Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Marc Villard Rivages Noir poche couvertureOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

RENCONTRE AVEC LARRY FONDATION / Entre les gangs et le McDo

En une centaine de pages, Sur les nerfs s’immerge dans les rues délabrées de Los Angeles. Des éclats de voix, des bribes d’action, des morceaux d’histoires forment un assemblage d’instantanés qui explose la traditionnelle narration romanesque. Larry Fondation lui préfère une prose brute et nerveuse, vision elliptique d’un monde à la noirceur que l’on soupçonnait à peine. Des junkies, des sans-abri, des jeunes rongés par l’ennui, à peine dérangés par la violence qui les enserre. Ecrivain en colère, citant le rappeur Ice Cube aussi facilement qu’Albert Camus ou le photographe Cartier-Bresson, Larry Fondation réfléchit à la meilleure manière de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Vous êtes médiateur social à Los Angeles, dans le quartier de Compton, depuis une vingtaine d’années. Cela a-t-il influé sur votre vocation d’écrivain?

J’ai eu la chance d’aller à l’université, contrairement à la plupart des jeunes autour de moi. Je ne m’y sentais pas à ma place, j’étais comme un poisson hors de l’eau. Alors quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis senti investi d’une mission : j’ai compris que j’étais comme les déshérités que je côtoyais, et que je pouvais peut-être les aider. Je me suis politisé, et j’ai su que je devais faire quelque chose, écrire sur eux, et sur la manière dont ils étaient mis à l’écart de la société. Après avoir été journaliste, je suis devenu médiateur pour apprendre aux habitants marginalisés à se battre pour eux-mêmes, politiquement. L’écriture participe du même mouvement, même si les démarches sont opposées : en tant que médiateur, je dois rester positif, soutenir, aider, remonter le moral. Je dois toujours entretenir l’espoir. En tant qu’écrivain par contre, c’est l’inverse : je montre ce qui arrive aux gens qui n’ont plus la force de combattre, je donne la parole à ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer, je tente de formuler leur malaise.

Vos livres naissent donc de votre colère face à ces inégalités sociales ?

Larry Fondation crédit Jessica GarrisonLa colère est une réponse logique à cette situation. C’est même la seule réponse possible. Aux Etats-Unis, la seule valeur est la liberté. Liberté, liberté, liberté, rien d’autre, c’est leur devise. Les gens sont individualistes. En France, la mentalité est plus collective, vous parlez de liberté, mais aussi d’égalité et de fraternité. Pourtant, il y a de plus en plus de sans-abri, même chez vous, je le remarque à chaque fois que je viens. La politique de Nicolas Sarkozy a enfoncé les gens qui étaient déjà en bas de l’échelle, et a mis à mal la solidarité en marginalisant les plus pauvres. C’est pour ça qu’il faut toujours rester très vigilant sur ces questions : les hommes politiques ont tendance à manipuler les gens pour les détourner des vraies questions – comme le mouvement républicain Tea Party, aux Etats-Unis, qui arrive à faire croire à des Américains désespérés que la lutte contre le mariage homosexuel est une question primordiale. C’est complètement faux, c’est une diversion : le vrai problème, au jour le jour, c’est de trouver un boulot, de nourrir sa famille, d’avoir accès aux soins…

Historiquement, de nombreux écrivains américains se sont intéressés aux déshérités : John Dos Passos, John Steinbeck, Upton Sinclair, Jack London… Aujourd’hui pourtant, cette tradition semble bien lointaine. Comment l’expliquez-vous ?

Tout à fait. Par exemple, personne ne parle des SDF. Nous ne sommes qu’une poignée, avec William Vollmann ou Eric Miles Williamson, à parler de ces gens qui, pourtant, sont de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu de conscience de classe aux Etats-Unis, il faut avoir vécu aux côtés de la misère pour en parler. Jack London n’a pas été à l’université, il a été ouvrier, vagabond. Idem pour Hemingway qui a été conducteur d’ambulances pendant la Première Guerre mondiale. Mais maintenant, tous les écrivains sont diplômés de ce satané MFA, Master of Fine Arts, qui devient de plus en plus indispensable sur un CV si tu veux qu’un éditeur te signe. Forcément, quand tu peux te payer un master à 12.000 dollars par an, tu perds le lien que tu pouvais avoir avec la population, et tu te mets à écrire pour une élite. Pourtant, les pauvres lisent, ce sont les types du marketing qui pensent qu’ils ne sont pas une bonne cible. Malheureusement, en Amérique, écrire est devenu un sport de riche. Comme le polo. Mais comment tu fais pour jouer au polo si tu es pauvre ? Où est-ce que tu trouves un putain de cheval dans les ghettos de L.A. ? A moins de chevaucher un pitbull avec une batte de baseball à la main… Lire la suite

