Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

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Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.

RENCONTRE AVEC LARRY FONDATION / Entre les gangs et le McDo

En une centaine de pages, Sur les nerfs s’immerge dans les rues délabrées de Los Angeles. Des éclats de voix, des bribes d’action, des morceaux d’histoires forment un assemblage d’instantanés qui explose la traditionnelle narration romanesque. Larry Fondation lui préfère une prose brute et nerveuse, vision elliptique d’un monde à la noirceur que l’on soupçonnait à peine. Des junkies, des sans-abri, des jeunes rongés par l’ennui, à peine dérangés par la violence qui les enserre. Ecrivain en colère, citant le rappeur Ice Cube aussi facilement qu’Albert Camus ou le photographe Cartier-Bresson, Larry Fondation réfléchit à la meilleure manière de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Vous êtes médiateur social à Los Angeles, dans le quartier de Compton, depuis une vingtaine d’années. Cela a-t-il influé sur votre vocation d’écrivain?

J’ai eu la chance d’aller à l’université, contrairement à la plupart des jeunes autour de moi. Je ne m’y sentais pas à ma place, j’étais comme un poisson hors de l’eau. Alors quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis senti investi d’une mission : j’ai compris que j’étais comme les déshérités que je côtoyais, et que je pouvais peut-être les aider. Je me suis politisé, et j’ai su que je devais faire quelque chose, écrire sur eux, et sur la manière dont ils étaient mis à l’écart de la société. Après avoir été journaliste, je suis devenu médiateur pour apprendre aux habitants marginalisés à se battre pour eux-mêmes, politiquement. L’écriture participe du même mouvement, même si les démarches sont opposées : en tant que médiateur, je dois rester positif, soutenir, aider, remonter le moral. Je dois toujours entretenir l’espoir. En tant qu’écrivain par contre, c’est l’inverse : je montre ce qui arrive aux gens qui n’ont plus la force de combattre, je donne la parole à ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer, je tente de formuler leur malaise.

Vos livres naissent donc de votre colère face à ces inégalités sociales ?

Larry Fondation crédit Jessica GarrisonLa colère est une réponse logique à cette situation. C’est même la seule réponse possible. Aux Etats-Unis, la seule valeur est la liberté. Liberté, liberté, liberté, rien d’autre, c’est leur devise. Les gens sont individualistes. En France, la mentalité est plus collective, vous parlez de liberté, mais aussi d’égalité et de fraternité. Pourtant, il y a de plus en plus de sans-abri, même chez vous, je le remarque à chaque fois que je viens. La politique de Nicolas Sarkozy a enfoncé les gens qui étaient déjà en bas de l’échelle, et a mis à mal la solidarité en marginalisant les plus pauvres. C’est pour ça qu’il faut toujours rester très vigilant sur ces questions : les hommes politiques ont tendance à manipuler les gens pour les détourner des vraies questions – comme le mouvement républicain Tea Party, aux Etats-Unis, qui arrive à faire croire à des Américains désespérés que la lutte contre le mariage homosexuel est une question primordiale. C’est complètement faux, c’est une diversion : le vrai problème, au jour le jour, c’est de trouver un boulot, de nourrir sa famille, d’avoir accès aux soins…

Historiquement, de nombreux écrivains américains se sont intéressés aux déshérités : John Dos Passos, John Steinbeck, Upton Sinclair, Jack London… Aujourd’hui pourtant, cette tradition semble bien lointaine. Comment l’expliquez-vous ?

