Le Fils du Roi, de Eric Lambé – éd. Frémok

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-couvertureLe Fils du roi est un livre-monde. Un ouvrage atypique au format de pochette de disque de 33 tours, lucarne ouverte sur un ailleurs baignant dans un halo bleuté. Un objet somptueux, qui invite presque au recueillement, tant sa beauté dégage quelque chose de fort et de silencieux, voire de sacré. Mais en même temps, on s’y sent rapidement chez soi (en soi ?). Parce qu’il est entièrement réalisé au stylo bic noir et au stylo bic bleu, le nouvel album d’Eric Lambé dégage tout de suite une intimité inhérente à cet outil. Familier, pratique, banal, le bic embaume l’enfance, l’école, les numéros de téléphone griffonnés sur un coin de nappe, les brouillons qu’on a jetés.

Le Fils du Roi est un récit qui se veut à la fois mélancolique et grotesque, explique l’auteur. Une réflexion sur le temps, la lumière, le beau et le laid, l’académique et l’iconoclaste, le monstrueux, la fantaisie, l’enfermement, la folie.” Avec ses stylos et sa feuille blanche carrée, Eric Lambé s’impose un cadre technique fruste qui semble complètement libérer sa parole en lui permettant de s’adresser directement à l’autre sans le détour des mots : débarrassée de toute contrainte formelle ou scénaristique, la narration s’affirme grâce aux émotions suscitées. Et si à part la phrase introductive (“Un jour mon père m’a glissé au creux de l’oreille : tu sais que tu es le fils du roi.”), Le Fils du Roi se déroule sans un mot, il n’est pas muet pour autant, tant les images paraissent avoir été écrites autant que dessinées – après tout, l’écriture n’est-elle pas le propre du stylo bic ?

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitCentré autour d’un homme et d’une femme, Le Fils du Roi est aussi un carrefour de rencontres esthétiques, où les images mutent, dérapent, sursautent, résonnent, confrontant la dureté du minimalisme, l’exubérance du cartoon, la chaleur de Picasso ou l’étrangeté de Balthus. Les formes s’enfantent, connectées par des liens symboliques, cordes, tuyaux, passages cloutés, yeux, orifices. Le travail sidérant d’Eric Lambé sur la matière, les trames et les textures arrive sans peine à tirer d’un instrument pauvre une palette de sentiments bouleversants. Les mailles du dessin semblent tout enserrer, jusqu’à étouffer la blancheur du papier qui, lorsqu’elle parvient à s’extirper de ses filets nocturnes, brille enfin, éblouissante de pureté. Grâce à la qualité des reproductions, les graphismes se chargent même d’une temporalité fascinante, la superposition des hachures et la transparence de l’encre inscrivant dans chaque page les heures passées à les pétrir, trait par trait. Parsemé d’images inoubliables et d’instants de grâce suspendus, Le Fils du Roi  se traverse comme une nuit d’errance pénétrante. Et le Frémok de donner corps, une fois de plus, à un livre hors-norme, sorti d’un rêve.

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitOctobre 2012, 96 pages, 33 euros.