RENCONTRE AVEC DONALD RAY POLLOCK / Ecrivain du Sud

Donald Ray Pollock interview Knockemstiff Diable tout le tempsIls n’étaient pas si nombreux, ceux qui avaient lu Knockemstiff, mais tous s’en souviennent. Knockemstiff (littéralement “Etends-les raides“), l’incroyable chronique d’un bled oublié quelque part dans l’Ohio. Des hommes, des femmes, des ados, des enfants perdus déambulant au gré de ces 18 nouvelles tissant magistralement des existences en vase clos. Des murs butés au fond d’impasses. Des consanguins, des incestueux. La drogue, l’alcool, le sexe, la violence. Le malheur, le ridicule, les heures de nuit, la misère qui abîment. Une fois, des étrangers de passage. Le type qui s’étonne “c’est difficile de s’imaginer qu’il y a des gens si pauvres dans ce pays … Qui vivent comme ça dans le pays le plus riche du monde“, et repart. Et ce val “méchant” d’où certains tenteront de partir, mais où la plupart resteront toute leur vie “comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri“. Pas étonnant qu’on pense à Harry Crews en lisant Knockemstiff. Pas étonnant que la parution du Diable, tout le temps, son dernier roman chez chez Albin Michel, soit un événement.

Retour à Knockemstiff et alentours. Toujours sans espoir, ni horizon malgré la plaine. Meade à quelques kilomètres, la fabrique de papier, l’odeur d’oeuf pourri. Entre les deux, le passé triste et vacant de Willard Russell, parti vaincu, rentré terrassé par les horreurs de la guerre du Pacifique. Le travail dans l’abattoir, les porcs innombrables, la chair, le gras, la rencontre avec Charlotte, le mariage, la naissance d’Arvin. Puis les douleurs de Charlotte, insoutenables. La maladie qui ronge. Le désespoir et la folie de Willard se dissout dans une mystique brutale. Prier, obliger Arvin à prier, tout le temps, longtemps, agenouillés près du tronc. Animaux sacrifiés, sang souillé, carcasses décomposées, “il avait tout fait pour elle, tant pis pour le sang et la puanteur et les insectes et la chaleur“. Tant pis pour la suite, tant pis pour le fils déjà brisé. De toute façon, il y a peu de lendemains, encore moins qui chantent, dans ce monde enfermé de chasseurs imbibés, de péquenauds dégénérés, de mères pitoyables, d’épouses sacrifiées, de filles ravagées avant l’âge, de prédicateurs délirants, de petites frappes et d’hommes tannés. Partout, la crasse coagulée par le sang, les sermons terrifiants, la came, les alambics rouillés, la sueur, les dents gâtées, le front bas. Le pasteur pédophile, le prophète de la résurrection mangeur d’insectes, le guitariste invalide sodomite et Carl et Sandy Anderson, couple de tueurs. Ici entre culpabilité et rédemption, là où “le Diable n’abandonne jamais“. Un roman immense et violent, cauchemar transpercé libérant le talent sidérant d’un auteur à l’apparence si tranquille.

Vous avez été ouvrier dans usine à papier pendant plus de trente ans, avant d’entamer, tardivement, une carrière littéraire. Comment avez-vous opéré ce changement de cap ?

Donald Ray Pollock Knockemstiff Buchet Chastel couvertureJ’ai travaillé dans cette usine pendant 32 ans. Comme mon père et mon grand-père avant moi, sans jamais imaginer qu’il puisse en être autrement. C’est quand j’ai eu 45 ans que j’ai connu ce que l’on pourrait appeler une crise existentielle. Mon père venait de prendre sa retraite et le voir arrêter de travailler du jour au lendemain, se contenter de rentrer chez lui et de se vautrer sur le canapé pour regarder la télé, m’a vraiment fait réfléchir. J’ai toujours trouvé très triste ces gens qui prennent leur retraite et végètent. Et là ça été d’autant plus difficile qu’il s’agissait de mon père. J’ai ressenti le besoin impérieux de réfléchir a ce que je pouvais faire pour inventer le reste de ma vie, pour ne pas me préparer cette fin-là. Ce qui ne voulait pas forcément dire que j’allais quitter l’usine, je ne savais rien faire d’autre. Mais il y avait une chose que j’aimais par dessus tout : les livres. J’ai toujours été un grand lecteur, même si chez moi il n’y avait aucun livre – mes parents n’avaient même pas une Bible. Je me suis donc dis que j’allais essayer de devenir écrivain. Je me suis donné cinq ans pour y arriver. En tout cas essayer, pour ne pas avoir de regrets. A la fin de ces cinq années, j’avais publié six ou sept nouvelles dans des revues et obtenu une bourse pour intégrer un programme d’écriture à l’université d’Ohio. L’usine payait une partie des frais de scolarité. J’ai donc décidé de me présenter et ai étudié pendant trois ans. Quand mon premier livre est paru, en 2008, j’étais d’ailleurs toujours étudiant. Lire la suite

Jésus dans le brouillard, de Paul Ruffin – éd. 13e Note

Jesus dans le brouillard Paul Ruffin 13e Note couverture“Des lois très anciennes gouvernent le monde de Ruffin, des lois qui traversent les époques, les domaines culturels, les continents et les océans”, constate Eric Miles Williamson en conclusion de ce recueil de nouvelles. Entre le Texas et le Mississippi, au cœur de ces paysages sauvages, hantés par les Indiens, les fantômes des Noirs lynchés et des clandestins mexicains, Paul Ruffin trace ses histoires dans la poussière brûlante du Sud des Etats-Unis. Avec un peu de terre et d’alcool, il modèle des personnages ardents, hiératiques,“tous analphabètes”, “intégristes dans leurs pratiques religieuses et ultraconservateurs dans leurs convictions politiques”, “foncièrement violents”. Ici, les lacs dissimulent des cadavres, les enfants jouent avec des revolvers plus gros qu’eux, les vieux tentent de mourir dignement et les familles, repliées sur elles-mêmes, sont des “nids de vipères ou [des] essaims de frelons”. Quant à Jésus, toujours présent même quand on l’oublie, il apparaît même dans la buée des miroirs d’hôtel.