Tout à fait. Par exemple, personne ne parle des SDF. Nous ne sommes qu’une poignée, avec William Vollmann ou Eric Miles Williamson, à parler de ces gens qui, pourtant, sont de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu de conscience de classe aux Etats-Unis, il faut avoir vécu aux côtés de la misère pour en parler. Jack London n’a pas été à l’université, il a été ouvrier, vagabond. Idem pour Hemingway qui a été conducteur d’ambulances pendant la Première Guerre mondiale. Mais maintenant, tous les écrivains sont diplômés de ce satané MFA, Master of Fine Arts, qui devient de plus en plus indispensable sur un CV si tu veux qu’un éditeur te signe. Forcément, quand tu peux te payer un master à 12.000 dollars par an, tu perds le lien que tu pouvais avoir avec la population, et tu te mets à écrire pour une élite. Pourtant, les pauvres lisent, ce sont les types du marketing qui pensent qu’ils ne sont pas une bonne cible. Malheureusement, en Amérique, écrire est devenu un sport de riche. Comme le polo. Mais comment tu fais pour jouer au polo si tu es pauvre ? Où est-ce que tu trouves un putain de cheval dans les ghettos de L.A. ? A moins de chevaucher un pitbull avec une batte de baseball à la main… Lire la suite

RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du Sud

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le tempsIls n’étaient pas si nombreux, ceux qui avaient lu Knockemstiff, mais tous s’en souviennent. Knockemstiff (littéralement “Etends-les raides“), l’incroyable chronique d’un bled oublié quelque part dans l’Ohio. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants perdus déambulant au gré de ces 18 nouvelles tissant magistralement des existences en vase clos. Des murs butés au fond d’impasses. Des consanguins, des incestueux. La drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Le malheur, le ridicule, les heures de nuit, la misère qui abîment. Une fois, des étrangers de passage. Le type qui s’étonne “c’est difficile de s’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays … Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde“, et repart. Et ce val “méchant” d’où certains tenteront de partir, mais où la plupart resteront toute leur vie “comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri“. Pas étonnant qu’on pense à Harry Crews en lisant Knockemstiff. Pas étonnant que la parution du Diable, tout le temps, son dernier roman chez chez Albin Michel, soit un événement.

Retour à Knockemstiff et alentours. Toujours sans espoir, ni horizon malgré la plaine. Meade à quelques kilomètres, la fabrique de papier, l’odeur d’oeuf pourri. Entre les deux, le passé triste et vacant de Willard Russell, parti vaincu, rentré terrassé par les horreurs de la guerre du Pacifique. Le travail dans l’abattoir, les porcs innombrables, la chair, le gras, la rencontre avec Charlotte, le mariage, la naissance d’Arvin. Puis les douleurs de Charlotte, insoutenables. La maladie qui ronge. Le désespoir et la folie de Willard se dissout dans une mystique brutale. Prier, obliger Arvin à prier, tout le temps, longtemps, agenouillés près du tronc. Animaux sacrifiés, sang souillé, carcasses décomposées, “il avait tout fait pour elle, tant pis pour le sang et la puanteur et les insectes et la chaleur“. Tant pis pour la suite, tant pis pour le fils déjà brisé. De toute façon, il y a peu de lendemains, encore moins qui chantent, dans ce monde enfermé de chasseurs imbibés, de péquenauds dégénérés, de mères pitoyables, d’épouses sacrifiées, de filles ravagées avant l’âge, de prédicateurs délirants, de petites frappes et d’hommes tannés. Partout, la crasse coagulée par le sang, les sermons terrifiants, la came, les alambics rouillés, la sueur, les dents gâtées, le front bas. Le pasteur pédophile, le prophète de la résurrection mangeur d’insectes, le guitariste invalide sodomite et Carl et Sandy Anderson, couple de tueurs. Ici entre culpabilité et rédemption, là où “le Diable n’abandonne jamais“. Un roman immense et violent, cauchemar transpercé libérant le talent sidérant d’un auteur à l’apparence si tranquille.

Vous avez été ouvrier dans usine à papier pendant plus de trente ans, avant d’entamer, tardivement, une carrière littéraire. Comment avez-vous opéré ce changement de cap ?

