Duluth, de Gore Vidal – éd. Galaade

Duluth Gore Vidal GalaadePremière scène. Deux femmes discutent dans une voiture, Edna l’agent immobilier et une nouvelle venue dans la ville de Duluth. Soudain :

“Edna, il me semble qu’on est en train de lyncher un nègre.
- Oh, vous allez adorer Duluth ! J’en suis sûre. Nous avons de très bonnes relations interraciales, ici, comme vous pouvez le voir. Et pléthore de restaurants de nouvelle cuisine.”

En deux pages, Gore Vidal a déjà donné le ton – acide, grotesque, provocateur, ironique et foncièrement drôle – de ce texte de 1983 traduit à l’origine chez L’Âge d’homme. Duluth, c’est la ville américaine parfaite. Toutes les femmes sont belles (même si elles ne peuvent plus froncer les sourcils à cause de la chirurgie esthétique), les hommes sont des séducteurs (même s’ils ont le sexe turgide et non tumescent), les extraterrestres sont timides (ils ne sortent pas de leur soucoupe volante), les flics font bien leur boulot (même s’ils s’avèrent être des pervers nymphomanes) et les écrivains sont brillants (bien qu’ils ne lisent même pas les livres que leurs nègres ont écrits).

En bon pourfendeur de la société américaine, Vidal fait feu de tout bois, cisaillant le puritanisme ambiant à grands coups d’éclat de rire. Double parodique de la Dallas de J.R., Duluth voit sa tranquille existence rythmée par les tromperies, les mystères et les rebondissements bidons. On se croirait un peu dans la série Twin Peaks de David Lynch, avec sa musique dégoulinante et répétitive jusqu’à l’écoeurement. Le tout enrobé dans un habile jeu entre fiction et réalité, qui voit par exemple les personnages du livre avoir une vie après leur mort à Duluth, comme des comédiens qui seraient ensuite engagés pour jouer un nouveau rôle dans un autre livre ou une autre émission.

Gore Vidal pioche dans la SF, dans le polar, dans les romances à la Harlequin pour signer une charge implacable contre la bêtise humaine. Si sa vision d’une société américaine conservatrice, xénophobe et abrutie est d’une noirceur terrible, il choisit à l’inverse de l’exprimer par un rire subversif libérateur, qui laisse apparaître des dents féroces et une langue comique.

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos, juin 2014, 350 pages, 22 euros. Préface d’Italo Calvino.

Anouk Ricard + Winshluss – éd. Les Requins Marteaux

Planplan culcul Anouk Ricard Requins Marteaux BD culUne jeune chatte un peu chaude reçoit les réparateurs télé à moitié à poil et tente de les entraîner sur les chemins du vice. Malheureusement, ils semblent un peu longs à la détente. Puis c’est au tour du pompier, de l’infirmière, des policiers, des extraterrestres. Bref, avec une nonchalance narquoise, Anouk Ricard ose le pire, sans jamais sombrer dans la vulgarité. Car elle a beau faire dans le porno (assez soft tout de même), son dessin, lui reste le même. Alors même s’ils ont envie de s’enfiler, ses petits personnages animaliers aux couleurs crues et aux contours enfantins restent… mignons. Et toujours aussi drôles.

Si l’on en doutait encore, on sait désormais que le dessin d’Anouk Ricard lui permet de toucher à tout. Après s’être frottée à la violence absurde des faits divers il y a quelques mois, elle signe dans la collection “BD Cul” un Planplan culcul qui, au-delà de son titre génial, arrive à enfoncer toutes les portes ouvertes du film porno sans jamais se départir de sa grâce naïve – il fallait le faire.

Novembre 2013, 144 pages, 12 euros.


In God we Trust Winshluss Requins Marteaux

Autre parution chez Les Requins Marteaux, très attendue, celle de Winshluss, qui revient enfin, cinq ans après le carton de Pinocchio. Dans un ouvrage beau comme une Bible du Club du livre (couverture rigide en simili-cuir bleu nuit avec dorures intégrées), Winshluss nous donne sa version de l’Ancien Testament. Et forcément, il y a beaucoup plus de bière, de vomi et de baston que dans la version officielle…

Au-delà de l’humour iconoclaste et de la provocation punk toujours présente chez lui, Winshluss impressionne une fois encore par son sens du récit éclaté, et la faculté de métamorphose de son dessin. Qu’il lorgne vers la fantasy, vers le cartoon, vers les comics (pour un indispensable duel Dieu VS Superman), ou se cantonne à une esthétique épurée et pastel, son trait ne cesse de changer d’apparence pour mieux coller avec le récit. Ce qui donne à cette Histoire du christianisme des airs d’Histoire de la bande dessinée, tant Winshluss revisite tous les styles sans jamais perdre la spontanéité et l’excitation adolescente qui l’animent.

Novembre 2013, 100 pages, 25 euros.

Tu n’as jamais vraiment été là, de Jonathan Ames – éd. Joëlle Losfeld

Tu n'as jamais vraiment été là Jonathan Ames Joëlle LosfeldEn cent pages incisives, pas une de plus, Jonathan Ames sort le polar parfait. Réduite à sa plus simple équation, l’intrigue n’est plus qu’un os rêche et dur, sans une once de gras, que le lecteur ronge avidement. Le héros, c’est Joe. Un prénom expéditif et banal à pleurer pour un personnage cliché, ancien Marine devenu enquêteur privé, ancien gars du FBI ayant perdu pied après avoir combattu trop longtemps dans la fange. Attaché à rien, détaché de tout, ce cow-boy suicidaire n’a plus que sa vieille mère, et les missions désespérée qu’on lui confie encore. Joe n’est plus un homme, c’est une machine, une arme chargée prête à exploser.

