Aujourd’hui l’Abîme, de Jérôme Baccelli – éd. Le Nouvel Attila

Aujourd hui l Abime Jerome Baccelli Le Nouvel AttilaCertains, pour raconter une histoire, ont besoin d’une nuée de personnages secondaires, d’un décor foisonnant en trois dimensions et d’une intrigue construite comme un millefeuille. Jérôme Baccelli, non. Il lui suffit d’un bateau qui vogue sur l’eau, sur lequel un type solitaire se pose des questions et, parfois, appelle sa femme pour partager ses doutes. Le type en question vient de tout plaquer, en premier lieu son job chez le plus grand financier de la planète, pour s’embarquer sur sa coquille de noix, remonter la Seine, déboucher dans la mer, et rejoindre l’océan. Une échappée belle, du bleu à perte de vue.

Immédiatement, l’écriture tout en va-et-vient imprime sur ce récit minimaliste une tension palpable, malgré l’étrange inaction qui caractérise une histoire qu’on pourrait qualifier de roman d’aventures intérieur. Et même lorsque le texte devient plus abstrait, plus flou, et que l’on perd un peu le fil, l’auteur nous rattrape toujours au vol. De la Grèce antique à nos jours, Aujourd’hui l’Abîme raconte ce “courant de pensée souterrain” qu’auraient partagé en secret Galilée, Van Gogh, Hubble et consorts, scientifiques et artistes qui, tous, se sont “faufilés entre les lois et les écoles, les poncifs et les standards” pour percer le mystère du vide. Celui de l’éther, du bleu du ciel, voire des cours de la bourse : car si Jérôme Baccelli remonte le temps et suit les traces de ces déviants plus ou moins oubliés, c’est aussi pour se pencher, d’une manière originale, sur la fameuse crise financière qui nous obsède depuis plusieurs années maintenant. Il s’appuie sur l’Histoire pour raconter la domination de l’informatique et la fuite en avant des banquiers qui jouent à faire de l’argent en triturant des algorithmes. Fable érudite, Aujourd’hui l’Abîme cache sous son rythme vaporeux et son approche intrigante une grande force de subversion. “L’Ether, c’est comme la littérature : ça n’a jamais servi à rien… sauf à survivre.”

Mars 2014, 160 pages, 16 euros.

Jim Curious, Voyage au cœur de l’océan, de Matthias Picard – éd. 2024

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DLorsqu’on était petits, quand Picsou Magazine faisait un numéro spécial en trois dimensions, lunettes bicolores offertes, le résultat n’était jamais très folichon : réduit à deux traits vert et rouge, le dessin gagnait une vague épaisseur tremblotante, pas franchement impressionnante. Avec Matthias Picard par contre, le résultat est ébouriffant. L’auteur de Jeanine élabore des compositions d’où se détachent quatre, cinq, six plans différents. Avec un savoir-faire admirable, il arrive à susciter un effet de relief sur un magnifique noir et blanc gratté, plein de charme. La bichromie cyan-rouge disparaît comme par magie quand on chausse les lunettes idoines, et laisse le dessin prendre toute son ampleur.

Matthias Picard a su développer un univers qui justifiait l’utilisation de la technique de la 3D. Le récit, muet, plonge en effet au cœur du monde du silence, dans le sillage d’un plongeur qui explore les fonds marins. L’album se mue en un ballet féerique, où chaque élément devient vivant, où les poissons, les algues ou les lointains reflets de la surface tourbillonnent sous nos yeux émerveillés. D’autant que contrairement à la distance entre le spectateur et l’écran de cinéma, ici, le contact direct de nos mains avec la page s’avère réellement troublant.

