911, de Shannon Burke – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

911 Shannon Burke SonatineOllie Cross est ambulancier à Harlem. Un quartier comme une zone de combat, l’expression revient encore très souvent au début de ces années 90. Des rues sales, des stations de métro délabrées, des poubelles qui débordent, des rats, des terrains vagues un peu partout, des taudis. La violence, le crime, la pauvreté et le désespoir. Ollie affecté à la station 18 « la plus grosse, la plus débordée, la plus difficile et la plus frondeuse de l’ensemble des services d’urgence de New York ». Sa vie qui devient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balles, de crises cardiaques. D’asthmatiques, de schizophrènes, d’ados accouchant dans une cage d’escalier, de types s’immolant par le feu avant de se jeter par la fenêtre, de cadavres à des stades variés de décomposition. « Un bout de dentelle taché de sang, arraché à la chemise de nuit d’une vieille dame battue à mort avec des haltères, la main minuscule et recourbée d’un bébé mort de faim dans son berceau, une diabétique atteinte d’artériopathie oblitérante des membres inférieurs qui se plaignait qu’une drôle d’odeur de dégageait de son pied infecté… »

La mort anesthésiée à force d’être croisée, les changements manifestes et rapides. « Vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments. » Tous les sentiments. La mauvaise pente que l’expérience d’Ollie (comme un traumatisme) illustre en syncope. Que le récit égrène en un manuel terrible et hypnotique. « Garde les yeux ouverts. Reste calme. Et regarde toujours derrière toi.» « Vous n’aurez bientôt pour seul paysage que celui des quartiers insalubres, les exclus, les sans-abris, les fous, les toxicomanes, les malades, les mourants et le morts… Vous serez témoins de toutes les saloperies qu’on cache à la majeure partie de la population. » « Vous êtes formés pour affronter des désastres. Des accidents de voiture. Des démembrements. Des mutilations. Des brûlures » « Faut être préparé. C’est pas Disneyland, ici. On est à New York mon vieux ! » …

Les bleus et l’envie de sauver le monde. Les sirènes, les brancards, les brancardiers, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots. Le sordide incessant et l’horreur banale qui confine au grotesque. La médecine punitive et les inguérissables. Le corps et l’esprit qui s’épuisent. « Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. » A tombeau ouvert.

TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR DINIZ GALHOs, juin 2014, 208 pages, 16 euros.

Les Nuits de San Francisco, de Caryl Férey – éd. Arthaud

Par Olivier Michel

Les Nuits de San Francisco Caryl Ferey ArthaudSam, sioux Lakota de la tribu Oglala, trompe son ennui, la misère, le chômage et la mémoire déchirée de son peuple en se noyant dans l’alcool. Il quitte l’enfant à naître ainsi que la réserve de Wounded Knee (lieu du massacre de 300 hommes, femmes et enfants, assassinés par l’armée américaine le 29 décembre 1890) pour Flagstaff, Arizona puis Las Vegas où il escalade et construit les buildings de cette cité de pacotilles, capitale du jeu et Disneyland de l’illusion ; puis vient la crise, il doit reprendre la route comme d’autres dizaines de milliers de travailleurs itinérants, direction San Francisco. Sam, est un paumé défoncé par la vie et ses substituts les dopes et les alcools, obsédé par le passé, qui erre à travers la ville.

A l’arrivée du soir, il croise une jeune femme équipée d’une prothèse hydraulique en acier à la place de sa jambe coupée. Il la suit tel un spectre jusqu’au Golden Gate Park, ils passeront la nuit à se découvrir entre les bars de Haight-Ashbury et la colline de Bellavista Park. Jane est originaire de Fresno, ville élue plusieurs fois « ville la plus bête des USA ». Elle a aussi subi les agressions de la vie, violée par son mec à 19 ans, elle fuit vers Frisco, devient mannequin, se maque avec le chanteur d’un groupe de rock (Blood), ils vivent un relatif bonheur qui explosera le jour de l’accident qui la laissera infirme. Jane s’autodétruira à travers la ville jusqu’à sa rencontre avec Sam qu’elle baptisera Deux Ours.

Le coup de foudre terrasse le guerrier Lakota devenu homeless et laisse Jane désemparée face à cet homme qui vient d’une réserve, ironie du sort, nommée « genoux blessé » en français. De cette nuit Californienne où les deux protagonistes se sont reconnus émergera une aube qui leur permettra de s’envoler loin de San Francisco et de ses lendemains cruels.