Les lieux communs du genre sont bien là : la fille à sauver, le politicien véreux, les flics corrompus et les types de la mafia qui tirent les ficelles. Familiers, mais ajustés avec une telle maestria qu’ils forment une impeccable machinerie qui nous entraîne jusqu’à la dernière page sans respirer. Avec le New-Yorkais, tout paraît facile, comme si écrire ce livre ne lui avait pas pris plus de longtemps qu’il nous en faut pour le dévorer. Tambour battant, Ames bande comme un arc son récit gorgé d’adrénaline et de suspense.

Et pourtant, avec ce mélange de nonchalance, d’humour et d’efficacité imparable qui le caractérise, l’auteur arrive à conférer une vraie densité à son personnage. En quelques lignes, quelques traits esquissés, apparaît un passé que Joe traîne comme un poids, et un vide qui l’envahit chaque jour un peu plus. Alors, il faut sauver la fille, dézinguer les méchants (à coups de marteau, c’est plus rigolo), et s’extirper de cette mission, qui, évidemment, tourne mal. Jusqu’au dénouement, qui résume toute l’ironie bienveillante de Jonathan Ames. La pureté faite littérature.

You Were Never Really Here. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, août 2013, 100 pages, 12,90 euros.

Aventures d’un romancier atonal, de Alberto Laiseca – éd. Attila

Aventures d un romancier atonal Alberto Laiseca AttilaQuand Alberto Laiseca décrit un taudis, il en fait une sorte de pièce sphérique délirante, dans laquelle on doit faire de l’alpinisme pour progresser. Quand il présente la maîtresse d’une pension, il imagine une vieille sorcière qui fait des équations à 28.432 inconnues pour gagner au loto. Et quand il raconte le travail de l’écrivain qui lui sert de héros, il parle d’un “roman atonal” de plus de deux mille pages, “indigeste” et d’une “discontinuité pure”. Bref : quand Alberto Laiseca écrit, il invente un monde outrancier, dans lequel le moindre personnage, le moindre lieu, le moindre objet possède une histoire incroyable. Le genre d’auteur qui pourrait tenir 500 pages en étant drôle et palpitant rien qu’en décrivant le menu de son petit déjeuner.

Divisé en deux parties (présentées tête-bêche, avec deux couvertures différentes), Aventures d’un romancier atonal nous expose d’abord le chemin de croix de l’écrivain qui cherche à faire éditer son extravagant roman, dans une satire du monde de l’édition rendue passionnante par l’épaisseur excessive et grotesque que revêt chaque épisode.

L Epopee du Roi Thibaut Alberto Laiseca Attila

L’autre partie, L’Epopée du Roi Thibaut, est illustrée. Sur une soixantaine de pages, elle regroupe des extraits du fameux roman colossal, croisade abracadabrante avec des Russes, des chevaliers, des dinosaures, sur fond de Stockausen – à noter qu’Alberto Laiseca a réellement écrit un roman de 1500 pages qu’il a mis dix ans à écrire et dix autres à faire publier, ce qui en dit long sur le bonhomme… Comme l’univers qu’elle met en scène, l’écriture à la fois orale, lyrique, désuète ou bruitiste n’arrête pas de se métamorphoser, dans des soubresauts surréalistes.

Première traduction en français de l’Argentin (encensé par ses compatriotes Ricardo Piglia et César Aira entre autres), ce texte schizophrène de 1982 laisse deviner une œuvre fantastique, drôle, atypique, rabelaisienne, dont l’exubérance sonne comme une ode à l’imagination. “J’en ai marre des génies, se plaint l’éditeur au début du livre. Ce dont nous avons besoin, ce sont d’écrivains sachant écrire.” Il semble bien que là, on en tienne un.

Traduit de l’espagnol (Argentine) et présenté par Antonio Werli, juin 2013, 130 pages, 15 euros. Illustrations de Helkarava.

Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Edgar Hilsenrath Attila WagenbrethAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme à Moscou illustration Henning Wagenbreth Edgar Hilsenrath AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

Misty, de Joseph Incardona – éd. Baleine

Par Clémentine Thiebault

Misty Joseph Incardona BaleineMolly avait été sa secrétaire, puis sa femme, puis elle était partie. Depuis, Samuel Glockenspiel, 53 ans, détective privé imper et chapeau mou, végète dans son bureau, sur un pliant. “Dans cette ville, officiaient très exactement 309 détectives privés. Mon nom figurait en milieu de liste dans les Pages jaunes. Au niveau de la clientèle, par contre, je me situais bon dernier, la voiture-balai dans le rétro.” Chips et salami, taux de cholestérol et compte en banque dans le rouge, déprime et surpoids. “Vous êtes seul et amer.” Et sans boulot. Jusqu’à ce message. Un truc à la fois simple et risqué, très bien payé. Retrouver et rapporter une clé restée dans la doublure du veston d’un défunt, inhumé. L’affaire à 100.000 dollars, celle dont rêve tout privé avant de raccrocher. Mais sa cliente n’est pas la seule à chercher la clé. Les enchères montent et de drôles de choses se jouent dans son dos. “Vous êtes l’enjeu d’une partie qui vous dépasse, Sam. Concentrez-vous sur votre champ des possibles. Le reste ne vous appartient pas.

