MUSIQUE / Smashing Pumpkins, génies ou gros lourds ?

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, allez c’est bon quoi. Voilà pourquoi, de temps à autre, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, hommage aux Smashing Pumpkins.

The Smashing PumpkinsUn concert des Citrouilles ? Certains de nos potes iront. Nous pas, pour les raisons détaillées ici. Néanmoins, la venue des Smashing Pumpkins à Paris le 24 juin (et le 25 à Nantes, le 4 juillet à Lille, etc.) est l’occasion de rendre hommage à ce groupe aussi brillant que pénible parfois, mais qui sut tirer d’une montagne de défauts apparents une œuvre riche, singulière et largement supérieure à celle de Nirvana (comme ça c’est dit, on n’en parle plus). Voyons comment.

De faux durs

The Smashing Pumpkins. C’est-à-dire, les citrouilles écrasées. Le nom du groupe chicagoan trahit d’emblée une forme d’esbroufe : ses sonorités claquent trop, agressent bêtement, la référence à Halloween semble procéder d’une volonté puérile d’effrayer les parents. On a l’impression que les musiciens exhibent leur gros bras avant même d’engager la conversation. Pour mieux masquer, sans doute, leur cœur d’artichaut. Car s’ils sont généralement assimilés à un groupe violent, les Pumpkins ne sont en réalité jamais aussi bons que lorsqu’ils s’essaient à la pop la plus douce.

Entendons-nous, Bodies, Mayonaise ou Stand Inside Your Love sont des morceaux fantastiques, toutes guitares dehors. Mais Billy Corgan s’est parfois laissé aller à de vraies horreurs dont la brutalité démonstrative semblait n’avoir pour objectif que de sauver la réputation de “gros durs” du quatuor. Comment ne pas préférer les merveilleux We Only Come Out at Night ou Once Upon a Time à l’insupportable X.Y.U. ? Lire la suite

Les Morues, de Titiou Lecoq – éd. Au Diable Vauvert

Les Morues Titiou Lecoq Au Diable Vauvert couverture girls and geekUn titre de fille. Une couverture de fille. Une maquette de fille, dentelée rose rose rose, de celles qui ne renforcent pas votre virilité quand vous l’exhibez dans le métro. Et ce résumé menaçant qui promet des “trentenaires féministes pris dans leurs turpitudes amoureuses et professionnelles”… Bref, Les Morues a tout l’air d’un bonbon joliment emballé, calibré pour séduire une catégorie bien précise de lecteurs, chouchoutée par les rois du marketing : les lectrices. Et pourtant, Titiou Lecoq fait mentir nos préjugés les plus tenaces sur le rose.

Lorsque Charlotte se tire une balle dans la tête, Ema, abasourdie par la nouvelle, tente de comprendre le geste tragique de sa meilleure amie de lycée. De fil en aiguille, elle commence à soupçonner que ce suicide improbable dissimule en fait un meurtre : Charlotte travaillait visiblement sur un sujet mettant en cause les plus hautes sphères de l’Etat… S’appuyant sur cette trame policière qui entretient le tempo du livre jusqu’à la dernière page, Titiou Lecoq peut laisser libre cours à son ton pétulant : l’écriture est drôle, vivifiante, parfaitement tenue, et lorsqu’elle évoque les sujets que l’on redoutait (les fluctuations amoureuses, la sexualité, les bottines, les doutes de trentenaire, Internet…), elle le fait avec beaucoup de second degré.

Adroitement mené, ce premier roman arrive à être léger sans sombrer dans la futilité, à être bavard sans jamais être fatigant, à multiplier les clins d’oeil à la génération 90 (la seule capable d’enchaîner sans broncher Ace of Base, Public Enemy et Nirvana) sans perdre de son universalité. Sans avoir l’air d’y toucher, Les Morues réfléchit sur le féminisme, la difficulté du monde du travail, la privatisation de la culture ou la solitude moderne avec une sagacité et une franchise étonnantes. Si bien que le rose de la maquette finit par se fissurer, peinant à contenir le pessimisme d’une génération désemparée. “Et on fait quoi maintenant ? Dans ce monde de merde ? On fait semblant ?”

> Pour télécharger un extrait du livre Les Morues : cliquez ici.

Août 2011, 450 pages, 22 euros.

MUSIQUE / Les restes d’Amy Winehouse

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, boarf. Voilà pourquoi, tous les quinze jours, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, retour sur l’événement musical de l’été : le décès d’Amy Winehouse.

Amy Winehouse death new york post cover magazineLa mort reste le meilleur argument de vente de la pop. Amy Winehouse en sait quelque chose. Enfin non, puisqu’elle est morte. Mais si elle vivait encore, elle constaterait avec amusement  que ses deux albums, Frank (2003) et Back to Black (2006), trônent actuellement en tête des classements. Quoique ce ne serait pas le cas, du coup… Enfin bref, depuis ce funeste 23 juillet, date à laquelle le cadavre encore fumant de la jeune Anglaise a été retrouvé à son domicile, son existence pathétique s’est transformée en épopée, son œuvre en testament. Voilà même qu’on lui remet une Légion d’honneur posthume sous la forme d’un billet d’entrée au Club des 27*, cette idiotie sans nom, ce fantasme macabre pour fans en quête de symbole. Mais derrière le “destin brisé” de la “diva décadente”, que restera-t-il de sa brève carrière musicale ?

Une interprète, pas une créatrice

Amy Winehouse Back To Black disc cd cover rehabÀ nos yeux, Amy Winehouse ne peut prétendre au statut de génie artistique. La chanteuse n’a rien inventé, rien trahi d’une chronologie musicale déjà écrite dont elle était une brillante entremetteuse, mais en aucun cas l’étincelle. Amy chantait la soul comme on la chantait dans les années 1960, vénérait les girls-groups, se coiffait comme une Ronette, et écrivait des chansons de fille moche et amoureuse comme il en a toujours existé. Un respect de la tradition que souligne encore sa collaboration avec les Dap-Kings (sur Back in Black), groupe attitré du label Daptone, lui-même spécialiste de la décongélation : les disques de Sharon Jones ou de Charles Bradley s’acharnent avec un soin de collectionneur à recréer le son de la soul vintage. Pour un résultat aussi classe que désespérément  classique.

Pour autant, et à l’inverse de l’alter ego destroy dont on l’a parfois affublée en la personne de Pete Doherty, Amy Winehouse n’était pas qu’une simple imitatrice, un archétype usé. Sa personnalité artistique, elle la devait à un solide talent d’écriture, mais surtout à son extraordinaire voix. Une voix rauque, menaçante ou sensuelle, qui avait rendu au mot “soul” un peu de sa rudesse, quand celui-ci n’évoquait plus que la mollesse sirupeuse d’un disque des Poetic Lovers (au cas où vous les aviez oubliés). En cela, Amy Winehouse pourrait être comparée à Janis Joplin, autre blanche éprise de musique noire dont le génie véritable, le seul, était celui de l’interprétation. Lire la suite