Donald Ray Pollock Knockemstiff Buchet Chastel couvertureJ’ai travaillé dans cette usine pendant 32 ans. Comme mon père et mon grand-père avant moi, sans jamais imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est quand j’ai eu 45 ans que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler une crise existentielle. Mon père venait de prendre sa retraite et le voir arrêter de travailler du jour au lendemain, se contenter de rentrer chez lui et de se vautrer sur le canapé pour regarder la télé, m’a vraiment fait réfléchir. J’ai toujours trouvé très triste ces gens qui prennent leur retraite et végètent. Et là ça été d’autant plus difficile qu’il s’agissait de mon père. J’ai ressenti le besoin impérieux de réfléchir a ce que je pouvais faire pour inventer le reste de ma vie, pour ne pas me préparer cette fin-là. Ce qui ne voulait pas forcément dire que j’allais quitter l’usine, je ne savais rien faire d’autre. Mais il y avait une chose que j’aimais par dessus tout : les livres. J’ai toujours été un grand lecteur, même si chez moi il n’y avait aucun livre – mes parents n’avaient même pas une Bible. Je me suis donc dis que j’allais essayer de devenir écrivain. Je me suis donné cinq ans pour y arriver. En tout cas essayer, pour ne pas avoir de regrets. A la fin de ces cinq années, j’avais publié six ou sept nouvelles dans des revues et obtenu une bourse pour intégrer un programme d’écriture à l’université d’Ohio. L’usine payait une partie des frais de scolarité. J’ai donc décidé de me présenter et ai étudié pendant trois ans. Quand mon premier livre est paru, en 2008, j’étais d’ailleurs toujours étudiant. Lire la suite

Sale temps pour les braves, de Don Carpenter – éd. Cambourakis

Sale temps pour les braves Don Carpenter Cambourakis couvertureVenu au monde pendant la crise de 1929, abandonné par ses parents, Jack Leavitt apprend rapidement à se débrouiller seul pour survivre. Avec son regard noir et ses muscles imposants comme seuls atouts, il rêve de jolies filles et d’argent facile, fait les 400 coups avec ses jeunes compagnons qui traînent dans les salles de billard et essaient de gratter un dollar par-ci, une bière par-là. Quelques embrouilles, rien de bien méchant, et c’est la maison de correction. Suite logique du carcan rigide de l’orphelinat, et avant-goût de la prison du comté, puis de la prison d’Etat, qui l’attendent de pied ferme. “S’ils semblaient trop bruyants, trop turbulents, trop rebelles, peut-être était-ce un peu par désespoir, parce que s’étendaient devant eux des années interminables d’une existence morne, de boulots merdiques, d’épouses sans charme, et de marmots sans plus d’avenir qu’eux-mêmes.”

A travers le destin de Leavitt, voué dès sa naissance à n’avoir aucune chance de son côté, Sale temps pour les braves ausculte la face tristement ordinaire d’une Amérique qui n’a rien et rêve de tout avoir, mais qui n’aura droit qu’aux miettes. “Tout finit par vieillir quand on en rêve trop longtemps.” Face à l’implacable logique d’une justice aveugle toujours prompte à enfermer les démunis, face à la vacuité d’une existence où les fantasmes adolescents se sont évaporés pour laisser place à un désenchantement résigné, que reste-t-il ? Des espoirs de rédemption sciemment sabotés par la promesse d’un avenir stérile. Une rage meurtrière, tapie, prête à éclater. L’envie, à force de souffrance, de ne plus retourner en prison, mais pour faire quoi ? Se marier, travailler, et s’enfermer, encore une fois, dans un quotidien pas si éloigné de celui d’Alcatraz. Survivre, en attendant la fin, “enterré dans sa propre peau, ses os, ses nerfs”.

“Il faut qu’on ait des enfants. Ou alors c’est que rien n’a de sens.
- Eh bien peut-être qu’effectivement rien n’a de sens.”