Incardona qui s’amuse, propulse son détective, “relique d’un monde englouti”, dans un récit sombre, échevelé et référentiel. L’enquête truffée de clins d’œil bienvenus oscille habilement entre le hard-boiled chandlerien et bizarre lynchéen. On y croise Pollock en voisin, Eddie Bunker qui deviendra écrivain, Jon Voight et Dustin Hoffmann “sur le macadam mouillé par une averse cinématographique”, le fantôme d’un pianiste, des jumelles, un nain bossu, la mort, une Milady. On apprend pour Dortmunder – “Ouais, lui aussi pointe au chômedu. Fin d’une époque, changement générationnel et crise du polar” -, on devine Erroll Garner et hommage en abyme, Play Misty for me. On pense au Pulp de Bukowski. “Car les vrais durs ne dansent pas. Ils creusent.”

Mars 2013, 190 pages, 16 euros.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. Dupuis

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisLes super-héros ont vendu leur image à la pub. Désormais, ils passent plus de temps devant les caméras à tourner des spots pour des shampoings qu’à combattre le mal. A force d’être invincibles et de se sentir supérieurs à tout le monde, ces justiciers dégénérés n’en ont plus grand-chose à carrer de la défense de la veuve et de l’orphelin : ce qui compte, c’est le pognon et le pouvoir. Dans la tentaculaire Towerville, les élections approchent, et la Corporation des super-héros est bien décidée à asseoir encore un peu plus sa domination. Il faut éradiquer définitivement les clandestins, faction boiteuse de monstres qui résiste encore à l’autoritarisme de la Corporation.

Initialement parus entre 2005 et 2007, les trois volumes de Comix Remix réunis ici n’avaient pas reçu à l’époque la résonance qu’ils méritaient. Si elle débute comme une parodie de comics, avec ses personnages encostumés, ses clins d’œil amusants et son détournement malin des codes du genre, la trilogie prend rapidement une tout autre ampleur. Même si le second degré reste présent jusqu’au bout, notamment grâce aux dialogues pleins d’humour, l’intrigue s’assombrit progressivement, devient plus politique, plus équivoque, comme contaminée par le cynisme des super-héros violents, racistes et despotiques.

Reprenant à sa sauce les clivages des X-Men ou la noirceur de Dark Knight de Frank Miller, Hervé Bourhis les accommode avec beaucoup d’aisance à son univers fourmillant de personnages de toutes les formes, de toutes les couleurs, du super-héros bodybuildé au bonhomme en chewing-gum rose, de la femme cyborg à l’extraterrestre tout vert. Le mordant du dessin et le tempo, irrésistible pendant 250 pages, font le reste. A mi-chemin entre l’atmosphère crépusculaire des Watchmen d’Alan Moore et la fantaisie de la série Donjon de Sfar et Trondheim, l’ambitieux Comix Remix se dévore avec bonheur.

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisIntégrale des 3 volumes. Septembre 2012, 248 pages, 29,90 euros.

Monsieur Pabo intégral, de Andrieu & Druilhe – éd. Les Requins Marteaux

Monsieur Pabo integral Andrieu Druilhe Les Requins MarteauxAu milieu des années 1990, Fred Andrieu et Pierre Druilhe font de la revue Ferraille le laboratoire d’une bande dessinée décomplexée, fortement marquée par ses glorieux aînés et, en même temps, furieusement punk. Ainsi la tribu de Monsieur Pabo se présente comme une variation crade et subversive de la douce famille de Donald Duck. L’oncle Pabo, colérique comme son aïeul plumé, est un crétin qui ne pense qu’à casser la figure des types qu’il croise – sauf quand lui prend l’envie de les enfiler. Il vit avec ses neveux aux noms débiles, Ricou et Bigou, deux scouts cathos coiffés d’une toque à queue de castor. Un ersatz de Géo Trouvetou l’inventeur farfelu, une éléphante à six seins lointainement inspirée de la mythologie indienne et un chien répondant au doux nom d’Elvis complètent cette fine équipe, à laquelle se joint aussi, parfois, une carotte géante qui a inventé la machine à voyager dans le temps. Bref, que du beau monde.

Dans un syncrétisme toqué de tout ce qu’a pu imaginer la culture populaire, le scénariste Fred Andrieu s’amuse comme un enfant qui fracasserait ses jouets préférés, tandis que le trait noir et rigide de Druilhe joue avec les codes de la bande dessinée, multipliant les clins d’œil aux héros tutélaires (Tintin, Lucky Luke, Pif, le monde de Disney…). Toutes plus insensées les unes que les autres, les aventures s’enchaînent : M. Pabo devient le roi d’une île lointaine (qui n’était pas si lointaine que ça puisqu’on peut y aller à pied en quelques minutes), M. Pabo lutte contre une société secrète, M. Pabo combat François Mitterrand, M. Pabo devient le maître de la belote… Ca part dans tous les sens, c’est très drôle et souvent grinçant. Comme Moolinex ou, un peu plus tard, Winshluss, Druilhe et Andrieu posent les jalons d’une BD sauvage et provocante. Mais derrière leur mauvais goût assumé et leur iconoclasme, on devine aussi une vraie déclaration d’amour à cette bande dessinée qu’ils maltraitent. Ou, si “déclaration d’amour” peut paraître excessif, tout au moins : une furieuse envie de forniquer aux toilettes avec Walt Disney.