Sous la plume vibrante de Paul Ruffin, la mort et l’humour font bon ménage, comme le grotesque et le fantastique, toujours en embuscade dans ces panoramas incertains, beaux et âpres à la fois. “Parfois, s’il avait eu une once de créativité dans le sang, il se serait levé du lit et aurait écrit un poème, tellement elle le faisait souffrir.” Mais la créativité a depuis longtemps été engloutie par la religion, la pauvreté, le racisme et le désespoir. Et pour s’exprimer, les personnages frustes de ces douze récits n’ont souvent plus que leurs poings. Un sous-entendu douteux peut mener à des affrontements sordides ; la drôlerie n’est jamais très loin de la violence la plus brute. Dans La Chasse à l’homme, des pères de familles réunis pour mettre la main sur un fugitif se muent en une meute assoiffée de sang. Comme si dans ces régions, la violence latente n’attendait qu’une étincelle pour jaillir, bestiale. Le vernis de la civilisation semble bien mince, et Ruffin, en plus d’être un conteur hors pair, saisit dans ces hommes et ces femmes une sincérité ancestrale, qui pare ce recueil d’une majesté ténébreuse.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeannine Hayat, janvier 2012, 304 pages, 19,50 euros. Introduction de Marc Watkins, préface de l’auteur, et postface d’Eric Miles Williamson.

 

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Boy, de Takeshi Kitano – éd. Wombat

Boy Takeshi Kitano Wombat Emmanuel Guibert couvertureMamoru se souvient de la fête des sports à l’école primaire, l’année où son grand frère avait failli l’emporter, et où “Tête creuse”, le champion de l’école, avait tenté de concourir malgré la fièvre. Le petit Toshio, lui, bousculé par la mort de son père et le déménagement qui a suivi, se réfugie tous les soirs au sommet d’une colline pour admirer les étoiles avec son grand frère. Et puis il y a Ichirô, ado timide qui décide de fuguer pour assouvir sa passion de l’Histoire et visiter les temples de Kyôto. Là-bas, il tombe sur une jeune fille qui va changer sa vie.

En trois nouvelles, Takeshi Kitano ravive le parfum doux-amer de l’enfance, signant trois histoires nimbées de mélancolie. Délaissant le grotesque et l’outrance qui parsèment souvent ses films (mais aussi sa carrière télévisuelle et son œuvre plastique, aperçues à la Fondation Cartier en 2010), le réalisateur de Aniki, mon frère s’exprime ici dans un registre plein de délicatesse, où l’humour se fait discret. Marqué par l’incompréhension qui règne entre les petits et les grands, ces récits tentent de cerner le moment de basculement dans l’âge adulte.

En choisissant de se mettre à hauteur d’enfant, “Beat” Takeshi fait du monde des adultes une bulle impénétrable. Avec beaucoup de retenue, symbolisée par la beauté ouatée du dénouement de Nid d’étoile, il met à mal la naïveté et l’innocence de ses jeunes personnages. Les pères manquent quand ils sont disparus trop tôt (Nid d’étoile), mais s’avèrent étouffants quand ils sont là, alcooliques agressifs (Tête Creuse) ou figures autoritaires et pragmatiques, qui brident les envies de leur progéniture (Okamé-san). Alors les enfants se dressent, défendent leurs rêves ou tentent de devenir grands le plus vite possible pour pouvoir lutter à armes égales. Malgré la nostalgie qui pointe, Kitano fait de l’enfance une période âpre et cruelle, où les émotions sont décuplées. Où les souffrances deviennent des plaies qui ne se refermeront jamais vraiment.

Traduit du japonais par Silvain Chupin, février 2012, 128 pages, 15 euros. Illustrations de Emmanuel Guibert.

Sur les nerfs, de Larry Fondation – éd. Fayard

Sur les nerfs Larry Fondation Fayard couvertureDepuis le temps que Los Angeles hante la littérature ou le cinéma, on croyait la connaître sous toutes les coutures. John Fante, Charles Bukowski, James Ellroy et beaucoup d’autres nous avaient déjà entraînés dans les recoins sombres ou les rues sordides à l’écart des lumières d’Hollywood. Pourtant, Larry Fondation nous montre que l’on n’avait jamais vraiment exploré la cité californienne. A un roman classique, ce médiateur de quartier qui officie depuis plus de vingt ans dans L.A. a préféré un récit minimaliste, nerveux, décousu, assemblage de vignettes, d’inventaires aberrants ou de nouvelles laconiques. Tel un photographe, Fondation parvient à saisir des instants fugitifs qui, résumés en quelques lignes, laissent transparaître la folie désespérée d’un monde à la dérive. Comme si, dans son sillage, on progressait dans les bas-fonds de la ville, lampe torche à la main pour couper la noirceur de la nuit, captant au vol une conversation, assistant à une scène terrifiante au détour d’une ruelle, avant de reprendre notre souffle dans un immeuble délabré, abandonné aux junkies et aux sans-abri.