Paru en 1966 et célébré par des auteurs comme Richard Price ou George Pelecanos, ce premier roman de Don Carpenter (1931-1995) fait preuve d’un fatalisme sourd et d’une lucidité acharnée, contrebalancés par la tendresse sans borne avec laquelle l’écrivain américain couve ses personnages. L’écriture simple et précise perce la complexité des sentiments qu’elle décrit, rappelant la prose d’un Jean Meckert, capable de cracher des sentences aussi limpides que renversantes (“Un pénis décharge et je suis condamné à mener une vie morte.”).

Plus Leavitt évolue, comprend, digère le monde qui l’entoure, plus il perçoit le cul-de-sac qui l’attend. Les ex-taulards resteront toujours des taulards ; les Noirs ne seront jamais que des nègres ; les femmes fauchées, pour peu qu’elles soient mignonnes, sombreront dans la prostitution – “il fallait bien admettre que ces filles n’étaient pas vraiment faites pour autre chose, sinon peut-être pour travailler derrière un comptoir quelque part, sortir avec des types sans intérêt et se faner dans des mariages ternes et l’amertume de l’obscurité. L’un ou l’autre. Quelle différence ?” Sale temps pour les braves déplie froidement ces vaines trajectoires, que le sexe ou l’alcool n’arrivent même plus à étourdir. “S’il n’avait pas envie de boire un verre, alors il n’avait envie de rien. S’il n’avait envie de rien, alors il pouvait tout aussi bien mourir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, mars 2012, 350 pages, 23 euros.

Blue Angel Motel et Sous les néons, de Matthew O’Brien – éd. Inculte

Blue Angel Motel Matthew O Brien Inculte couvertureLes néons. Ils illuminent le Strip, où le nom des casinos flamboie pour faire oublier la nuit aux milliers de visiteurs qui grouillent. Au milieu du désert de Mojave, Las Vegas brille comme un phare, attirant les hommes comme une ampoule aimante les insectes les soirs d’été. Matthew O’Brien, lui, a choisi de s’écarter du halo des néons multicolores. D’explorer les entrailles de la Mecque du sexe, du jeu, de la mafia, des touristes ébahis, des magiciens peroxydés, des jeunes mariés alcoolisés et de l’argent qui coule à flot. “Dans une ville constamment représentée dans les films, les émissions de télévision, les livres et les journaux, nous avions trébuché sur un territoire vierge – un monde souterrain (…) négligé au profit des salles de poker et des seins des meneuses de revue.”

Héritier de William Vollmann ou de Hunter Thompson (son modèle, dont il suit d’ailleurs la piste, trente ans après Las Vegas Parano, dans les hôtels de la ville), O’Brien sonde les marges de la cité du vice, se faufile dans les endroits que tout le monde évite. Comme son mentor, il fait de l’immersion son principal outil pour visiter les recoins devenus invisibles aux yeux du plus grand nombre. “On a le sentiment d’arpenter un cimetière illuminé par des néons faiblards.” O’Brien se lance sur les traces d’une jeune fille disparue. Rencontre le fondateur du premier club de strip-tease de Vegas qui a décidé de créer son église. Suit l’impossible réinsertion d’un meurtrier qui a purgé sa peine, ou passe une semaine dans un motel au lustre passé devenu le Q.G. des paumés du coin. Tentant de lutter contre ses propres préjugés, il sait tirer le meilleur de ses interlocuteurs et observer les tréfonds du rêve américain avec un regard neuf, curieux. En bon journaliste gonzo, il se met en scène afin d’apporter une distance à son récit, une pointe d’humour aussi, mais surtout pour privilégier l’humanité plutôt que la frigidité d’un journalisme purement factuel. Et donner la parole à ceux que la société a jetés aux oubliettes.

