu’à s’octroyer le premier rôle, comme dans Le Labyrinthe grec (1991), errance fantasmagorique dans la capitale catalane transformée par l’arrivée prochaine des jeux olympiques. La Barcelone des quartiers populaires, des prostituées, des rades enfumés, des arrière-boutiques louches, des idéalistes paumés et des ouvriers déçus. “J’aimais beaucoup la littérature, déclare un Pepe Carvalho fatigué, qui ne se sert plus de ses livres que pour allumer des feux dans sa cheminée. Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os.” Pas de doute, celle de Manuel Vázquez Montalbán est faite de ce bois-là.

Tatuaje. Traduit de l’espagnol par Michèle Gazier et George Tyras, édition de poche, 250 pages, 6,60 euros.

 

☛ A LIRE > Paraissent également, entre juin 2012 et novembre 2013, quatre épais volumes qui regroupent les douze enquêtes du détective Pepe Carvalho, dans la collection Opus du Seuil.

Eiland 5, de Tobias Schalken & Stefan Van Dinther – éd. Frémok

A l’écart du monde, exilés sur leur île (Eiland en flamand), Tobias Schalken et Stefan Van Dinther travaillent, depuis plus de dix ans maintenant, sur les possibles de la bande dessinée. Eiland 5, au passage superbement édité par le Frémok qui a fabriqué un livre sublime, n’est donc pas un album au sens classique du terme, mais plutôt un laboratoire ou, comme le décrit justement l’éditeur, un “mille-feuilles”. Recueil d’histoires plus ou moins longues, de dessins, de peintures, de montages, Eiland 5 met en lumière un univers esthétiquement époustouflant, et sémantiquement très poussé. Schalken et Van Dinther renouvellent sans cesse leur vocabulaire graphique, adaptent leur technique, leur medium et leur support au sujet qu’ils traitent, remettant en cause l’interaction primordiale entre le texte et l’image, et suggérant du même coup une réflexion sur la place prépondérante de l’image dans notre société.

Les deux Néerlandais passent ainsi d’un extrême à l’autre : aux bandes dessinées muettes répondent des histoires bavardes, proches du texte illustré, quand ce ne sont pas d’autres formes qui sont explorées – le rébus, le jeu vidéo ou le cinéma. Le décalage créé, dans certains récits, entre le texte et l’image, permet de superposer plusieurs niveaux de lectures : celui du texte, celui de l’image, et celui, inhabituel, déstabilisant, formé de leur association incongrue. Les expérimentations sur la mise en page, les blancs, les volumes et le mouvement décuplent encore la puissance des travaux du duo, qui sort la bande dessinée de son système traditionnel pour bâtir de nouveaux rapports entre espace (de la planche) et temps (de lecture, ou de la narration). Objet ludique et savant, Eiland 5 recèle en outre des histoires baignant toujours dans cette étrangeté née de l’originalité formelle des auteurs. Emouvant (Echo et rebond), amusant (Jim le rusé fait une pause), sarcastique (Le Leader du peuple), troublant (Folklore), Eiland 5 élabore un univers subtil et nimbé de poésie, capable de capter l’essence des relations humaines avec une finesse rarement approchée.

Traduit par Lison d’Andréa, octobre 2010, 220 pages, 20 euros.