Cette vision d’un amour improbable est pour Caryl Férey l’occasion de nous embarquer pour une nuit de fureur entre ces deux exclus du rêve américain et de découvrir une San Francisco étonnante. Dans ce roman bref et dense, nous suivons cette union de la dernière chance du point de vue de Sam puis de Jane. Cette construction classique permet de donner un rythme percutant et efficace au récit. Nous ressentons chez Caryl Férey une empathie féroce pour l’errance de ces deux personnages déchirés par leur passé, rejetés par le Nouveau Monde. Ce récit sombre et inspiré permet à l’auteur de s’interroger sur ce peuple des invisibles qui nous entoure et que nous ne voyons plus à travers une société obsédée par la vitesse, la beauté et la superficialité des apparences.

Mai 2014, 128 pages, 10 euros.

Le Fils du Roi, de Eric Lambé – éd. Frémok

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-couvertureLe Fils du roi est un livre-monde. Un ouvrage atypique au format de pochette de disque de 33 tours, lucarne ouverte sur un ailleurs baignant dans un halo bleuté. Un objet somptueux, qui invite presque au recueillement, tant sa beauté dégage quelque chose de fort et de silencieux, voire de sacré. Mais en même temps, on s’y sent rapidement chez soi (en soi ?). Parce qu’il est entièrement réalisé au stylo bic noir et au stylo bic bleu, le nouvel album d’Eric Lambé dégage tout de suite une intimité inhérente à cet outil. Familier, pratique, banal, le bic embaume l’enfance, l’école, les numéros de téléphone griffonnés sur un coin de nappe, les brouillons qu’on a jetés.

Le Fils du Roi est un récit qui se veut à la fois mélancolique et grotesque, explique l’auteur. Une réflexion sur le temps, la lumière, le beau et le laid, l’académique et l’iconoclaste, le monstrueux, la fantaisie, l’enfermement, la folie.” Avec ses stylos et sa feuille blanche carrée, Eric Lambé s’impose un cadre technique fruste qui semble complètement libérer sa parole en lui permettant de s’adresser directement à l’autre sans le détour des mots : débarrassée de toute contrainte formelle ou scénaristique, la narration s’affirme grâce aux émotions suscitées. Et si à part la phrase introductive (“Un jour mon père m’a glissé au creux de l’oreille : tu sais que tu es le fils du roi.”), Le Fils du Roi se déroule sans un mot, il n’est pas muet pour autant, tant les images paraissent avoir été écrites autant que dessinées – après tout, l’écriture n’est-elle pas le propre du stylo bic ?

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitCentré autour d’un homme et d’une femme, Le Fils du Roi est aussi un carrefour de rencontres esthétiques, où les images mutent, dérapent, sursautent, résonnent, confrontant la dureté du minimalisme, l’exubérance du cartoon, la chaleur de Picasso ou l’étrangeté de Balthus. Les formes s’enfantent, connectées par des liens symboliques, cordes, tuyaux, passages cloutés, yeux, orifices. Le travail sidérant d’Eric Lambé sur la matière, les trames et les textures arrive sans peine à tirer d’un instrument pauvre une palette de sentiments bouleversants. Les mailles du dessin semblent tout enserrer, jusqu’à étouffer la blancheur du papier qui, lorsqu’elle parvient à s’extirper de ses filets nocturnes, brille enfin, éblouissante de pureté. Grâce à la qualité des reproductions, les graphismes se chargent même d’une temporalité fascinante, la superposition des hachures et la transparence de l’encre inscrivant dans chaque page les heures passées à les pétrir, trait par trait. Parsemé d’images inoubliables et d’instants de grâce suspendus, Le Fils du Roi  se traverse comme une nuit d’errance pénétrante. Et le Frémok de donner corps, une fois de plus, à un livre hors-norme, sorti d’un rêve.

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitOctobre 2012, 96 pages, 33 euros.

Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.

Nuit, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Nuit Edgar Hilsenrath Attila Wagenbreth couverture Nacht1942. Prokov, Ukraine. Au bord du Dniestr boueux, débarquent chaque jour de nouveaux arrivants qui s’entassent dans les ruines sinistres du ghetto juif délabré. Les morts s’amoncellent dans les fossés, victimes du froid, de la faim, du typhus, de la police. Dans le dénuement le plus total, hommes, femmes, enfants, vieillards et nouveaux-nés tentent toutefois de survivre. Et luttent, inlassablement. Chaque minute est un combat. De la place dans un abri surpeuplé aux épluchures de patates qui serviront à faire une maigre soupe, tout se monnaie, tout s’échange, rien ne se perd.