“Pour certains, Los Angeles, c’est des bougainvilliers et des plantes tropicales luxuriantes dans le désert, tout ça soigneusement entretenu par des jardiniers. Un coin romantique. Les films. Un endroits où l’on peut tenter sa chance. Le cœur du rêve américain.
Ce n’est pas là qu’on est.”

Derrière la fugacité de ces flashes, Larry Fondation, mu par une colère contenue, raconte les blocks que plus personne n’approche depuis trop longtemps, choisissant de laisser toute latitude à notre imagination en n’appuyant que par à-coups, dévoilant seulement quelques éclats de la vie impitoyable qui se déroule ici. Une jeunesse résignée, des familles décomposées, un tissu social anéanti, un ennui accablant, l’alcool, la drogue, le sexe comme palliatifs. Ici plus rien n’a de valeur ; l’amitié et la dignité sont sacrifiées pour quelques dollars. La violence, gratuite, jaillit à chaque coin de rue, avec une désinvolture presque enfantine. On tue sans raison, comme on volerait des chapeaux, presque pour tuer le temps. Loin des palmiers et du soleil de la côte ouest, cette Los Angeles-là évoque la Baltimore brisée de David Simon, l’Oakland d’Eric Miles Williamson. Larry Fondation met la fiction au service d’une réalité implacable, et de ces marges délaissées, qui n’ont pas souvent droit de cité dans la littérature.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, janvier 2012, 120 pages, 14 euros.

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Mémoires d’un vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. Wombat

memoires d un vieux con roland topor wombat reedition couvertureIl a tout vu, tout vécu, tout inventé, tout initié. “Il”, c’est l’artiste génial revenant, au crépuscule de sa vie, sur ses pérégrinations au cœur du XXe siècle. De l’avant-garde artistique aux grands événements politiques en passant par les découvertes scientifiques, il fut de tous les combats, préfigurant toutes les innovations. Picasso pompa outrageusement ses toiles, Degas le supplia d’arrêter de peindre des danseuses pour ne pas perdre sa place à Paris, Maïakovski trouva le titre de son poème le plus fameux en l’écoutant blaguer lors d’une soirée arrosée et Proust eut une illumination lorsqu’il l’entendit vanter les mérites d’une savoureuse madeleine. Sans parler de son hilarante rencontre avec Hitler (“Les croix gammées qui fleurissaient partout administraient, une fois de plus, la preuve du génie allemand pour le graphisme.”) ou de son rôle bien involontaire dans l’assassinat de Trotski. Passé à la moulinette de l’humour grinçant de Roland Topor, le genre des mémoires trouve ici son paroxysme, avec ce texte dégoulinant de suffisance et traversé par le tic de ceux qui se complaisent dans l’autosatisfaction narcissique : la fausse modestie. Un sommet de mauvaise foi et de pédanterie, revu et corrigé par Topor et son sens consommé du ridicule.

Réédition, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de Delfeil de Ton.


vaches noires roland topor couverture inedit wombatParallèlement à cette réédition, les éditions Wombat publient également un recueil de trente-trois nouvelles inédites du créateur de Téléchat. Assemblage hétéroclite de textes très courts, Vaches noires laisse percevoir les fulgurances de Topor, qui semble coucher sur le papier toutes les idées farfelues qui lui passent par la tête : un pénis qui parle, des vaches qui portent malheur, des chameaux qui posent des bombes au zoo, dans la cage des hyènes. Forcément, le résultat est inégal : même si son écriture fait que l’on ne s’ennuie jamais, certains récits s’avèrent anecdotiques. D’autres fois, il nous gratifie d’un de ses éclairs de génie, réussissant, en quelques mots, à déstabiliser notre vision du quotidien. En changeant subtilement de perspective sur des situations familières, en jouant avec les mots, par exemple en prenant au sens propre des expressions figurées, il accouche de nouvelles lumineuses, entre humour potache et humour noir. La radioactivité, la difformité, le mauvais œil ou le pouvoir de l’argent deviennent sujets à des diatribes cathartiques, où la rigolade triomphe de l’inquiétude, à l’image de Sectes top niveau“Le suicide massif d’un millier de fidèles ne doit pas faire oublier les bons moments passés ensemble, l’apprentissage de la spiritualité, les chants devant le feu de camp, les jeux de plage.” Avec une touche de fantastique en plus, ces miscellanées reflètent l’inventivité d’un auteur dont la poésie, la drôlerie et la finesse n’ont pas fini de faire mouche.

Inédit, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de François Rollin.


