Les Terres creusées, de Nicolas Roudier – éd. Actes Sud BD

Trois hommes, seuls, sous terre. Il y a Lecreux, ouvrier enthousiaste, spécialiste des galeries souterraines, fier et heureux de son travail. Donnez-lui une pioche, une direction, et il ne ménagera pas sa peine. Celui qui donne la direction, c’est “le Général”, vieil homme impotent, obséquieux et sûr de son fait, à la mentalité infantile : il aime se disputer, adore s’endormir en écoutant des histoires. Des histoires de trou évidemment – Voyage au centre de la Terre de Jules Verne ou le charnel Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier. Enfin, “Mademoiselle”, le domestique, montagne de muscles muette et obéissante, sert son patron mécaniquement, le porte quand il ne peut pas marcher, lui donne du plaisir et vide les seaux de terre que Lecreux remplit avec ferveur. En reconstituant le trio maître, valet, esclave, Nicolas Roudier bâtit son récit comme un huis clos théâtral aux des dialogues extrêmement bien écrits. Derrière cette étrange intrigue spéléologique se profile une parabole sur la condition humaine, la dépendance, l’émancipation et la servitude volontaire. Evidemment, ces personnages aliénés et leur abnégation à réaliser une tâche impénétrable rappellent le théâtre de l’absurde. Mais en plus, Nicolas Roudier exploite en effet à la perfection les capacités du medium bande dessinée : son sens aigu de la mise en scène bouleverse les codes habituels de la lecture tout en conservant une limpidité étonnante. Ici, pas de cases, l’espace est délimité par le trou qui progresse sous terre, sorte de plancher au milieu du vide. Les mouvements décomposés des corps ajoutent encore du dynamisme au découpage et de l’épaisseur à des personnages qui, on a tendance à l’oublier, se contentent de parler en creusant un boyau sous terre. Pourtant, la qualité de l’écriture, le mystère ambiant et l’audace graphique de ces planches font des Terres creusées un ouvrage envoûtant, de ceux que l’on a envie de relire à peine achevés.

Janvier 2011, 54 pages, 14 euros.