Sous-les-neons-Matthew-OBrien-Inculte-couvertureAu fil de la dizaine de reportages réunis dans Blue Angel Motel, O’Brien trouve sa voie : les souterrains. Les égouts. Les canalisations labyrinthiques qui innervent sous le bitume. Sous les néons raconte cette plongée dans les intestins de Las Vegas, ersatz des catacombes de l’Antiquité. Dans cet inframonde glauque et angoissant toujours sur le point de basculer vers le fantastique quand les trolls s’immiscent dans ces tuyaux ténébreux, le journaliste rencontre toute une frange oubliée de la population d’une ville aveuglée par la nostalgie de sa grandeur d’autrefois. Trop pauvres pour avoir un toit, contaminés par les addictions locales (en premier lieu le jeu et la drogue), hantés par leur passé (et cette guerre du Vietnam qui semble décidément avoir broyé toute une génération d’Américains), ils ont décidé de vivre sous terre, parmi les araignées et les écrevisses géantes. “L’inconvénient, quand tu habites ici, c’est que tout le monde pense que tu prends du crack et que tu tapines. C’est pas le cas.” La plupart du temps, il n’y a que des types normaux. Des vies ordinaires qui, parfois simplement à cause d’un divorce, d’un boulot perdu, d’un problème de santé, ont basculé, jusqu’à couler, lentement, sous la surface. Un portrait lucide et étonnamment poétique des interstices désabusés de notre civilisation moderne.

Blue Angel Motel, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Schmidt, 224 pages, 19,90 euros.
Sous les néons, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Dumoucel, 300 pages, 20 euros.

Sur les nerfs, de Larry Fondation – éd. Fayard

Sur les nerfs Larry Fondation Fayard couvertureDepuis le temps que Los Angeles hante la littérature ou le cinéma, on croyait la connaître sous toutes les coutures. John Fante, Charles Bukowski, James Ellroy et beaucoup d’autres nous avaient déjà entraînés dans les recoins sombres ou les rues sordides à l’écart des lumières d’Hollywood. Pourtant, Larry Fondation nous montre que l’on n’avait jamais vraiment exploré la cité californienne. A un roman classique, ce médiateur de quartier qui officie depuis plus de vingt ans dans L.A. a préféré un récit minimaliste, nerveux, décousu, assemblage de vignettes, d’inventaires aberrants ou de nouvelles laconiques. Tel un photographe, Fondation parvient à saisir des instants fugitifs qui, résumés en quelques lignes, laissent transparaître la folie désespérée d’un monde à la dérive. Comme si, dans son sillage, on progressait dans les bas-fonds de la ville, lampe torche à la main pour couper la noirceur de la nuit, captant au vol une conversation, assistant à une scène terrifiante au détour d’une ruelle, avant de reprendre notre souffle dans un immeuble délabré, abandonné aux junkies et aux sans-abri.

“Pour certains, Los Angeles, c’est des bougainvilliers et des plantes tropicales luxuriantes dans le désert, tout ça soigneusement entretenu par des jardiniers. Un coin romantique. Les films. Un endroits où l’on peut tenter sa chance. Le cœur du rêve américain.
Ce n’est pas là qu’on est.”

Derrière la fugacité de ces flashes, Larry Fondation, mu par une colère contenue, raconte les blocks que plus personne n’approche depuis trop longtemps, choisissant de laisser toute latitude à notre imagination en n’appuyant que par à-coups, dévoilant seulement quelques éclats de la vie impitoyable qui se déroule ici. Une jeunesse résignée, des familles décomposées, un tissu social anéanti, un ennui accablant, l’alcool, la drogue, le sexe comme palliatifs. Ici plus rien n’a de valeur ; l’amitié et la dignité sont sacrifiées pour quelques dollars. La violence, gratuite, jaillit à chaque coin de rue, avec une désinvolture presque enfantine. On tue sans raison, comme on volerait des chapeaux, presque pour tuer le temps. Loin des palmiers et du soleil de la côte ouest, cette Los Angeles-là évoque la Baltimore brisée de David Simon, l’Oakland d’Eric Miles Williamson. Larry Fondation met la fiction au service d’une réalité implacable, et de ces marges délaissées, qui n’ont pas souvent droit de cité dans la littérature.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, janvier 2012, 120 pages, 14 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Larry Fondation : cliquez ici.