Octobre 2012, 192 pages, 19 euros.

 

☛ LIRE UN EXTRAIT > de Monsieur Pabo intégral : cliquer ici.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Flip et Flopi, de Moolinex : cliquer ici.

Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, de Pierre Louÿs – éd. Allia

Manuel de civilite pour les petites filles a l'usage des maisons d education Pierre Louys AlliaComme l’indique son titre pompeux, cet ouvrage paru en 1926 est un petit guide de savoir-vivre, une mine de conseils pour briller en société. Ou plutôt, c’est ce qu’il aurait dû être. Pierre Louÿs, évidemment, a choisi la parodie, et déforme ces manuels très en vogue au début du siècle pour les transformer en un agrégat de maximes toutes plus provocantes les unes que les autres. Au lieu de s’adresser à des fillettes prudes qui doivent s’abstenir de mettre les coudes sur la table, Louÿs considère visiblement ce lectorat nubile comme une nuée de petites demoiselles dépravées qui ont déjà tout compris du monde qui les entoure. Alors, avec sa plume toujours gorgée de sous-entendus, de résonances érotiques et d’images obsédantes, celui qu’admirait tant André Breton tisse une toile d’instructions vicieuses, pleines d’humour – particulièrement les “Ne dites pas” cocasses qui closent ce volume.

Ne dites pas : “J’ai envie de baiser”. Dites : “Je suis nerveuse”.

Opposant le monde des enfants (libre, innocent, spontané) à celui des adultes (sclérosé, empesé par des couches de faux-semblants), l’auteur des Chansons de Bilitis fustige les conventions sociales, accusées de brider la passion ou le désir. A travers ce traité d’éducation pervers, Pierre Louÿs défend le savoir-vivre, le vrai, tant les fillettes paraissent bien plus vivantes que ceux qui les entourent. A l’image du glossaire qui ouvre ce petit précis en expliquant justement qu’il n’expliquera rien, puisque les petites filles sont déjà familières avec le champ lexical de la luxure, le Manuel de civilité… dégage, en plus de sa dimension subversive et sexuelle, une ironie implacable à l’encontre d’une société hypocrite.

Il faut toujours dire la vérité ; mais quand votre mère vous reçoit au salon, vous appelle et vous demande ce que vous faisiez, ne répondez pas: “Je me branlais, maman”, même si c’est rigoureusement vrai.

Avec une inconvenance outrancière, Louÿs attaque tour à tour toutes les structures sociales (la famille, l’école, la religion évidemment, mais aussi le Président de la république) pour en tirer ce constat sans appel : les grands mentent sans cesse, et n’en retirent qu’une frustration lancinante. Caché, nié, banni des sermons de l’éducation et des conversations des parents, le sexe devient le révélateur de l’immense non-dit du ce monde des grands, qui accueillera bientôt les petites filles débauchées. Après les avoir serinées avec l’honneur (vu par Louÿs, ça donne : “Les petites filles du monde sucent pour l’honneur” et non pour l’argent) et, évidemment, la vertu :

Respectez donc d’abord l’hypocrisie humaine que l’on appelle aussi vertu, et ne dites jamais à un monsieur devant quinze personnes : “Montre-moi ta pine, tu verras ma fente.”

Le livre idéal pour potasser pendant les vacances, afin de bien préparer la rentrée des classes.

Réédition, 110 pages, 6,10 euros. Présentation de Michel Bounan.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Trois filles de leur mère, du même auteur.

Paolo Pinocchio, de Lucas Varela – éd. Tanibis

Paolo Pinocchio Lucas Varela Tanibis couvertureSans foi ni loi, Paolo Pinocchio n’a plus grand-chose à voir avec le petit pantin dont le nez s’agrandissait à chacun de ses mensonges. Dans sa version adulte, il n’a même jamais le nez qui diminue. Jouisseur, voleur, perfide, misanthrope, pervers, la créature imaginée par Collodi ne semble plus taillée dans le bois, mais dans le cynisme le plus cru. Chacun de ses séjours sur terre se solde par une condamnation à mort, mort qui le conduit directement aux Enfers. Jusqu’à ce qu’il trouve un nouveau moyen de s’extraire du domaine du Diable pour aller semer la zizanie ailleurs. Au passage, il file un coup de main à Casanova, croise Dante en excursion dans les parages, et multiplie les aventures rocambolesco-débiles, guidé par son égoïsme ou ses pulsions sexuelles immodérées. Le pantin ne montre pas que le bout de son nez, la belle au Bois Dormant et le petit chaperon rouge l’ont appris à leurs dépens.

On l’aura compris : sous le crayon de Lucas Varela, Pinocchio devient un personnage excessif, corrompu, une fripouille toujours prête à profiter de son prochain. Mais il s’affirme aussi, paradoxalement, comme une figure libertaire infatigable, un insoumis dont la rébellion ne s’essouffle jamais. Ce qui le rend, assez rapidement, très attachant. Dans un décor qui doit autant à Hellboy qu’à Jérôme Bosch, l’Argentin arrive à trouver, entre trash, parodie et satire sociale, un ton extrêmement drôle. Les planches foisonnent de petits détails humoristiques, et le rythme des pérégrinations infernales de Pinocchio ne retombe jamais, porté par des dialogues irrésistibles. Comme dirait l’intéressé : “Punaise ! Je ne pensais pas être si bon dans le rôle du héros !”

