RENCONTRE AVEC NOEMI SCHIPFER / Entre les lignes

le garcon noemi schipfer memo couvertureDes lignes. Verticales, horizontales. Des lignes qui se croisent, font naître des formes, esquissent des mouvements, absorbent des corps. En seulement deux livres cousus avec amour par son éditeur MeMo, Noémi Schipfer et ses lignes ont déjà attiré notre attention. Dans le rayon jeunesse, ses histoires concises et ses compositions ludiques séduisent les petits, concentrés à poursuivre le canard de Filer droit ou à rechercher les personnages du Garçon qui se fondent dans le décor. Son esthétique dépouillée et sa fantaisie maniaque, elles, hypnotisent les plus grands, fascinés par son univers zébré de lignes droites immuablement parallèles. Rencontre avec une dessinatrice de 23 ans qui, lors de notre entrevue, portait évidemment un pull rayé.

Comment vous êtes-vous retrouvée, si jeune, à publier Filer droit ?

J’ai commencé Filer droit alors que j’étais encore à l’Ecole Estienne (Ecole supérieure des arts et industries graphiques, à Paris, NDLR). J’ai profité des vacances de Pâques pour “expérimenter” le dessin en cherchant des nouvelles manières d’exprimer la figuration. J’ai eu l’idée de faire des formes en jouant seulement avec le contraste créé par la verticalité et l’horizontalité. Au fur et à mesure de mes dessins, j’ai remarqué qu’avec ce principe, je pouvais faire disparaître des éléments en les superposant. Lorsque je les ai montrés à mon professeur, il m’a suggéré de les présenter aux éditions MeMo, qui les ont tout de suite aimés. Ensuite, j’ai quand même dû retravailler dessus deux ans avant d’être publiée. Je n’avais pas de début ni de fin, alors j’ai dû trouver un ton, construire un vrai récit qui s’est affirmé quand j’ai fait un pont avec Le Vilain Petit Canard.

Votre deuxième livre, Le Garçon, qui vient de sortir, apparaît comme un prolongement de Filer droit : il fonctionne également avec des lignes, cette fois en couleur.

filer droit noemi schipfer memo couvertureJ’ai conçu Le Garçon comme un prolongement graphique de Filer droit en creusant le thème de l’horizontalité verticalité grâce à l’apport de la couleur, qui permet d’apporter un niveau de lecture supplémentaire. Je savais que le format final serait le même que celui de Filer droit, donc c’était important qu’il y ait une unité entre les deux. Je ne pense jamais à l’intrigue avant de dessiner, c’est le dessin qui finit par me suggérer une trame. Mes histoires partent d’abord du principe graphique que je décide d’utiliser.

Vos livres sont avant tout destinés aux enfants. Cela influence-t-il la conception de vos récits ?

En réalité, quand je fais un livre, je ne pense pas trop au public auquel je m’adresse. C’est l’éditeur qui m’apporte ce regard-là, qui me recadre et me rappelle que je m’adresse à des enfants. Le problème, c’est que j’ai tendance à écrire des histoires assez tristes, avec des fins sombres qui ne correspondent pas trop à un jeune public, d’autant que pour Filer droit, le noir et blanc dégage déjà une certaine mélancolie. Il a donc fallu que je change la fin de Filer droit, puis celle du Garçon… Ce que je préfère dans mon travail, ce sont les graphismes : j’ai du mal à transmettre ce que je veux par l’écriture, je n’aime pas ce que j’écris. Alors je me contente du minimum, juste quelques phrases pour rendre mes dessins compréhensibles. Les livres jeunesse me donnent cette liberté : ils me permettent de m’en sortir avec une histoire très simple, et de me focaliser sur les illustrations.

Le Garcon noemi Schipfer extrait dessin memoConcernant vos graphismes justement, vos deux livres sont marqués par une obsession pour la géométrie, et particulièrement pour ces lignes parallèles. D’où vous vient cette passion pour les rayures ?

J’avais commencé à réfléchir autour d’un alphabet composé de lignes, ce qui a débouché sur ce jeu entre horizontalité et verticalité. J’ai esquissé des formes, puis fait des essais concluants avec des formes intéressantes et des silhouettes simples, comme le canard, qui est ensuite devenu le canard de Filer droit. Ce travail des formes s’est surtout développé avec mon dessin en traits. Avant, je ne dessinais pas du tout de la même manière : mon travail était beaucoup plus figuratif, plus réaliste, jusqu’à ce que je me coupe complètement du dessin, pendant une année. Je me suis alors lancée dans l’art “conceptuel” en réfléchissant sur les volumes : j’ai conçu des installations, fabriqué des petits objets… Et lorsque je suis revenue au dessin, j’avais gagné ce côté épuré, minimaliste, géométrique. Lire la suite

Filer droit, de Noémi Schipfer – éd. MeMo

L’un des (nombreux) intérêts des livres destinées à la jeunesse, c’est qu’on y trouve souvent des œuvres d’une inventivité graphique rare, des ouvrages d’une créativité autrement plus débridée que celle des livres « pour les grands ». Les éditions MeMo encouragent cette fécondité artistique en faisant confiance à de jeunes artistes, comme ici avec Noémi Schipfer, 22 ans.

Pour cette histoire qui n’est pas sans rappeler Le Vilain Petit Canard, la diplômée de l’Ecole Estienne choisit de s’appuyer sur un dessin minimaliste, entièrement composé de lignes verticales et horizontales. Au sein de ce cadre épuré, les formes qui se détachent semblent encore plus tendres, tout l’album fonctionnant comme une sorte d’illusion d’optique dans laquelle les personnages devraient lutter pour exister.

Et c’est là que réside toute l’intelligence de ce livre que toutes ces lignes finissent par rendre hypnotique : loin de n’être que le défi esthétique d’une graphiste ambitieuse, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, narrant l’histoire du petit canard pas comme les autres. Eux sont constitués de lignes verticales, tandis que lui est fait de lignes horizontales. Les parties de cache-cache dans les bois deviennent un cauchemar : personne ne le trouve jamais puisque les arbres aussi sont composés de lignes horizontales. Idem pour les balades sur l’eau. Portés par les jeux de mots discrets et les tours de passe-passe que provoquent l’invisibilité du canard discordant, Filer droit se lit comme un joli conte sur la différence, assez subtil pour éviter la lourdeur des bons sentiments. Un vrai plaisir pour les yeux, qu’il serait criminel de réserver aux enfants.

Janvier 2011, 36 pages, 8 euros.