Skinheads, de John King – éd. Au Diable Vauvert

Skinheads John King 197x300 Skinheads, de John King – éd. Au Diable VauvertUn bide à bière soutenu par des bretelles, une chemise à carreaux Ben Sherman ou un polo Fred Perry, des Doc Martens noires ou cerise. Voici le croquemitaine anglais, bête raciste toujours prête à en découdre, crâne rasé assoiffé de Guinness et du sang des honnêtes citoyens : le skinhead. Dans un roman brut et sans manichéisme, John King dresse un tableau surprenant de cette tribu redoutée, confrontant plusieurs générations de skins. Si l’intrigue n’est pas forcément très originale, ce roman naturaliste s’acharne à dévoiler les nuances d’une culture à l’image désastreuse, révélatrice d’un malaise social qui perdure depuis les années 1960.

Sans nier la violence d’une partie des skins ni passer à côté des monumentales bastons entre hooligans, John King raconte la richesse d’un english way of life au confluent de la sape, de la musique et du football. Terry English, cinquantenaire tranquille, dirige une boîte de taxis, et essaie de racheter un pub pour pouvoir paisiblement siroter de la bière et jouer au billard en écoutant du ska. Son neveu Ray Coup-de-Boule, après une jeunesse agitée qui lui a valu ce surnom avenant, est désormais père de famille. Et si cet amateur d’Orwell reste profondément en colère contre le système actuel, sa droiture et ses rencontres, au volant de son taxi, en font un personnage beaucoup plus complexe que le facho de base qu’on nous décrit souvent.

Anti-drogues, anti-hippies, les skinheads sont d’abord des hommes fiers. Fiers de gagner leur place dans la société à la sueur de leur front, fiers de leur drapeau, fiers de leur élégance. Leur patriotisme, exacerbé par la peur de voir leur identité se dissoudre dans l’Europe, forme parfois un terreau propice aux idées de l’extrême droite, mais abrite aussi une grande variété de points de vue. Surtout, la politique est loin d’être leur principale préoccupation : les concerts de ska, les soirées entre potes ou le maillot bleu de Chelsea passent avant.

C’est plutôt le portrait, en creux, de l’hypocrisie de la société anglaise qui frappe. Honnis par des médias toujours prompts à les caricaturer, ignorés par les politiciens, frustrés, rejetés, les skinheads doivent sans cesse se battre contre les clichés qui leur collent à la peau. Le manque de considération dont ils souffrent illustre finalement le manque de considération de cette société britannique envers ses classes laborieuses. De ce rejet naissent la colère et la violence. Et l’impression gênante que c’est l’identité prolétaire de cette culture qui la rend si subversive, et si malvenue, dans le beau royaume d’Elizabeth II.

Traduit de l’anglais par Alain Defossé, mai 2012, 410 pages, 22 euros.

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Trésors de l’Institut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Tresors INRS Cizo Felder 220x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins MarteauxEt si les Mad Men français se cachaient du côté de l’INRS ? C’est en tout cas là que Felder et Cizo sont allés les chercher. Créé en 1947, l’Institut national de Recherche et de Sécurité, organisme de prévention des risques professionnels, s’acharne à sensibiliser et informer les travailleurs des accidents et maladies auxquels leur métier les expose. Rien de très excitant a priori. Et pourtant, les “trésors” compilés et organisés par les deux compères des Requins Marteaux, et reproduits avec beaucoup de soin dans ce splendide volume, révèlent une richesse graphique qui n’a rien à envier aux plus belles campagnes de pub ou de communication politique.