Paolo Pinocchio Lucas Varela Tanibis extrait dessinTraduit de l’espagnol (Argentine) par Claire Latxague, juin 2012, 84 pages, 16 euros.

Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis couvertureOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que “parfois, les super-héros sont à court de cash”, ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre “la gêne visuelle qu’il représentent”.

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. “Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques”… “Pas quand j’écoute mon iPod”, lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis extrait stripTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.

Classé sans suite, de Patrik Ourednik – éd. Allia

Classe sans suite Patrik Ourednik Allia couvertureAvec un titre pareil, le polar promis semblait déjà bien mal engagé… Dans une Prague sur le point d’entrer dans le XXIe siècle, plusieurs affaires, en apparence pas très excitantes, arrivent sur le bureau de l’inspecteur Lebeda : quelques incendies criminels, un suicide un peu louche, un meurtre qui date d’il y a quarante ans. Mais là, rien ne va tourner comme prévu. Patrik Ourednik transforme son intrigue policière en un roman sautillant et désinvolte, contrecarrant nos attentes. Autour de Viktor Dyk, vieux misanthrope aigri qui ne cesse de prononcer des fausses citations sur un ton docte, l’écrivain tchèque construit – ou plutôt ne construit pas – une enquête pulvérisée, émaillée de digressions, de scènes inutiles, de fausses pistes.

“Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous avez en main il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales.” Provocation oulipienne, partie d’échec littéraire, thriller à faire soi-même, Classé sans suite s’amuse avec l’illusion que crée l’écriture, d’entrecroiser le vrai et le faux, jusque dans une postface brumeuse que l’on prend, désormais sur nos gardes, avec des pincettes. C’est fin, étonnant, et toujours très drôle.

En filigrane*, à travers les fausses citations, l’analyse de petites annonces, la récurrence de slogans dans le décor ou le choix, par le fils de Dyk, de ne pas parler vu que c’est “inutile, car impropre à la communication interpersonnelle”, le langage apparaît comme défait. Un ressort cassé qui ne fonctionne plus, usé par la vacuité et la bêtise, à l’image de ces Tchèques qui aiment à argumenter sur rien, s’exprimer juste pour “désarçonner le crétin d’en face”. Un roman déraisonnable et subversif. Ou quelque chose dans le genre, on n’est pas non plus très sûrs…

*Enfin en filigrane… Page 121 : “Un enfant était en train de dessiner une marelle sur un trottoir afin de satisfaire au leitmotiv sous-jacent de notre roman (maximes et gribouillages en tout genre), venant ainsi inconsciemment à l’aide des critiques littéraires”.
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, janvier 2012, 180 pages, 9 euros.

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Crimechien et Hors-Zone, de Blexbolex – éd. Cornélius

Crimechien Blexbolex Cornelius couvertureUne amichienne s’est volatilisée ! Costard filiforme et stetson vissé sur le crâne, notre détective est appelé en renfort. Il retrouve rapidement la disparue, assassinée et torturée, “avec des sévices prolongés incluant le non-lancer de baballe et le refus de promenade”. Pas de doute : c’est un crimechien. Mais avant même que l’investigation commence, l’émérite limier se retrouve derrière les barreaux, accusé du meurtre sur lequel il enquêtait. Tout déraille – et encore, ce n’est que le début.

Du genre noir, Blexbolex a gardé la narration à la première personne, cette voix qui tente de suivre le fil de l’enquête malgré ses errements, ses doutes et ses démons. Transposée dans une dimension incertaine, où les gens parlent une sorte de novlangue et où les animaux ont visiblement accédé au rang d’humain, la chasse au coupable prend vite des airs farfelus, d’autant que l’esthétique pétulante de Blexbolex déteint sur le récit. Dans des décors foisonnants ou minimalistes, dégoulinants ou industriels, le rouge, le bleu, le noir et le blanc rivalisent d’imagination pour faire de chaque composition un enchantement. De chaque page une fresque prodigieuse.

Hors-Zone Blexbolex Cornelius couverturePas étonnant dès lors, de voir apparaître des filles-allumettes, des mosquitos fanatiques, un nuage plein d’yeux faisant office de méchant, et une flopée de personnages pas possibles, aux tronches biscornues. Presque aussi biscornues que les rebondissements de l’intrigue. Mais derrière sa fantaisie, l’univers apocalyptique de Blexbolex inquiète. Crimechien dévoile un monde incompréhensible, infecté par la violence, l’autoritarisme et l’artifice. Hors-Zone, sa suite échevelée, qui mélange allègrement roman policier, aventure, SF ou récit de guerre, pousse le bouchon encore plus loin. Une œuvre entre parodie, folie et défouloir cathartique, qui cache en son sein une angoisse palpable.

Crimechien, 56 pages, 19 euros.
Hors-zone, 144 pages, 25 euros.