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Deux ouvrages sur l’oeuvre dessinée de Roland Topor : cliquer ici.

Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Etgar Keret actes sud couvertureOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.

Les dossiers de L’Accoudoir / Frédéric Berthet l’oublié

daimler s en va frederic berthet petite vermillon couverture gallimardDaimler s’en va est un petit livre insignifiant, pas bien épais, écrit gros, de ceux que l’on ouvre sans se méfier. On aurait dû. Dès les premières lignes, Frédéric Berthet nous happe. L’écriture limpide, alerte, désinvolte mais extrêmement tenue, séduit immédiatement. En une grosse centaine de pages, Berthet raconte la vie de ce personnage dont le nom, en parfait accord avec l’élégance du texte, sonne comme une vieille marque d’automobile racée. Bien décidé à en finir avec cette vie dont il a fait le tour – “l’enfer c’est la répétition, tu comprendras que je fiche le camp avant d’entrer dans l’enfer de la répétition” – Raphaël Daimler, plaqué par la femme qu’il aimait, prépare tranquillement ses adieux. Alors, il potasse la vie érotique des pigeons pour comprendre la sienne, prépare le discours qu’il articulera lorsque, vieux et gâteux, il recevra le prix Nobel, ou se fait poursuivre, en rêve, par un œuf au plat géant.

On l’aura compris, Daimler s’en va est un roman enlevé, tordant même, baignant dans une ironie désabusée. Sans jamais nuire à la grâce presque aristocratique du texte, Berthet instille son humour potache dans des situations absconses, avec un sens remarquable de l’expression qui claque ou de l’association d’idées sortie de nulle part. Le morcellement du récit, elliptique, composé de courtes séquences, emballe la lecture. Daimler nous file entre les doigts. Daimler s’en va plus vite qu’on ne le voudrait. Pas mal, pour un petit livre insignifiant.

felicidad frederic berthet gallimard nouvelles couvertureAlors, en se méfiant cette fois, on ouvre les autres livres de cet auteur méconnu, catalogué grand espoir de la littérature française dès la sortie de son premier recueil de nouvelles, Simple journée d’été, en 1986, puis de Daimler s’en va, deux ans plus tard. Seulement, Frédéric Berthet n’achèvera jamais le fameux roman que tout le monde attend. Après d’autres nouvelles (Felicidad, 1993) et un récit en forme d’herbier littéraire, narrant la retraite d’un écrivain en mal d’inspiration (Paris-Berry­, 1993), plus grand-chose. Ce normalien qui fut un temps attaché culturel à New York, grand ami de Sollers et d’Echenoz, meurt le 25 décembre 2003, à 49 ans, noyé dans l’alcool.

Ce destin inabouti nourrit une frustration qui transperce l’humour crépitant de ses textes. Dans le Journal de Trêve, fourre-tout rassemblant les morceaux épars du roman qui ne sera jamais écrit, Berthet évoque ses regrets : “Que dois-je pleurer, le livre que je n’ai pas écrit, ou le corps que je n’ai pas touché ? Peut-être ne dois-je pas pleurer du tout.” Derrière ses airs de dandy nonchalant, derrière les lumineux portraits de femmes, les chats noirs, les fantômes (de Blondin, Pouchkine ou Barthes) et les fulgurances de sa plume, transparaît la mélancolie. Des histoires d’amour qui tournent court. L’ombre du suicide. Les obsessions d’un écrivain qui n’arrive pas à avancer, ou qui n’en peut plus de regarder en arrière.

Une situation, une image, suffisent à Frédéric Berthet pour créer tout un monde d’émotions, pour camper des personnages inoubliables. Au hasard, Un père, nouvelle qui ouvre le recueil Felicidad, repose sur la fugace impression d’un fils, persuadé d’avoir entrevu son père dans un taxi, au cœur de la froide nuit parisienne. En huit pages, Berthet en tire un texte rayonnant. Alors non, cet orfèvre de la concision n’est pas juste l’écrivain disparu avant de, mort avant d’avoir pu. Frustré de ne pouvoir faire éclore son fameux roman, Berthet a su transformer cette impasse en un jardin luxuriant, propice à l’errance, au goût d’école buissonnière.

Daimler s’en va est disponible en poche à La Table ronde, 130 pages, 5,80 euros.

 

(Merci à la librairie L’Humeur vagabonde, Paris 18e, d’avoir glissé ces livres entre nos mains moites.)

