Plus si entente, de Dominique Goblet & Kaï Pfeiffer – éd. Frémok/Actes Sud BD

Plus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDC’est un petit texte de Guy-Marc Hinant, à la toute fin du volume, qui nous apprend comment est né Plus si entente. Sur le thème des recherches amoureuses sur Internet, Dominique Goblet et Kaï Pfeiffer ont initié un ping-pong dessiné entre Bruxelles et Berlin. Jusqu’à accumuler une centaine de planches et reconstruire l’ensemble pour que surgisse une narration. Ce cheminement morcelé explique l’aspect à la fois composite et élastique du récit. Le rythme change sans cesse, tout comme les techniques graphiques des auteurs, qui passent du dessin à la peinture, du feutre au collage, de la couleur au noir et blanc.

On pénètre discrètement, à petits pas, dans ce magnifique livre, assaillis par les formes, les couleurs, les mots, et les sentiments que ces images suscitent immédiatement chez nous, avant que des formes n’émergent. Il y a la mère, seule, divorcée, noyée dans ses livres, qui décide de rencontrer des hommes grâce aux sites de rencontres. Le père, trop humaniste pour son boulot de flic, amoureux de son ex-femme. Et leur fille, ombre qui hante encore les murs d’une maison qu’elle semble avoir pourtant quittée définitivement.

A l’image de son esthétique kaléidoscopique, Plus si entente n’hésite pas à mélanger les tons, jouant autant sur une trivialité réjouissante (quand s’alignent les dizaines de profils des « candidats » sélectionnés par la mère sur Internet) que sur une émotion qui s’insinue, lancinante, versatile, dessin après dessin, pour nous baigner au plus profond du désespoir maternel. Goblet & Pfeiffer n’attaquent pas leurs personnages frontalement mais leur tournent autour pour mieux les cerner, en passant parfois par la fantasmagorie, d’autres fois simplement par un moment de silence, un mot inattendu, ou l’intrusion d’une couleur qui ouvre une brèche et nous dévoile un nouvel élément. Un portrait de la solitude, du manque et de l’amour, mené avec une sensibilité extraordinaire .

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Octobre 2014, 180 pages, 30 euros.

Peau de lapin, de Gauthier – éd. Misma

Peau de lapin Gauthier MismaAvec sa couverture toute douce, son joli titre fluo et son petit format carré, Peau de lapin instaure tout de suite un lien intime avec son lecteur. Le tendre trait de crayon à papier forme un dessin accueillant ; la monotonie du découpage est propice à une lecture ronronnante. Il est question d’enfance, de gamins qui se déguisent en lapin, d’après-midis au soleil, de jeux insouciants. Tout du moins, c’est comme ça que tout commence. Car ensuite, le malaise s’installe, et avant qu’on ait pu s’en rendre compte, la légèreté s’est muée en gravité. L’innocence du dessin a fait volte-face : la fragilité du crayon dégage soudain une force étonnante, et souligne l’embourbement d’une vie d’enfant.

Violence domestique, divorce, solitude, ennui, rejet : le bambin planqué sous sa cagoule aux grandes oreilles perd peu à peu le contact avec la réalité, et essaie tant bien que mal de reprendre en main sa destinée. Délicatement, Gauthier réutilise les ressorts de la bande dessinée classique que son personnage aime tant lire : des histoires courtes, des décors connus (l’école, la piscine…), des situations habituelles (la concurrence entre gamins) et des personnages familiers (le prof, l’animal de compagnie). Sauf qu’au lieu de s’achever sur un gag, chaque court récit dégringole un peu plus vers la noirceur, comme un Petit Nicolas qui s’enfoncerait dans l’ombre, paniqué par la dureté du monde qui l’entoure. Sorti en 2009, ce premier livre de Gauthier méritait une réédition : rares sont les albums qui ont su raconter les angoisses de l’enfance avec une telle acuité.

Peau de lapin Gauthier MismaPeau de lapin Gauthier Misma

Réédition. Avril 2013, 106 pages, 16 euros.

Le Tigre blanc, de Annabelle Buxton – éd. Magnani

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani couvertureUn enfant se fait gronder par ses parents. Il file au lit, puni, sans même un bisou de papa et maman. Plein de ressentiment, il se change alors en tigre blanc : “Avec mes crocs et mes griffes, je dévorerai mes parents et je ferai tout ce dont j’ai envie, même loin de la maison, sans jamais me faire gronder.” Mais la liberté du fauve tourne court lorsqu’un braconnier l’attrape dans ses filets. Il lui faut se changer en oiseau pour s’échapper et pouvoir, à nouveau, s’ébrouer sans contrainte. Jusqu’à ce qu’un chat vienne contrecarrer ses plans, l’obligeant à se devenir un chien, et ainsi de suite : à chaque métamorphose répond une nouvelle embûche, qui l’oblige encore à se transformer pour s’évader. Au point qu’il préfèrera rester enfant, certes sous le joug de ses parents, mais en sécurité au moins, à l’abri des dangers qui le guettent dans le monde.

Loin du livre pour enfant un peu simplet, Le Tigre blanc séduit par son propos atypique et cruel, qui rappelle que l’indépendance a un prix – et que l’autorité des parents possède tout de même quelques avantages… Pour mettre en image ce récit ambivalent, teinté de résignation, Annabelle Buxton opte justement pour une esthétique incertaine, qui croise différents langages, à mi-chemin entre l’illustration et la bande dessinée. Ses planches composites combinant superpositions, effets de transparence et de collage, dégagent quelque chose du Douanier Rousseau, entre désuétude et modernité. De quoi rendre ce conte doux-amer encore plus envoûtant.

Le Tigre blanc Annabelle Buxton Magnani extraitNovembre 2012, 32 pages, 14 euros. A partir de 4 ans.