Lemon Jefferson et la grande aventure, de Simon Roussin – éd. 2024

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 couvertureAlors que l’on a tous jeté nos feutres desséchés à la fin de notre enfance, Simon Roussin, lui, a continué de s’en servir avec cette application propre à ceux qui savaient colorier sans déborder. Avec ses tons pétants et ses traces inimitables, le feutre apporte toute son insouciance à un dessin naïf, les incessants jeux de couleurs imprimant sur le récit une fantaisie psychédélique et un rythme trépidant. Tout l’album baigne dans une sorte de tendre candeur, annoncée par ce titre ingénu qui nous promet “la grande aventure”. Roussin reprend un classique : le coup du messie qui libère un peuple opprimé en prenant la tête de la résistance au tyran. L’intrigue réutilise les ficelles du feuilleton, entretenant le suspense à coups de rebondissements farfelus, d’amour impossible, de soeurs jumelles séduisantes, de “Je suis ton père”, de méchants au-nom-qui-fait-peur (le Capitaine masqué) ou de personnages secondaires improbables. Ici, les surprises rendent “abasourdi”, les hommes “s’affrontent à mort”, les ennemis sont “neutralisés” et dans les moments difficiles, le héros, “fébrile, lance un dernier regard à son infortuné camarade”. Même Tintin n’aurait pas osé.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extraitFaut-il pour autant en conclure que Lemon Jefferson et la grande aventure est une simple parodie ? Non. D’abord parce que l’humour n’en est pas le ressort principal : la pointe de second degré permet à l’auteur de prendre de la distance avec les clichés qu’il revisite, et ainsi de jouer sa propre pièce avec des situations et des personnages familiers. Mais surtout parce qu’il suffit de quelques pages pour que l’on soit pris au piège. Avec ses phrases faussement désuètes à la poésie biscornue, la narration nous emmène dans des dédales de rencontres incongrues, joyeux pêle-mêle de mythologie, de SF et d’Histoire. Une bande dessinée vivifiante, d’un enthousiasme enfantin communicatif. Le même que celui qui nous faisait rêver quand, il n’y a pas si longtemps, une boîte de feutres et une feuille blanche nous suffisaient pour imaginer la plus passionnante des aventures.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extrait

Novembre 2011, 72 pages, 19 euros.

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Mémoires d’un vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. Wombat

memoires d un vieux con roland topor wombat reedition couvertureIl a tout vu, tout vécu, tout inventé, tout initié. “Il”, c’est l’artiste génial revenant, au crépuscule de sa vie, sur ses pérégrinations au cœur du XXe siècle. De l’avant-garde artistique aux grands événements politiques en passant par les découvertes scientifiques, il fut de tous les combats, préfigurant toutes les innovations. Picasso pompa outrageusement ses toiles, Degas le supplia d’arrêter de peindre des danseuses pour ne pas perdre sa place à Paris, Maïakovski trouva le titre de son poème le plus fameux en l’écoutant blaguer lors d’une soirée arrosée et Proust eut une illumination lorsqu’il l’entendit vanter les mérites d’une savoureuse madeleine. Sans parler de son hilarante rencontre avec Hitler (“Les croix gammées qui fleurissaient partout administraient, une fois de plus, la preuve du génie allemand pour le graphisme.”) ou de son rôle bien involontaire dans l’assassinat de Trotski. Passé à la moulinette de l’humour grinçant de Roland Topor, le genre des mémoires trouve ici son paroxysme, avec ce texte dégoulinant de suffisance et traversé par le tic de ceux qui se complaisent dans l’autosatisfaction narcissique : la fausse modestie. Un sommet de mauvaise foi et de pédanterie, revu et corrigé par Topor et son sens consommé du ridicule.

Réédition, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de Delfeil de Ton.


vaches noires roland topor couverture inedit wombatParallèlement à cette réédition, les éditions Wombat publient également un recueil de trente-trois nouvelles inédites du créateur de Téléchat. Assemblage hétéroclite de textes très courts, Vaches noires laisse percevoir les fulgurances de Topor, qui semble coucher sur le papier toutes les idées farfelues qui lui passent par la tête : un pénis qui parle, des vaches qui portent malheur, des chameaux qui posent des bombes au zoo, dans la cage des hyènes. Forcément, le résultat est inégal : même si son écriture fait que l’on ne s’ennuie jamais, certains récits s’avèrent anecdotiques. D’autres fois, il nous gratifie d’un de ses éclairs de génie, réussissant, en quelques mots, à déstabiliser notre vision du quotidien. En changeant subtilement de perspective sur des situations familières, en jouant avec les mots, par exemple en prenant au sens propre des expressions figurées, il accouche de nouvelles lumineuses, entre humour potache et humour noir. La radioactivité, la difformité, le mauvais œil ou le pouvoir de l’argent deviennent sujets à des diatribes cathartiques, où la rigolade triomphe de l’inquiétude, à l’image de Sectes top niveau“Le suicide massif d’un millier de fidèles ne doit pas faire oublier les bons moments passés ensemble, l’apprentissage de la spiritualité, les chants devant le feu de camp, les jeux de plage.” Avec une touche de fantastique en plus, ces miscellanées reflètent l’inventivité d’un auteur dont la poésie, la drôlerie et la finesse n’ont pas fini de faire mouche.

Inédit, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de François Rollin.


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Deux ouvrages sur l’oeuvre dessinée de Roland Topor : cliquer ici.