TMLP, Ta mère la pute, de Gilles Rochier – éd. Six pieds sous terre

TMLP Ta mere la pute Gilles Rochier Six pieds sous terre couverture angoulemeMontmorency, année 1970. Une bande de mômes dans la cité, un peu turbulents, “mais pas des méchants ni des dangereux”. Juste des mômes. Coincés entre des immeubles de trente étages, qui s’amusent comme ils peuvent. Du foot (beaucoup), des blagues crados (pas mal), des heures passées à ne pas faire grand-chose (souvent). Quelques embrouilles bénignes avec les autres cités du coin, des broutilles, rien de grave. Juste de quoi égayer un après-midi trop monotone, au milieu de 1.100 logements “avec des noms de poètes qu’on lira jamais”. Pour tromper l’ennui, il y a aussi la forêt, juste derrière – le goudron n’a pas encore tout recouvert. Lieu magique, fantastique presque, hanté par ses légendes urbaines farfelues, les mêmes que dans toutes les cités : des morts qui reviennent, des rumeurs persistantes et quelques personnages inquiétants, comme ce pervers qui aime s’exhiber devant les gosses. A force d’anecdotes et de petits détails bien choisis, Gilles Rochier, aidé par son dessin léger, arrive à donner corps à cet ennui vaporeux qui entoure l’adolescence en banlieue. Dans les années 1970 comme aujourd’hui.

Et puis, par petites touches, Rochier s’approche lentement de ce qui se tapit derrière cette tranquillité de façade. Le silence écrasant qui pèse sur la cité, les non-dits qui lézardent les murs gris des grandes tours. La misère, la pauvreté, les enfants à nourrir. Alors, certaines mamans, pour combler les fins de mois difficiles, passent leurs soirées à l’arrêt du bus. Tout le monde le sait, personne ne le dit. Le secret, partagé par tous, pèse sur la fierté des habitants, qui tentent de garder la tête haute. Peine perdue : il suffit d’une incartade sans lendemain, d’une dispute futile autour d’une K7 audio pour que les mots interdits fusent. La violence éclate, disproportionnée parce que trop longtemps retenue. A la hauteur de la frustration quotidienne qui étouffe l’îlot de béton. Un album d’une subtilité remarquable, sur cette banlieue qui rend les enfants adultes trop tôt. Sur ces “grands ensembles” symboles d’une France moderne, qui cachent en fait une population délaissée, peinant à garder sa dignité.

Février 2011, 72 pages, 16 euros.

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Nuit, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Nuit Edgar Hilsenrath Attila Wagenbreth couverture Nacht1942. Prokov, Ukraine. Au bord du Dniestr boueux, débarquent chaque jour de nouveaux arrivants qui s’entassent dans les ruines sinistres du ghetto juif délabré. Les morts s’amoncellent dans les fossés, victimes du froid, de la faim, du typhus, de la police. Dans le dénuement le plus total, hommes, femmes, enfants, vieillards et nouveaux-nés tentent toutefois de survivre. Et luttent, inlassablement. Chaque minute est un combat. De la place dans un abri surpeuplé aux épluchures de patates qui serviront à faire une maigre soupe, tout se monnaie, tout s’échange, rien ne se perd.

Pour raconter l’horreur nazie, le génial Le Nazi et le barbier (1971) usait d’un grotesque plein de fantaisie. Nuit, par contre, repose sur un hyperréalisme glaçant. Mais le résultat est le même : Edgar Hilsenrath, féroce, provocateur, frappe à l’estomac. Inspiré de son expérience de la déportation, le premier roman de l’écrivain allemand, paru en 1964, pulvérise l’image consensuelle de la victime innocente ou d’une communauté juive unie face à l’oppresseur. Dans le ghetto agonisant, il n’y a plus de juifs. Plus d’amis, d’amants, ni même de pères ou de fils. Juste des êtres “sans-nom, ceux qui n’ont que des jambes, des corps et des têtes… mais pas de visages”, des “revenants”, qui ont perdu depuis longtemps le vernis de la civilisation. Tous concurrents, tous ennemis, ils essaient juste de tenir un jour de plus, pour avoir la satisfaction de penser : “Encore un jour absurde qui touche à sa fin.”