L’Œil de l’idole, de S. J. Perelman – éd. Wombat

Encore méconnu en France, S. J. Perelman commence doucement à bénéficier de la reconnaissance qu’il mérite. Après Tous à l’ouest, paru chez le Dilettante en 2009, les éditions Wombat initient avec L’Œil de l’idole une anthologie des meilleures nouvelles de ce pilier de la revue New Yorker. Vingt textes lapidaires, datant de la période 1930-1948, composent ce premier volume guidé par l’ineffable sens du dérisoire de celui qui fut le scénariste, entre autres, des Marx Brothers pour Monnaie de singe ou le génial Plumes de cheval. Qu’il s’embarque à vanter les mérites de la moustache, commente la mode des filles dénudées dans la publicité (déjà !), ou s’acharne à monter des jouets en kit, Sydney Joseph Perelman affirme son art de la description piquée d’ironie, maniée avec une plume chic et détachée, faussement snob, qui frise toujours le ridicule. Etroits d’esprit, douillets, fats, inadaptés, ses personnages – et, en premier lieu, son alter ego littéraire – servent de catalyseurs pour railler la société américaine, particulièrement son étincelante vitrine : Hollywood. Et lorsqu’il raconte une histoire, ce maître du non-sens ne peut s’empêcher d’y égrener des petites perles d’absurde, discrètement glissées dans les replis du texte, comme autant de chausse-trappes pour le lecteur (“Cette nuit-là, les douze coups de minuit sonnèrent plus tard que d’habitude”).

Son acuité lui sert non seulement à observer ses semblables, mais aussi à ciseler quelques parodies brillantes, comme Les Termites rouges, brûlot anticommuniste manichéen à l’extrême, ou l’hilarant Adieu, mon joli amuse-gueule, qui singe les romans noirs de Raymond Chandler. Revus par Perelman, ses portraits au scalpel virent au loufoque :

“Elle avait le visage fermé et me surveillait du coin de l’œil. Je regardais ses oreilles. J’aimais bien la manière dont elles étaient attachées à sa tête. Elles avaient quelque chose d’abouti. On voyait qu’elles étaient là pour toujours. Quand on est un privé, on aime que les choses soient à leur place.” (Page 138)

Malgré leur précocité, ces premiers textes imposent déjà l’humour renversant d’un écrivain prolifique, ambassadeur de ce ton juif new-yorkais qui marquera autant Harvey Kurtzman, Donald Westlake, que Woody Allen, inconditionnel de Perelman dont il loue, en préface, le “pouvoir comique sans égal”.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Guyon & Thierry Beauchamp, mai 2011, 190 pages, 16 euros. Préface de Woody Allen.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.

Proses apatrides, de Julio Ramón Ribeyro – éd. Finitude

Si ces proses sont apatrides, ce n’est pas parce que leur auteur est un Péruvien exilé à Paris, mais parce qu’“il leur manque un territoire littéraire qui leur est propre”. Recueil de textes épars qui échappent à toute tentative de classification, cet ouvrage prend tour à tour la forme de nouvelles très courtes, de chroniques quotidiennes, d’aphorismes ou de blagues, de portraits lapidaires ou de pensées – rappelant parfois Pascal. En apparence décousus, ces 200 micro récits, dont la rédaction s’est étalée sur plus de trente ans, des années 1950 aux années 1980, sont marqués par des thèmes lancinants : la vieillesse, le temps qui s’écoule inéluctablement, la question de la mémoire. Sans s’appesantir, au détour d’une réflexion ou d’un détail relevé au hasard d’une promenade, Ribeyro s’interroge sur l’utilité de la vie, les regrets qui la parsèment ou l’insignifiance de l’homme face à l’univers.

Si ces sujets peuvent sembler bien sombres, liés sans doute au combat du Péruvien contre le cancer dans les années 1970, ces Proses apatrides, jamais moralisatrices, brillent par leur poésie. Dans un Paris qu’il conçoit comme un écho au Spleen de Baudelaire, Julio Ramón Ribeyro sculpte l’anecdotique pour le transformer en une matière gracieuse et universelle. L’humour dont il fait preuve renforce cette légèreté, particulièrement lors de ces petits portraits ironiques, comme celui qui raconte son écoeurement face à l’amour visqueux d’un couple particulièrement laid – “Quand (…) je me figure leurs corps atroces confondus, je suis tenté de me jeter par la fenêtre, en proie à une folie incurable.” La sensibilité dont il fait preuve, sa curiosité et sa capacité à regarder au-delà de ce que les autres voient, dénote une grande perspicacité, qui atteint son paroxysme lorsque l’écrivain étudie les visages de ses congénères. Des commerçants qui font corps avec leur boutique au policier qui n’a pas les traits de sa fonction, en passant par cette analyse très fine de la physionomie des aveugles, Ribeyro excelle dans ces descriptions fragmentaires qui, en définitive, parviennent à évoquer l’humanité tout entière, bernée par le jeu des apparences au point de ressembler à une foule de fantômes.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Traduit de l’espagnol (Pérou) sous la direction de François Géal, mars 2011, 176 pages, 16,50 euros. Préface de François Géal.

Crimes, de Ferdinand von Schirach – éd. Gallimard

Ce qui frappe d’abord, dans Crimes, c’est la puissance de son phrasé clinique, sobre, soucieux de ne jamais sombrer dans le sensationnel. Grâce à cette écriture sèche et précise, d’un magnétisme extraordinaire, Ferdinand von Schirach parvient à transcender le fait divers pour pénétrer les arcanes du crime, scruter la psychologie de ses personnages et trouver, dans chaque récit, matière à une réflexion poussée sur la justice. En onze nouvelles succinctes, toutes très différentes les unes des autres, l’avocat berlinois dissèque autant de cas insolites, aberrants, étranges voire complètement fous qui apportent un éclairage sur la propension de l’homme à commettre le pire. Sommes-nous dans la réalité ou dans la fiction ? Peu importe. Von Schirach joue justement sur cette ambiguïté pour mieux déstabiliser le lecteur.