Un privé à la cambrousse, intégrale volume 1, de Bruno Heitz – éd. Gallimard BD

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 couverture hubertDans la vallée de la Morne, dont le nom possède déjà toutes les saveurs d’un trou paumé, Hubert le paysan, à force de donner des coups de main ici ou là, devient le détective privé du coin. Chevauchant sa fière mobylette, le béret vissé sur le crâne, le voilà désormais au service de l’équité – enfin, quand son frangin Bertrand, avec qui il vit, ne lui met pas des bâtons dans les roues. Seulement armé de son bon sens et de sa curiosité maladive, le limier campagnard s’attaque à des affaires sensibles : arnaque au cochon de lait, vol de truffes, et puis, de fil en aiguille, les grosses affaires. Trafic de cartes postales, morts suspectes, tentatives d’assassinat. Les courses-poursuites en vélos, les filatures dans les champs, les planques dans le café du coin, la pêche aux informations : “Pas facile d’être détective privé dans un village de 800 âmes”, lorsque tout le monde sait qui vous êtes et ce que vous faites. Poussé par son sens de la justice et, surtout, par son frigo vide qui l’oblige à faire le “sale boulot”, Hubert dévoile l’autre versant de cette verte campagne, dont les travers n’ont rien à envier à ceux de la grande ville.

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 extrait hubertLoin des découpages haletants, des héros charismatiques, des métropoles enfumées et des génies du mal machiavéliques, Un privé à la cambrousse prouve que l’on peut être une série policière remarquable tout en restant imperméable aux modes et à la débauche d’effets clinquants. Si, au premier regard, le noir et blanc enfantin de Bruno Heitz, assez grossier, paraît bien insignifiant, il impose rapidement son charme et son dynamisme. Avec beaucoup d’humour, et sans se contenter de faire un pastiche de roman noir à la sauce rurale, Heitz bâtit un univers qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon, doublant ses histoires d’une chronique sociale pleine de tendresse.

Avril 2011, 338 pages, 21 euros. Ce volume regroupe trois histoires : Un privé à la cambrousse, Une magouille pas ordinaire et Le Bolet de Satan.

RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / “Des clowns dans un film porno”

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police couverture chiensCe n’est pas tous les jours que l’on peut déclarer son amour à la Police. Pourtant, il est difficile de résister aux attraits de Pierre La Police, incontestablement l’un des hommes les plus drôles du monde libre. Son humour étrange et transgressif, son art de la phrase à côté de la plaque ou du rebondissement qui tourne court font de chacun de ses ouvrages un chef-d’œuvre d’absurde et de bancal. Mais derrière la bonne tranche de rigolade, La Police se livre aussi à un passionnant travail sur le langage, les rapports entre texte et image ou le conditionnement du lecteur, qu’il cherche sans cesse à surprendre, à chahuter pour mieux contrecarrer ses habitudes. La réédition chez Cornélius de Attation !, Top Télé Maximum et L’Acte interdit nous offre l’occasion de prendre cyber-contact avec l’énigmatique Pierre La Police.

Trois albums viennent donc de ressortir dans une version très différente des premières éditions. Pourquoi avoir choisi de les retravailler ?

Ces livres étaient épuisés depuis un certain temps et Cornélius avait prévu de les rééditer. Il m’est difficile et douloureux de regarder mon travail passé. J’ai toujours envie de le corriger, d’en réparer les erreurs et les imperfections, de tout effacer et recommencer. J’ai donc pensé à une solution toute simple qui consisterait à étrangler mon éditeur avec une lanière de cuir pendant son sommeil afin de régler cette question. Plutôt que de devoir effacer des indices et faire disparaître un cadavre, j’ai pensé qu’il serait peut-être plus simple de réactualiser ces livres afin de les rendre plus proches de mon travail actuel. Comme Cornélius partageait ce point de vue, nous avons travaillé de concert sur ces trois titres. L’exemple le plus radical est celui du livre Attation ! pour lequel nous n’avons gardé que 3 dessins de l’édition originale tout en augmentant le nombre de pages de 64 à 96. Il s’agit donc d’un nouveau livre s’avançant masqué sous un ancien titre.

Vos travaux reposent sur une déconstruction du langage. Vous utilisez une syntaxe presque normale, qui sera toujours subtilement déviante. D’où vient cette fascination pour les mots  ?

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police extrait dessin loup de merJe trouve les perversions du langage toujours intéressantes. Parmi les motifs récurrents, il est toujours frappant d’assister au spectacle de la vampirisation des mots, lorsque ceux-ci sont littéralement vidés de leur sens pour ne laisser place qu’à des formules toutes faites et communément admises, des simplifications, des raccourcis qui mènent à d’autres raccourcis. A cet égard, j’avoue un goût certain pour l’émission Le Jour du Seigneur à la télé le dimanche matin ainsi que pour le journal de Jean-Pierre Pernaut. J’ai une bibliothèque pleine d’ouvrages compilant des noms de médicaments, de substances chimiques telles que dichlorofluorobenzène ou hydroxyphenoxypropionate, des brochures spécialisées d’une secte astrophysicienne prônant le retour au cannibalisme, des Témoins de Jéhovah, de la Scientologie, des magazines traitant de la filière bois, du fétichisme des poils sous les bras et bien sûr toute la collection des Marketing Magazine. Lire la suite

