MUSIQUE / Hommage à Gilles Verlant (1957-2013)

Par Julien Demets

Cela fait plus de six mois que je n’ai pas pris ma plume (en fait, un vieux clavier Toshiba) pour écrire un article sur L’Accoudoir. Il faut dire qu’entre-temps, j’ai eu l’étrange idée de trouver un boulot, trahissant l’un des grands principes de notre rédaction.

Si je me permets aujourd’hui de revenir et de parler en “je”, c’est pour rendre hommage à l’animateur, écrivain et voix-off la plus cool du PAF, Gilles Verlant.

Gilles Verlant était mon héros. Il ne jouait pourtant pas au foot, n’y connaissait même rien du tout, et bien qu’étant l’un des plus grands connaisseurs de rock au monde, son apparence ne présentait aucun attribut (cheveux longs, tatouages, guitare sur le dos) pouvant a priori susciter la fascination d’un adolescent.

Mais il y avait trois trucs que j’adorais chez lui, trois trucs qui me faisaient appeler mon frère tous les samedis matins pendant la récré au lycée pour lui rappeler d’enregistrer – sur cassette audio, nous sommes en 2002 – L’Odyssée du Rock sur Oüi FM (à l’époque où Oüi FM n’appartenait pas à ce crétin d’Arthur qui, à son arrivée, foutra Gilles à la porte).

Premièrement, Gilles était l’un des types les plus pointus que je connaisse en musique. Je me félicite d’avoir pu lui dire un jour en face à quel point l’émission spéciale 25 ans du punk du mois d’avril 2002 avait changé ma vie. Je l’ai tellement réécoutée que je me souviens encore de l’ordre des chansons : Personnality Crisis des New York Dolls, This is the Modern World de The Jam, I Belong to the Blank Generation de Richard Hell… Mongoloïd de Devo m’avait traumatisé, je n’écoutais plus que ça.

En clair, les deux années qui avaient suivi s’étaient résumées, pour moi, à racheter tous les albums dont un extrait avait été diffusé ce jour-là.

La deuxième chose qui, à mes yeux, plaçait Gilles Verlant au-dessus de tous les autres spécialistes de rock en France, c’est le fait que, justement, il n’en soit pas vraiment un. Lui seul pouvait enchaîner un titre des Buzzcocks avec un morceau des Compagnons de la chanson ou de Lio. Gilles Verlant ne bâtissait aucune frontière entre les genres et, mieux encore, entre les artistes prétendument “mainstream” et “underground”.

C’est à lui que je dois de n’avoir jamais observé cette distinction puriste, absurde, entre les œuvres nobles et les ringardes, de pouvoir confesser avec jubilation un amour également partagé pour le premier album de Magazine et la chanson Toujours pas d’Amour de Priscilla.

Gilles Verlant faisait connaître mais ne se prenait jamais pour un gardien du temple.

Enfin, et par-dessus tout, Gilles Verlant était DRÔLE. Quand certains s’obligent à porter des lunettes noires pour faire rock, ou se croient plus savants en donnant à leurs analyses une complexité dont la musique n’a pas besoin (ouais, le punk, tu vois, c’est du situationnisme teinté de dadaïsme, tu vois…), lui s’amusait d’avoir involontairement lancé la carrière de Plastic Bertrand, préférant la petite histoire, l’anecdote débile et le détail cocasse aux nébuleuses démonstrations musicologiques.*

Cette légèreté, qui transpirait dans le moindre de ses écrits – drôles, érudits, jamais pontifiants –, était celle du bonhomme, aussi marrant et sympa dans la vraie vie que derrière son micro. La première fois que je l’avais rencontré, je m’étais avancé timidement vers lui dans une des allées du Salon du Livre de Paris, lui tendant une main moite en guise de bonjour. Dans les cinq minutes, il m’avait proposé de venir assister en studio à l’enregistrement de L’Odyssée !

Voilà, j’aurais voulu trouver une conclusion un peu classe, “adieu l’Artiste” ou un truc du genre, mais ça sonne faux. Je me contenterai donc d’un bon vieux : “C’est relou, t’es mort alors que Michel Sardou va super bien, lui…”

Quoique si ça se trouve, il kiffait Sardou.

* À ce titre, l’ouvrage Les Miscellanées du Rock, qu’il a coécrit, fait figure de Bible. Mais vous pouvez aussi acheter tous les autres.