Jim Curious et son scaphandre suranné s’enfoncent dans les abysses de la grande bleue et, en même temps, semblent remonter le temps en nous remémorant nos lectures d’enfance (Jules Verne, Robert Stevenson…), à l’époque où nos samedis après-midis pluvieux s’achevaient souvent devant les documentaires de Jacques-Yves Cousteau. A l’époque où l’on pensait qu’il suffisait de mettre la tête sous l’eau pour croiser des requins, des galions engloutis avec leurs trésors, des villes noyées ou des avions de guerre recouverts par la flore sous-marine. Avec une poésie simple comme la nature luxuriante qu’il met en scène, Matthias Picard signe un ouvrage enchanteur, comme on n’en avait pas lu depuis longtemps. Avatar peut aller se rhabiller.

Jim Curious Voyage au cœur de l ocean Matthias Picard 2024 3DOctobre 2012, 52 pages, 19 euros. Deux paires de lunettes 3D sont fournies avec le livre.


☛ LIRE UN EXTRAIT > de Jim Curious : cliquer ici.

☛ A LIRE > Notre article sur le précédent livre de Matthias Picard : Jeanine.

RENCONTRE AVEC JON KALMAN STEFANSSON / Le poète qui écrivait des romans

L’écriture de Jón Kalman Stefánsson est de celles qui, d’abord, inhibent. Si riche, si fragile, si délicate qu’elle en devient intimidante. Servi par la splendide traduction d’Eric Boury, Entre ciel et terre semble s’animer sous nos yeux, enfler comme les vagues grises de l’océan, changer de cap au gré des bourrasques glacées balayant une Islande atemporelle, rude et sauvage. Histoire de marins, histoire d’amitié, de culpabilité et de mélancolie, ce roman empreint d’une poésie envoûtante est peuplé de livres assassins et de lecteurs aveugles, de croyances incertaines et d’inquiétudes jamais étouffées. Ce texte bouleversant, l’un des plus beaux parus en 2010, sort ces jours-ci en édition de poche. L’occasion de discuter avec son auteur, invité du Salon du livre de Paris, en attendant, pour la fin de l’année 2011, la suite de ce récit renversant, conçu comme une trilogie.

Quand on se plonge dans Entre ciel et terre, on a l’impression de lire un poète qui fait de la fiction. Etes-vous d’accord avec cette description ?

J’ai publié plusieurs recueils de poèmes avant de faire des romans, c’est comme ça que j’ai commencé. Désormais, je ne peux plus écrire de poésie, donc tous mes vers se glissent dans mes fictions. De toute façon, à mes yeux, la frontière entre les deux disciplines est très poreuse, et disparaît même souvent. J’aime que ces deux mondes se rejoignent et s’entremêlent. C’est ce que j’apprécie chez des auteurs comme José Saramago, Knut Hamsun ou Herta Müller. Je les considère comme des poètes qui écrivent de la fiction.

Pourquoi dites-vous que vous ne pouvez plus écrire de poésie ?

Je n’ai jamais été vraiment heureux lorsque je faisais des poèmes. Quelque chose me manquait, je ne parvenais pas à mettre toute mon âme dans mes textes. Et puis j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je lis beaucoup de poésie, j’en ai traduit aussi, et ça m’a permis de voir que je n’étais pas du même monde.

On sent dans votre écriture une grande souplesse, comme si vous vous laissiez surprendre par ce que vous écriviez. C’est le cas ?

Cela fait clairement partie de mon style. Je commence toujours à travailler avec un plan assez précis, mais dès que je me mets à écrire, quelque chose de nouveau me vient, quelque chose d’imprévu, que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est là que mon écriture rejoint la poésie : je laisse la porte ouverte à l’inattendu. J’écris avec mon cœur, avec mes sentiments. Or mes sentiments changent tous les jours, évoluent selon mon humeur, les événements extérieurs… Finalement, qu’est-ce que la création, sinon cette part d’incertitude et de spontanéité ? Je n’aime pas cet aspect de la fiction qui voudrait que tout soit anticipé, calculé. Le lecteur le sentira, et il ne sera jamais touché, jamais surpris. Lire la suite