Car c’est bien là, finalement, l’intention de cet ouvrage troublant, qui contrarie nos réflexes manichéens. Un vieux médecin tue sauvagement sa femme à coups de hache. Or, quelques pages plus loin, nous voilà soulagés d’apprendre que malgré son meurtre, il continue de cultiver paisiblement ses pommes. Idem pour cet individu qui démembre un corps pour l’enterrer dans un jardin public, ou pour ce jeune manipulateur qui tente d’éviter que son voleur de frère n’aille en prison : chaque fois, on espère l’acquittement. Ferdinand von Schirach bouscule nos idées préconçues sur la justice, usant de la littérature pour transformer ces histoires singulières en autant d’exemples déstabilisants illustrant l’abîme qui sépare les faits de leur appréciation et de la compréhension des coupables. En sondant la psychologie humaine avec une froideur juste nuancée par une once d’empathie, Crimes s’avance sur les terres tourmentées de la folie, des névroses ou de l’amour ultime. “Un braquage de banque n’est pas toujours qu’un braquage de banque”, argue Ferdinand von Schirach, rappelant ainsi que les monstres n’existent pas. Il n’y a que des hommes.

Traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, février 2011, 220 pages, 17,50 euros.

Mexico, quartier sud, de Guillermo Arriaga – éd. Points

Quelques mots suffisent parfois à composer de grands textes. Mexico, quartier sud en est la preuve. Sur un rythme effréné, Guillermo Arriaga jette sur le papier quatorze courtes nouvelles ciselées, oscillant entre une et quinze pages. En quelques lignes, il façonne des personnages inoubliables, et grave dans nos yeux les images d’une Mexico bouillante. Chaque mot compte. Les silences, les ellipses, les dialogues pulvérisés : le moindre détail abreuve son écriture mouvante. Le style virevolte, passe d’un minimalisme retenu à une prose enfiévrée qui déborde la ponctuation, en totale symbiose avec les soubresauts de ce quartier de la capitale mexicaine, jamais apaisé. On retrouve, dans ces textes datant parfois des années 1980, la fougue désespérée et la construction éclatée d’Amours chiennes, le premier film d’Alejandro Iñárritu, dont Arriaga avait signé le scénario. L’assemblage de ces chroniques dresse un portrait fragmenté du quotidien brutal de Mexico, où le sang semble toujours prêt à couler. Des embrouilles entre gamins aux faits divers sordides, on se faufile au cœur des foyers de l’avenue Retorno, dominée par la figure du docteur Del Río. Ce bon notable de quartier dissimule des cadavres, paie les policiers pour dissimuler ses avortements ratés, et honnit l’étranger qui a le malheur de s’installer dans le voisinage.

Mais la violence n’est pas le seul ressort d’Arriaga, loin de là. Si l’humour, très présent dans ses autres romans (comme L’Escadron guillotine), se fait ici très discret, l’écrivain mexicain contrebalance la noirceur de son univers grâce à la compassion avec laquelle il couve ses personnages : derrière la résignation, la cruauté ou la pauvreté, Mexico, quartier sud subjugue par sa beauté mélancolique. Plus que la situation sociale ou familiale éprouvante des habitants de l’avenue Retorno, c’est l’amour impossible, l’amour frustré ou l’amour disparu qui régit les comportements humains. Fouillant parmi les débris des destinées détruites par le meurtre, le mensonge ou la douleur, Guillermo Arriaga finit même par y trouver des miettes d’espoir salvatrices.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Elena Zayas, édition de poche, janvier 2011, 190 pages, 6,50 euros.

Le Journal de Delfeil de Ton – éd. Wombat

Que ceux qui croient que les Anglais ont le monopole de l’absurde lisent Delfeil de Ton. Monté comme un journal intime regroupant huit histoires, soit huit mois de 31 jours chacun, ce premier livre des jeunes éditions Wombat est un petit bijou de non-sens, d’une grande qualité littéraire. Loin du pamphlet politique, même si, en creux, la satire sociale (et religieuse) reste prégnante, ces chroniques s’organisent toutes selon le même schéma : dans un village de la région parisienne, un habitant vit des aventures saugrenues qui, immanquablement, surviennent ensuite dans la vie de son ami l’abbé Mardi, puis à toute la petite communauté. Et là, “aventure” est synonyme de grand n’importe quoi : les meubles s’enfuient un beau jour des maisons qui les retenaient, les corps se mettent à tomber en morceaux, des vampires livrent des culs-de-jatte ligotés, des kidnappeurs enlèvent quotidiennement notre héros et le relâchent dans le même champ à des dizaines de kilomètres de là, nu comme un ver, etc.