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Parmi ces affiches réalisées entre la toute fin des années 1940 et le début des années 1990, Felder et Cizo ont choisi de se concentrer particulièrement sur un affichiste, le talentueux Bernard Chadebec, interviewé en début d’ouvrage. Un artiste débordant de créativité – ce qui n’était pas gagné d’avance en travaillant pour l’INRS. La faute aux thématiques d’abord : la mort, la chute, l’amputation, l’électrocution, l’empoisonnement, la contamination… Ensuite, il faut sans cesse trouver un angle d’attaque différent pour recommander, une fois encore, à l’ouvrier de mettre des gants ou de porter ses lunettes de protection alors qu’on le lui serine depuis quarante ans. Parvenir à le surprendre pour qu’il assimile le message malgré l’environnement confus de l’atelier ou du chantier. Chadebec et ses collègues l’ont bien compris : une affiche doit “se voir de loin”, se faire remarquer, et, surtout, être immédiatement lisible et compréhensible. D’autant plus quand il s’agit de sauver des vies.

Chadebec INRS affiche souris 197x300 Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins Marteaux

Résultat ? Des compositions saisissantes, des couleurs vives, des slogans simples. C’est efficace, imaginatif, percutant. Alors que les premières campagnes de l’INRS traitent l’ouvrier comme un enfant et jouent sur la culpabilité, le propos devient progressivement moins paternaliste, les formes plus abstraites. Pour attirer l’attention des employés, la métaphore reste très prisée. Eléphants (lourds et forts), souris (petites victimes), lions (dangereux), poissons (à la merci des requins et des pêcheurs) et cochons (rigolos) s’invitent régulièrement dans ces campagnes de sensibilisation, tout comme les fakirs, les clowns, ou autres figures amusantes. Deux outils ont la faveur des graphistes : la peur et l’humour. D’un côté, les têtes de mort, les éclairs, l’omniprésence du noir accolé à un rouge sang et à un jaune coupant. De l’autre, des gags façon bande dessinée et des jeux de mots parfois désarmants, comme ce “N’enconcombrez pas les escaliers !” mettant en scène un concombre géant qui obstrue une volée de marches. Et ça, pas sûr que Don Draper et ses Mad Men y auraient pensé…

Avril 2012, 120 pages, 25 euros. Edition bilingue français-anglais. Préface de Stéphane Pimbert de l’INRS.

Chadebec INRS affiche poison Trésors de lInstitut national de Recherche et de Sécurité, de Cizo et Felder – éd. Les Requins MarteauxPOURSUIVRE AVEC > Des affiches aussi, mais dans un autre genre : notre article sur le livre Tricolores, Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite, de Zvonimir Novak.

La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinés

Histoire compteurs Cardon 300x235 La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinésUn silence assourdissant. Des ruelles vides et froides. Des perspectives infinies, rendues par un dessin précis, proche de la gravure. Lugubre comme une peinture de Giorgio De Chirico, la ville qu’esquisse Cardon semble avoir été désertée, délaissée par les odeurs de la vie, le bruit des occupants. Seuls quelques rares piétons s’y aventurent, juste escortés par l’écho de leurs pas sur le pavé. Crâne rasé, silhouette maladive, les habitants ressemblent à des fantômes rendus bossus par un boîtier fixé entre leurs omoplates.

La raison ? L’air, devenu rare, et donc cher. “Bientôt, on nous fera payer l’air que nous respirons…”, prophétisait le prêtre révolutionnaire anglais John Ball à de la fin du XIVe siècle. Sa prédiction s’est avérée, et désormais, chaque homme, chaque femme, chaque enfant trimballe, greffé sur le dos, son compteur à air. Interdiction de dépasser les quotas. Et impossible, comme le rappelle la mère de Jules, l’écolier dont nous lisons le journal intime, de dépenser l’air pour “des bêtises comme respirer des fleurs ou monter l’escalier quatre à quatre”.

Cardon 17 juin 285x300 La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinésUnique bouffée d’oxygène dans ce quotidien suffocant, quand les finances le permettent, Emile et sa mère vont faire une promenade dans les beaux quartiers. Là où les enfants gambadent, là où l’on peut même se permettre de gâcher de l’air pour des animaux de compagnie, là où le gris minéral qui recouvre les pages est brutalement assailli par des couleurs éclatantes, à commencer par le vert radieux, vif, presque aveuglant, des parcs arborés. Le retour dans les quartiers pauvres blafards, dominés par des usines imposantes, n’en est que plus brutal. Les ouvriers triment pour pouvoir se payer le droit de respirer, la joie est devenue hors de portée de leur bourse : rien ne consomme autant d’air que le rire. Seuls les replis du cerveau peuvent, en secret, cacher quelques miettes de subversion aux contrôleurs d’air tout puissants.