Et tant pis si, pour cela, il faut détrousser le cadavre encore tiède d’un ami, arracher au marteau les dents en or de son frère mort ou vendre son corps. Tant pis si, pour libérer quelques instants son esprit dans un monde où l’imagination n’a plus la force d’exister, un avortement sanglant prend des airs de divertissement. “Notre propre vie est déjà tellement triste, mais devoir vivre les uns avec les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c’est ce qu’il y a de pire : patauger dans la saleté, tant de laideur, sans moyen de s’échapper.”

Poussés dans leurs derniers retranchements, les personnages éclaboussent ces pages de leur cynisme implacable, leur empathie perdue, le froid pragmatisme qui étouffe leurs sentiments. “Il n’y a pas de place pour la pitié. Pas dans ces circonstances. Celui qui est malade doit mourir. Les malades sont des parasites. Plus vite on s’en débarrasse, plus les autres ont une chance de s’en tirer.” Seule règne la peur d’être le prochain. Ranek, qui traverse cette Nuit de cendres comme une ombre fragile, doit apprendre à vivre dans l’horreur, sa conscience asphyxiée dans la lâcheté et l’égoïsme. Pourtant, contre toute attente, l’humanité résiste, s’arc-boute, s’accroche jusqu’à s’en casser les ongles. “Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d’amour.” Un chef-d’œuvre ahurissant d’Edgar Hilsenrath. Un de plus.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, janvier 2012, 550 pages, 25 euros. Avec, une fois encore, une couverture magnifique de Henning Wagenbreth.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

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La Nuit la plus longue, de James Lee Burke – éd. Rivages

la nuit la plus longue james lee burke rivages katrina couverture polarEté 2005, à La Nouvelle-Orléans. L’air de ces derniers jours d’août se charge d’électricité au point de devenir écrasant. Le ciel s’alourdit, la pluie tambourine sur les tôles des quartiers pauvres, de plus en plus puissante. L’ouragan Katrina approche, prêt à dévaster le sud de la Louisiane… Quelques heures après son passage, ne reste que la désolation. Des milliers d’oiseaux errent dans le ciel sans trouver d’endroit où se poser : les eaux boueuses, chargées de pétrole, d’animaux morts, d’arbres arrachés, de débris divers et de cadavres, ont tout recouvert. La ville est éventrée, rasée, inondée à 80%. Les hôpitaux sont devenus des mouroirs, les rues tombent aux mains des pillards. Une grande partie des forces de l’ordre de La Nouvelle-Orléans a déserté, abandonnant les habitants à leur sort. Les ventes d’armes montent en flèche : la peur de l’autre, l’instinct de survie et la panique ont pris le dessus. L’humanité et la solidarité semblent avoir été englouties avec le reste.

L’effort que coûte à James Lee Burke le récit de l’anéantissement de sa ville adorée transpire à chaque ligne. “La Nouvelle-Orléans, c’était une chanson, pas une ville. Comme San Francisco, elle n’appartenait pas à un Etat, elle appartenait à un peuple. (…) Chaque jour était une fête, tout le monde était invité, et l’entrée était gratuite.” Par le biais de l’enquête de Dave Robicheaux, dépêché dans une Nouvelle-Orléans submergée par l’océan, Burke cherche à affronter ses propres démons dans un exercice cathartique des plus douloureux, tentant de mettre des mots sur l’infinie souffrance qui le traverse. La Nuit la plus longue reflète cette colère sourde. Face à la catastrophe, la cupidité ne faiblit pas, Katrina marquant “un grand tournant dans l’histoire du cynisme politique américain”. Washington a coupé les subventions de l’entretien des digues qui auraient dû protéger la cité, George W. Bush a laissé tomber ses concitoyens. Les assurances refusent de dédommager les victimes, les compagnies pétrochimiques rongent le littoral jusqu’à le rendre vulnérable, les entreprises se mettent dans la poche une grande partie des fonds de reconstruction en sous-traitant à des travailleurs non syndiqués, exploités pour quelques dollars.