Pour raconter l’horreur nazie, le génial Le Nazi et le barbier (1971) usait d’un grotesque plein de fantaisie. Nuit, par contre, repose sur un hyperréalisme glaçant. Mais le résultat est le même : Edgar Hilsenrath, féroce, provocateur, frappe à l’estomac. Inspiré de son expérience de la déportation, le premier roman de l’écrivain allemand, paru en 1964, pulvérise l’image consensuelle de la victime innocente ou d’une communauté juive unie face à l’oppresseur. Dans le ghetto agonisant, il n’y a plus de juifs. Plus d’amis, d’amants, ni même de pères ou de fils. Juste des êtres “sans-nom, ceux qui n’ont que des jambes, des corps et des têtes… mais pas de visages”, des “revenants”, qui ont perdu depuis longtemps le vernis de la civilisation. Tous concurrents, tous ennemis, ils essaient juste de tenir un jour de plus, pour avoir la satisfaction de penser : “Encore un jour absurde qui touche à sa fin.”

Et tant pis si, pour cela, il faut détrousser le cadavre encore tiède d’un ami, arracher au marteau les dents en or de son frère mort ou vendre son corps. Tant pis si, pour libérer quelques instants son esprit dans un monde où l’imagination n’a plus la force d’exister, un avortement sanglant prend des airs de divertissement. “Notre propre vie est déjà tellement triste, mais devoir vivre les uns avec les autres, assister malgré soi aux agissements des autres, c’est ce qu’il y a de pire : patauger dans la saleté, tant de laideur, sans moyen de s’échapper.”

Poussés dans leurs derniers retranchements, les personnages éclaboussent ces pages de leur cynisme implacable, leur empathie perdue, le froid pragmatisme qui étouffe leurs sentiments. “Il n’y a pas de place pour la pitié. Pas dans ces circonstances. Celui qui est malade doit mourir. Les malades sont des parasites. Plus vite on s’en débarrasse, plus les autres ont une chance de s’en tirer.” Seule règne la peur d’être le prochain. Ranek, qui traverse cette Nuit de cendres comme une ombre fragile, doit apprendre à vivre dans l’horreur, sa conscience asphyxiée dans la lâcheté et l’égoïsme. Pourtant, contre toute attente, l’humanité résiste, s’arc-boute, s’accroche jusqu’à s’en casser les ongles. “Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d’amour.” Un chef-d’œuvre ahurissant d’Edgar Hilsenrath. Un de plus.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, janvier 2012, 550 pages, 25 euros. Avec, une fois encore, une couverture magnifique de Henning Wagenbreth.

New York en Pyjamarama, de Michaël Leblond & Frédérique Bertrand – éd. Le Rouergue

New York en Pyjamarama Michael Leblond Frederique Bertrand Rouergue couverture“Quand c’est le moment d’aller se coucher, on peut commencer à rêver…” Comme le Little Nemo de Winsor McCay, lorsque notre petit garçon en pyjama s’endort, c’est pour mieux s’évader, et vivre des aventures étourdissantes en toute liberté. En l’occurrence, une visite de New York vue du ciel – car dans les rêves, il suffit d’avoir une cape rouge pour voler. A l’histoire de Frédérique Bertrand et à ses collages chaleureux, répond, à chaque double page, une illusion du fameux Pyjamarama.

Reprenant le principe de l’ombro-cinéma, vieille technique d’animation artisanale que Michaël Leblond a découverte dans un musée japonais, le fameux Pyjamarama s’avère très simple d’utilisation : il suffit de faire glisser sur les illustrations la feuille de plastique transparente rayée pour que jaillisse une illusion de mouvement. Les roues des voitures s’emballent, les feuilles des arbres de Central Park bruissent à cause du vent, les immenses gratte-ciel donnent le tournis, les piétons pullulent sur Broadway. Le tout plus ou moins rapidement selon la vitesse à laquelle on glisse le rhodoïde sur les planches. L’effet est saisissant, l’efficacité garantie : les petits ne seront pas les seuls à être épatés par ce prodige. Mise à part la couverture souple qui s’abîme trop vite, le livre tire un excellent parti de son grand format confortable, idéal pour s’amuser à donner vie à cette New York papillonnante qui, elle, n’a pas l’air de se coucher très souvent…

Une petite vidéo, pour mieux se rendre compte de l’effet miraculeux de l’ombro-cinéma :

A partir de 3 ans. Octobre 2011, 24 pages, 15,90 euros.