Saint-Genès ou la vie brève, de Roland Cailleux – éd. Le Dilettante

saint genes la vie breve roland cailleux reedition couverture le dilettanteSaint-Genès ou la vie brève est un livre qui se mérite. Initialement paru en 1943, sous l’Occupation, ce texte méconnu déconcerte : le ton hors du temps paraît classique au point d’en être désuet, et le sujet, la jeunesse d’un poète en herbe, est depuis bien longtemps un cliché de la littérature. Pourtant, dès le deuxième chapitre, Roland Cailleux (1908-1980) bouleverse tout. Au journal intime à la première personne succèdent des dialogues dignes d’une pièce de théâtre. Il en sera ainsi au cours des treize chapitres qui composent l’ouvrage :  chaque partie marque un changement radical de la forme littéraire adoptée. Echanges épistolaires, extraits des poèmes du jeune héros, point de vue d’un nouveau personnage, conte de fées… Le récit passe sans effort du je au il, du on au tu. Cailleux a compris que le genre romanesque incarnait la liberté ultime de l’écrivain, et en use avec talent.

Cette constante réinvention n’est pas sans conséquence sur la lecture, évidemment. Du fait de la désarticulation du roman, la tension narrative ne peut progresser, puisqu’à l’arrivée d’un nouveau chapitre correspond donc une remise à zéro des compteurs. Au lieu d’être porté par le tempo de la trame, Saint-Genès ou la vie brève baigne dans une lenteur inhabituelle, un engourdissement aux airs de rêve : l’auteur donne l’impression que la vie de son poète, hésitante, se construit sous nos yeux. A travers ce récit initiatique, il évoque l’éducation, la religion, ses amitiés, ses voyages, ses lectures. Rien de foncièrement nouveau ; toutefois, l’ami de Gide, Breton ou Vialatte parvient à faire mouche, notamment grâce à un sens de l’observation aussi aiguisé que cruel. Et souvent, presque sans que l’on s’y attende, surgissent des pages prodigieuses, sur l’amour, la mort ou la solitude, peut-être parmi les plus belles du XXe siècle, à l’image de l’ultime chapitre, d’une beauté confondante.

Réédition, avril 2011, 450 pages, 25 euros. Préface de Michel Déon.

Mascarade, de Gabriel Chevallier – éd. Le Dilettante

De Gabriel Chevallier, on ne se souvient plus de rien, ou presque. Juste d’un Clochemerle, roman satirique dépeignant les déchirements de deux France, l’une laïque et l’autre catholique. Amusant, ce texte reste pourtant bien en retrait de ceux qu’il a éclipsés, et que l’on redécouvre peu à peu grâce au Dilettante. L’an dernier, la réédition de La Peur (1930), sur l’horreur quotidienne d’un soldat de la Première Guerre mondiale, avait révélé un écrivain que l’on ne soupçonnait pas. Mascarade, recueil de cinq nouvelles paru en 1948 prouve définitivement que Chevallier vaut mieux que son image d’auteur de seconde zone.

Le premier récit, Crapouillot, s’attaque encore à la guerre 1914-1918. Seulement cette fois, Chevallier change complètement de point de vue par rapport à La Peur : en optant pour un humour corrosif, il dresse le portrait grinçant d’un colonel autoritaire qui “veut des morts” pour tenir à jour ses statistiques, et se préoccupe moins de la vie des soldats que de son avancement. La tonalité outrancière, appuyée par un argot très expressif, rend plus terrible encore la description des tranchées, le vacarme des obus, l’écrasante présence de la mort, l’absurdité des combats ou les stratégies absconses du commandement.

“Dans un décor comme brûlé par l’acide et les gaz. Pour paysage, d’immenses mares de purin humain où baignaient les macchabs, dans une odeur puissante qui mariait le vomis, les chiottes et la morgue. Et ça tonnait, ça giclait, ça tombait de partout, la sacrée ferraille éventreuse. Ca vous tombait dessus ou à côté.” (page 79)

Violente diatribe contre “la plus formidable connerie des temps modernes”, cette longue nouvelle confesse toute l’amertume d’un homme envoyé au fond des tranchées dans sa jeunesse qui a vu, à l’âge mûr, resurgir la folie meurtrière en 1939. Cette lassitude quant à l’espèce humaine, qui confine parfois à la misanthropie, parcourt tout le recueil. Gabriel Chevallier ne cesse de tomber les masques des citoyens lambda, de creuser les histoires de famille, de pointer du doigt le cynisme et la cruauté des relations humaines, la fameuse mascarade. La vieille chouette pétomane dont la mort réjouit toute sa famille (Tante Zoé), ou le Français chauvin et rebelle qui se retourne aussi sec et se met au service de l’occupant allemand par facilité (Le Sens interdit) montrent à quel point Chevallier excelle dans l’exercice du portrait ironique. Ainsi, dans Le Perroquet, éclate tout le désillusionnement de l’auteur : un pauvre type passablement médiocre, commet un crime crapuleux, tuant une vieille à coups de marteaux. Effrayé par la perspective de son arrestation voire de son exécution, il décide de se fondre au mieux dans le moule de la société, pour ne pas se faire remarquer. Le voilà devenu le Français modèle.

“Il honorait la loi, l’ordre et la police comme peu de Français savent le faire. Il honorait la famille et la patrie, saluait avec ferveur le drapeau, admirait les puissants, reconnaissait la nécessité des hiérarchies et de la soumission aux élites. (…) Son crime l’avait enrichi de bons sentiments.” (page 169)

Par le biais de ce texte noir aux antipodes des canons du genre policier, Chevallier ridiculise le Français moyen, l’obéissance et la tiédeur, en faisant d’un assassin le citoyen rêvé des sociétés modernes, glorifiant le conformisme et la soumission. Meckert ou Manchette ne sont pas loin. Chevallier prête même à son personnage un discours insolite, mi-anarchiste, mi-provocateur, et ose mettre sur le dos de la police les forfaits des hors-la-loi (“Si les assassins étaient moins traqués, peut-être que beaucoup ne récidiveraient pas”).

Charge violente contre les faux-semblants d’un monde dirigé par les lâches, les orgueilleux et les traîtres, Mascarade est un livre drôle, féroce et désabusé, qui confirme ce que La Peur avait avancé : il faut lire Gabriel Chevallier.

Réédition, octobre 2010, 320 pages, 22 euros.