Au secours ! Un ours est en train de me manger !, de Mykle Hansen – éd. Wombat

Au secours Un ours est en train de me manger Mykle Hansen WombatMarv Pushkin est un enfoiré, un vrai. Misogyne, mesquin, caractériel, ce publicitaire despotique et imbu de lui-même exècre ses semblables et déteste sa femme. Le genre de type qui donne un prénom à son pénis – Walter -  et se prend pour le roi de la jungle parce qu’il se tape la petite du service client, influençable et obéissante (les deux qualités qu’il préfère chez une femme). La seule chose qu’il aime, c’est lui – et ses signes extérieurs de richesses bien sûr, veste en peau de chameau et Land Rover 4×4 toutes options en tête.

Problème : quand s’ouvre ce roman, Marv est coincé sous le fameux Land Rover, les jambes écrasées par l’essieu, tandis qu’un ours est tranquillement en train de lui bouffer les pieds. Situation critique, mais pas alarmante : le bon Marv a sous le coude des kilos de viande séchée, et assez de drogues diverses (calmants, anxiolytiques, analgésiques…) pour ne même pas ressentir la douleur. Alors, c’est parti pour 150 pages de rire, où le crétin imbu de lui-même piégé sous sa carlingue pendant des jours déverse son fiel sur la société, vomit sa haine de la nature, tresse les louanges de son rutilant Land Rover et s’embarque dans des délires causés par la solitude et l’abus de narcotiques.

Explorant le dédale des névroses de l’homme moderne écrasé par son ego surdimensionné, Mykle Hansen signe un roman dans lequel son humour outrancier et son (très) mauvais esprit tiennent la distance, portrait acide de notre monde consumériste. Ce n’est pas parce que l’ours lui a grignoté les pieds que Marv va se laisser faire : “Tu te prends pour un dur, Monsieur l’Ours ? J’ai botté des culs plus gros que le tien. Mange, dors et sois poilu ; demain, je te crève.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Beauchamp, janvier 2014, 160 pages, 17 euros.

Le Salon de thé de l’Ours malais, de David Rubín – éd. Rackham

Sigfrido, vieil ours sympa au regard velu, tient un salon de thé chaleureux, point de rendez-vous de tous les dépressifs du coin. Dans son “dispensaire pour les âmes”, il croise des hommes et des femmes blessés, amputés par la perte d’un être cher, écorchés vifs par les rudesses de l’existence, torturés par le départ de l’amour de leur vie. Tous sont en miettes. En résultent des histoires lyriques comme Les Feux de l’amour, collantes comme un carambar ramolli, et, souvent, démonstratives comme le journal intime d’une adolescente vierge depuis trop longtemps. Et pourtant, contre toute attente, ça marche. Visiblement conscient du poids du tragique dans ses récits, David Rubín s’attelle à contrebalancer cette débauche sentimentale, le plus souvent avec réussite. D’abord, l’ouvrage se compose de courtes nouvelles, lui permettant de ne jamais s’enliser dans des intrigues trop lourdes. Ensuite, l’Espagnol sait instiller ici ou là un humour salvateur, qui prend souvent une forme parodique, comme lorsqu’il réutilise les figures de Superman ou de Batman pour les entraîner dans ses drames mielleux. Avoir choisi de mettre en scène des animaux humanisés, qui apportent distance et légèreté au sujet, compense aussi le mélo ambiant. Mais surtout, ce sont ses graphismes qui rendent si attachant Le Salon de thé de l’Ours malais. Impétueux, explosif, ardent, son noir et blanc emprunte autant à Frank Miller qu’aux mangas d’Akira Toriyama ou aux dessins animés de Walt Disney. Chaque personnage est incarné avec passion, le recueil trouvant du coup le juste équilibre entre des histoires naïves, presque mièvres, et un dessin imprégnant chaque scène de son exaltation. Si bien que Rubín gagne finalement son pari, imposant son ton désespéré et sucré à la force de son trait.

Traduit de l’espagnol par Alejandra Carrasco Rahal, mars 2011, 184 pages, 18 euros.