Originellement paru en 1973 dans un format BD classique, l’album a été remonté, s’apparentant pour cette nouvelle édition à du texte illustré, dans un format à l’italienne idéal pour faire respirer les perspectives des paysages sépulcraux de celui qui dessine chaque semaine, depuis trente ans, les hommes politiques de dos dans Le Canard enchaîné. Imaginant une sorte de Big Brother ultime, rejeton de la logique capitaliste poussée à son extrême et de la pollution qui gangrène notre environnement, Cardon signe une fable d’anticipation maligne, dont la simplicité décuple l’éloquence. Un ouvrage aussi beau d’asphyxiant, dont la chute acérée reste en travers de la gorge.

Cardon 9 juin La Véridique Histoire des compteurs à air, de Cardon – éd. Les Cahiers dessinésRéédition, février 2012, 160 pages, 28 euros.

El Sexto, de José María Arguedas – éd. Métailié

El Sexto Jose Arguedas 195x300 El Sexto, de José María Arguedas – éd. MétailiéEn 1937, José María Arguedas, alors étudiant, est arrêté lors d’une manifestation antifasciste. A cette époque, le Pérou vit sous le joug du général Benavides. Arguedas et ses compagnons sont enfermés dans le pénitencier de Lima, le lugubre El Sexto. Le futur écrivain y reste pendant huit mois. Ce n’est que vingt ans plus tard, à la fin des années 1950, qu’Arguedas en tire un roman. A travers les yeux de Gabriel, un étudiant idéaliste, rêveur et affilié à aucun parti, on parcourt l’étrange prison péruvienne, dont les locataires sont répartis selon des strates précises. Au rez-de-chaussée, les assassins et les clochards, la lie de Lima. Au premier étage, les criminels non récidivistes, violeurs, escrocs, voleurs. Au second, les prisonniers politiques. Tout ce petit monde s’observe, accoudé aux parapets, évitant soigneusement l’escalier central pour ne pas se mêler aux autres.

L’incarcération, arbitrairement ordonnée, devient une torture quotidienne : le médecin ignore ses patients, les dirigeants de la prison sont lâches et sadiques, les clochards ont si faim qu’ils lèchent le sang répandu sur le sol après une bagarre, et les assassins s’enrichissent en violant et prostituant les détenus les plus faibles. Pourtant, la prison apparaît aussi comme un lieu de formation, d’éveil, d’appréhension du monde.“Réfléchis, ami étudiant. La prison, ça sert à ça.” Petit à petit, sous la plume lancinante de José María Arguedas, les murs du pénitencier d’El Sexto s’estompent, devenant une sorte de métaphore universelle non seulement du pénitencier, mais de la société tout entière. Chaque personnage devient un symbole, comme ce caïd qui reproduit en détention l’oppression de l’extérieur, ou ce commissaire, emblème d’une tyrannie funeste.

Quant aux détenus politiques, du haut de leur deuxième étage, ils semblent peu préoccupés par la population qui tente de survivre en bas de l’échelle. Critique amère du dogmatisme politique, El Sexto met en scène le clivage entre les deux organes de la gauche péruvienne, l’APRA (Alianza Popular Revolucionaria Americana) et le parti communiste local, chacun accusant l’autre dans une cacophonie puérile, et privilégiant la rigueur idéologique à l’instinct d’humanité. “Pourquoi sommes-nous obligés de nous combattre ici aussi, en prison ? Ne sommes-nous pas enfermés pour la même cause ?” José María Arguedas touche ici du doigt le drame du XXe siècle, cette propension de la gauche à s’entredéchirer plutôt que de lutter contre le véritable ennemi fasciste. Pendant ce temps, les Indiens, les pauvres et les ouvriers continuent de souffrir, courbés sous le poids de l’exploitation des entreprises américaines, si puissantes en Amérique du Sud. Et les despotes en uniforme, eux, gardent la mainmise sur le pays. “Ils savent plus reconnaître un être humain ; et même eux, ils perdent la conscience qu’ils sont humains. L’uniforme, mon ami, c’est la sépulture qui sépare le galonné de nous.”

Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Eve-Marie Fell, octobre 2011, 192 pages, 18 euros.

Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx & Friedrich Engels – éd. Aden

manifeste parti communiste marx 210x300 Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx & Friedrich Engels – éd. AdenA force d’avoir été perverti par une flopée de dictateurs, à force d’avoir été pilonné par le manichéisme de la Guerre froide, à force d’avoir été accaparé par un parti qui ne pèse plus aucun poids politique, le Manifeste du parti communiste devrait depuis longtemps avoir été recyclé pour fabriquer des meubles en carton. Et pourtant, voilà que les éditions Aden osent le republier. Soigneusement annotée, cette réédition permet de saisir l’importance fondamentale de ce texte dans la seconde moitié XIXe siècle, comme le rappelle la préface à l’édition anglaise de 1888 : “l’histoire du Manifeste reflète notablement celle du mouvement ouvrier contemporain ; à l’heure actuelle, il est incontestablement l’œuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d’ouvriers, de la Sibérie à la Californie.” Les sept (!) préfaces réunies, écrites à l’occasion des nombreuses traductions et réimpressions, témoignent d’ailleurs de l’attention constante que portent Marx et Engels, soucieux d’affiner leur analyse, à l’évolution du combat ouvrier. Sans trop de surprise pourtant, le Manifeste garde aujourd’hui encore – on serait tentés de dire : aujourd’hui, encore plus – une acuité criante. Même si la terminologie ouvriers-bourgeois est devenue en partie désuète, les mécanismes de la société capitaliste, ses abus et ses errements, y sont détaillés avec une logique implacable.

La bonne idée de l’éditeur, c’est d’avoir illustré cette version avec des gravures du génial Frans Masereel (1889-1972). Ses planches expressionnistes, allégories limpides ou bribes de la vie industrielle, mettent en scène des usines colossales, un peuple ouvrier qui se réunit, s’organise, ploie au labeur sous le joug de contremaîtres infernaux ou manifeste dans la rue. Avec sa technique brute, primitive même, Masereel tire le portrait d’une modernité aux disparités sociales aussi contrastées que son noir et blanc. “Son génie est, comme celui de Balzac, de Walt Whitman, tourné tout entier vers l’universel, disait de lui Stefan Zweig. Parce qu’il sent le monde entier, il agit sur toutes les classes et tous les peuples.”

Masereel, qui se sert habituellement du roman graphique, uniquement composé d’illustrations, pour être compris de tous, trouve un écho non seulement idéologique mais aussi formel dans le Manifeste, dont la limpidité doit permettre de convaincre même ceux que l’éducation a délaissés. “Cette œuvre de l’esprit compte si peu sur des acquis préalables qu’on n’a même pas besoin de savoir lire ou écrire pour la saisir”, constatait Thomas Mann à propos de l’artiste belge. Pour un peu, on pourrait dire la même chose du texte de Marx et Engels, dont la pertinence, plus de 150 ans après sa rédaction, nous met face à l’enlisement désolant de notre société. Loin d’une époque où les droits des travailleurs progressaient au lieu de se réduire.

La citation de Stefan Zweig est tirée de la préface de La Ville, celle de Thomas Mann de celle de Mon livre d’heures, deux ouvrages de Frans Masereel magnifiquement édités par les éditions Cent Pages.
Traduit par Laura Lafargue, illustré par Frans Masereel, octobre 2011, 138 pages, 12 euros.