Avec un sens inné du rebondissement abscons, Delfeil de Ton construit ses contes comme un jeu de miroir déglingué, où chaque nouveau jour ouvre une nouvelle porte, ou nous précipite dans un chausse-trappe. Il pousse au maximum la logique de la littérature fantastique, insinuant dans un quotidien on ne peut plus banal des événements complètement délirants, que l’écriture laconique, tout en retenue, semble toujours dépeindre avec beaucoup de sang-froid. Si bien que Delfeil de Ton peut se permettre de glisser vers un humour potache (comme lorsque des couilles se mettent à pousser sur le cerisier du jardin), sans pour autant perdre une once de son élégance. Ni de sa modernité d’ailleurs : parues entre 1969 et 1976 dans Hara Kiri et Charlie, le Journal a conservé intact son pouvoir humoristique décapant, mais aussi son inquiétante bizarrerie. Car en imprégnant son récit de peurs enfantines, de frustration sexuelle et d’une violence froide qui surgit sans crier gare, Delfeil de Ton ne fait pas seulement rire, mais signe une œuvre trouble et magnétique.

Janvier 2011, 150 pages, 15 euros. Couverture de Gébé.

Mascarade, de Gabriel Chevallier – éd. Le Dilettante

De Gabriel Chevallier, on ne se souvient plus de rien, ou presque. Juste d’un Clochemerle, roman satirique dépeignant les déchirements de deux France, l’une laïque et l’autre catholique. Amusant, ce texte reste pourtant bien en retrait de ceux qu’il a éclipsés, et que l’on redécouvre peu à peu grâce au Dilettante. L’an dernier, la réédition de La Peur (1930), sur l’horreur quotidienne d’un soldat de la Première Guerre mondiale, avait révélé un écrivain que l’on ne soupçonnait pas. Mascarade, recueil de cinq nouvelles paru en 1948 prouve définitivement que Chevallier vaut mieux que son image d’auteur de seconde zone.

Le premier récit, Crapouillot, s’attaque encore à la guerre 1914-1918. Seulement cette fois, Chevallier change complètement de point de vue par rapport à La Peur : en optant pour un humour corrosif, il dresse le portrait grinçant d’un colonel autoritaire qui “veut des morts” pour tenir à jour ses statistiques, et se préoccupe moins de la vie des soldats que de son avancement. La tonalité outrancière, appuyée par un argot très expressif, rend plus terrible encore la description des tranchées, le vacarme des obus, l’écrasante présence de la mort, l’absurdité des combats ou les stratégies absconses du commandement.

“Dans un décor comme brûlé par l’acide et les gaz. Pour paysage, d’immenses mares de purin humain où baignaient les macchabs, dans une odeur puissante qui mariait le vomis, les chiottes et la morgue. Et ça tonnait, ça giclait, ça tombait de partout, la sacrée ferraille éventreuse. Ca vous tombait dessus ou à côté.” (page 79)

Violente diatribe contre “la plus formidable connerie des temps modernes”, cette longue nouvelle confesse toute l’amertume d’un homme envoyé au fond des tranchées dans sa jeunesse qui a vu, à l’âge mûr, resurgir la folie meurtrière en 1939. Cette lassitude quant à l’espèce humaine, qui confine parfois à la misanthropie, parcourt tout le recueil. Gabriel Chevallier ne cesse de tomber les masques des citoyens lambda, de creuser les histoires de famille, de pointer du doigt le cynisme et la cruauté des relations humaines, la fameuse mascarade. La vieille chouette pétomane dont la mort réjouit toute sa famille (Tante Zoé), ou le Français chauvin et rebelle qui se retourne aussi sec et se met au service de l’occupant allemand par facilité (Le Sens interdit) montrent à quel point Chevallier excelle dans l’exercice du portrait ironique. Ainsi, dans Le Perroquet, éclate tout le désillusionnement de l’auteur : un pauvre type passablement médiocre, commet un crime crapuleux, tuant une vieille à coups de marteaux. Effrayé par la perspective de son arrestation voire de son exécution, il décide de se fondre au mieux dans le moule de la société, pour ne pas se faire remarquer. Le voilà devenu le Français modèle.

“Il honorait la loi, l’ordre et la police comme peu de Français savent le faire. Il honorait la famille et la patrie, saluait avec ferveur le drapeau, admirait les puissants, reconnaissait la nécessité des hiérarchies et de la soumission aux élites. (…) Son crime l’avait enrichi de bons sentiments.” (page 169)

Par le biais de ce texte noir aux antipodes des canons du genre policier, Chevallier ridiculise le Français moyen, l’obéissance et la tiédeur, en faisant d’un assassin le citoyen rêvé des sociétés modernes, glorifiant le conformisme et la soumission. Meckert ou Manchette ne sont pas loin. Chevallier prête même à son personnage un discours insolite, mi-anarchiste, mi-provocateur, et ose mettre sur le dos de la police les forfaits des hors-la-loi (“Si les assassins étaient moins traqués, peut-être que beaucoup ne récidiveraient pas”).

Charge violente contre les faux-semblants d’un monde dirigé par les lâches, les orgueilleux et les traîtres, Mascarade est un livre drôle, féroce et désabusé, qui confirme ce que La Peur avait avancé : il faut lire Gabriel Chevallier.

Réédition, octobre 2010, 320 pages, 22 euros.