L’écriture de Burke, d’habitude si poétique, si pénétrante, se fait dure, âpre, nostalgique, incapable de réfréner sa fureur face à ces comportements amoraux. A travers le cataclysme, l’auteur de Dans la brume électrique rappelle combien le vernis de la civilisation est fragile. Le plus puissant pays du monde devient un enfer qui évoque à Robicheaux l’horreur du Vietnam. La Nouvelle-Orléans est “revenue au Moyen Âge”, et le déluge fait remonter à la surface les mauvais réflexes que l’on espérait noyés depuis longtemps : “La vieille Némésis sudiste – une haine absolue pour les plus pauvres des pauvres – était de retour, nue, crue, dégoulinante de peur.” Le racisme latent émerge, retour d’une époque où “casser du nègre le samedi soir était devenu un sport local”, sous le regard bienveillant de la police. L’un des romans les plus sombres James Lee Burke. Oraison funèbre d’une ville à jamais disparue, certes blessée par les éléments, mais lâchement achevée, à coups de bottes, par les hommes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier, mai 2011, 480 pages, 22 euros.

Mexico, quartier sud, de Guillermo Arriaga – éd. Points

Quelques mots suffisent parfois à composer de grands textes. Mexico, quartier sud en est la preuve. Sur un rythme effréné, Guillermo Arriaga jette sur le papier quatorze courtes nouvelles ciselées, oscillant entre une et quinze pages. En quelques lignes, il façonne des personnages inoubliables, et grave dans nos yeux les images d’une Mexico bouillante. Chaque mot compte. Les silences, les ellipses, les dialogues pulvérisés : le moindre détail abreuve son écriture mouvante. Le style virevolte, passe d’un minimalisme retenu à une prose enfiévrée qui déborde la ponctuation, en totale symbiose avec les soubresauts de ce quartier de la capitale mexicaine, jamais apaisé. On retrouve, dans ces textes datant parfois des années 1980, la fougue désespérée et la construction éclatée d’Amours chiennes, le premier film d’Alejandro Iñárritu, dont Arriaga avait signé le scénario. L’assemblage de ces chroniques dresse un portrait fragmenté du quotidien brutal de Mexico, où le sang semble toujours prêt à couler. Des embrouilles entre gamins aux faits divers sordides, on se faufile au cœur des foyers de l’avenue Retorno, dominée par la figure du docteur Del Río. Ce bon notable de quartier dissimule des cadavres, paie les policiers pour dissimuler ses avortements ratés, et honnit l’étranger qui a le malheur de s’installer dans le voisinage.

Mais la violence n’est pas le seul ressort d’Arriaga, loin de là. Si l’humour, très présent dans ses autres romans (comme L’Escadron guillotine), se fait ici très discret, l’écrivain mexicain contrebalance la noirceur de son univers grâce à la compassion avec laquelle il couve ses personnages : derrière la résignation, la cruauté ou la pauvreté, Mexico, quartier sud subjugue par sa beauté mélancolique. Plus que la situation sociale ou familiale éprouvante des habitants de l’avenue Retorno, c’est l’amour impossible, l’amour frustré ou l’amour disparu qui régit les comportements humains. Fouillant parmi les débris des destinées détruites par le meurtre, le mensonge ou la douleur, Guillermo Arriaga finit même par y trouver des miettes d’espoir salvatrices.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Elena Zayas, édition de poche, janvier 2011, 190 pages, 6,50 euros.