Flip & Flopi, 1996-1998, de Moolinex – éd. Les Requins Marteaux

flip et flopi moolinex requins marteaux couverture winshlussQuand Moolinex empoigne son crayon, il doit ressentir ce qu’éprouve un pyromane qui pénètre dans une station-service briquet à la main. Voire l’exaltation d’Attila sur le point de mettre un village à feu et à sang. Flip & Flopi, paru dans la revue Ferraille entre 1996 et 1998, s’apparente à une destruction en règle de tous les codes du bon goût et de la bienséance. Une charge outrancière contre la morale. Une attaque à main armée contre l’innocence (prétendue) de l’enfance. Adolescents méchants, violents, pervers, obsédés et alcooliques, Flip et Flopi singent le fameux duo de jeunes héros dont est si friande la bande dessinée. Ces crétins volent la voiture de leurs parents pour partir en vacances, forcent deux petits scouts à regarder des films pornos, les martyrisent avec un plaisir malsain, supplicient de gentils petits animaux et picolent comme des trous.

flip et flopi moolinew requins marteaux winshluss dessin

Avec une virulence nuancée par une dérision de tous les instants, Moolinex s’inscrit, pour schématiser, dans une mouvance punk de la bande dessinée, qui influencera par exemple Winshluss. Comme ceux qui décident de devenir des rockstars sans savoir jouer de la guitare, il jette sur la page son énergie et sa hargne sans s’encombrer de détails académiques. Il fonce tête baissée dans la provocation crasse, avec une exubérance défoulante. Son dessin crade, amateur, ne perd jamais son impétuosité ni son insouciance – Moolinex pousse même le vice jusqu’à utiliser la couleur uniquement pour rosir le bout du pénis de ses personnages. Plus le recueil avance, et plus l’on trouve les prémices de l’art Pop du dessinateur au nom d’électroménager, qui a depuis évolué vers d’autres formes, délaissant – pour le moment du moins – la bande dessinée. Bercé par les aventures des Castors juniors Riri, Fifi, Loulou et par la lecture du magazine Pif Gadget (dont Placid et Muzo), ce maître du recyclage ordurier affine son art du collage en vomissant sans distinction ses influences graphiques, musicales, publicitaires, télévisuelles, cinématographiques. A la sortie de ce tourbillon iconoclaste, il conserve toujours son sens du dérisoire et cet humour immédiat, saboté par une incorrigible tendance au vandalisme. Révoltant. Inégalable.

 

Juin 2011, 160 pages, 20 euros. Préface de Winshluss.

> Profitons de cette parution pour rappeler que Les Requins Marteaux connaissent actuellement quelques problèmes financiers sérieux. Alors faites donc une bonne action, pour une fois, et achetez leurs livres. Ca vous fera du bien à vous aussi.

L’Œil de l’idole, de S. J. Perelman – éd. Wombat

Encore méconnu en France, S. J. Perelman commence doucement à bénéficier de la reconnaissance qu’il mérite. Après Tous à l’ouest, paru chez le Dilettante en 2009, les éditions Wombat initient avec L’Œil de l’idole une anthologie des meilleures nouvelles de ce pilier de la revue New Yorker. Vingt textes lapidaires, datant de la période 1930-1948, composent ce premier volume guidé par l’ineffable sens du dérisoire de celui qui fut le scénariste, entre autres, des Marx Brothers pour Monnaie de singe ou le génial Plumes de cheval. Qu’il s’embarque à vanter les mérites de la moustache, commente la mode des filles dénudées dans la publicité (déjà !), ou s’acharne à monter des jouets en kit, Sydney Joseph Perelman affirme son art de la description piquée d’ironie, maniée avec une plume chic et détachée, faussement snob, qui frise toujours le ridicule. Etroits d’esprit, douillets, fats, inadaptés, ses personnages – et, en premier lieu, son alter ego littéraire – servent de catalyseurs pour railler la société américaine, particulièrement son étincelante vitrine : Hollywood. Et lorsqu’il raconte une histoire, ce maître du non-sens ne peut s’empêcher d’y égrener des petites perles d’absurde, discrètement glissées dans les replis du texte, comme autant de chausse-trappes pour le lecteur (“Cette nuit-là, les douze coups de minuit sonnèrent plus tard que d’habitude”).

Son acuité lui sert non seulement à observer ses semblables, mais aussi à ciseler quelques parodies brillantes, comme Les Termites rouges, brûlot anticommuniste manichéen à l’extrême, ou l’hilarant Adieu, mon joli amuse-gueule, qui singe les romans noirs de Raymond Chandler. Revus par Perelman, ses portraits au scalpel virent au loufoque :

“Elle avait le visage fermé et me surveillait du coin de l’œil. Je regardais ses oreilles. J’aimais bien la manière dont elles étaient attachées à sa tête. Elles avaient quelque chose d’abouti. On voyait qu’elles étaient là pour toujours. Quand on est un privé, on aime que les choses soient à leur place.” (Page 138)

Malgré leur précocité, ces premiers textes imposent déjà l’humour renversant d’un écrivain prolifique, ambassadeur de ce ton juif new-yorkais qui marquera autant Harvey Kurtzman, Donald Westlake, que Woody Allen, inconditionnel de Perelman dont il loue, en préface, le “pouvoir comique sans égal”.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Guyon & Thierry Beauchamp, mai 2011, 190 pages, 16 euros. Préface de Woody Allen.