Aujourd’hui est le jour où tu rejoins tes semblables, de Marion Balac – Super Loto éditions

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions« La pluie avait tout balayé. Impossible de retrouver la moindre trace de qui que ce soit. (…) Je marchais en vain, je tournais en rond. » Coincé sur une sorte d’île luxuriante cernée par les océans et dominée par d’imposantes montagnes, un personnage cherche son chemin. Perdu, il tente d’avancer dans une forêt touffue, étouffante même, juste traversée par de mystérieuses formes blanches. Il erre, retombe toujours au même endroit. Le temps passe, l’angoisse grandit. Quand il retrouve son ancien campement, il a l’air « déserté depuis des siècles ». Dans son dos, des yeux l’observent, tandis que le paysage donne l’impression de se déplacer.

Des dessins, un monologue intérieur. Marion Balac signe un ouvrage dont la simplicité n’a d’égal que l’intelligence avec laquelle le récit est mené, par petites touches qui s’emboîtent progressivement pour créer une tension nimbée d’étrangeté. Aux pages recouvertes de cette forêt animiste répondent des planches très épurées, parsemées d’images morcelées ; à la nature grise et sombre répondent des espaces vides, d’un blanc lumineux. Le dessin devient même invisible lorsqu’il est simplement réalisé par gaufrage du papier, ajoutant à l’atmosphère fantomatique de ce livre chuchoté.

Comme dans les contes pour enfants, la forêt apparaît ici comme un rite initiatique, un entre-deux duquel il faut s’extirper pour atteindre un ailleurs inconnu. Avec beaucoup de délicatesse, Marion Balac parle du manque, de l’attente, de l’espoir et de la mort sans jamais en toucher un mot. Juste en dessinant des arbres, des feuilles, des rivières, des cailloux, et en s’insinuant dans la tête de ce personnage, naufragé dans des limbes ensorcelés.

Octobre 2014, 78 pages, 22 euros.

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions

Rivières de la nuit, de Xavier Boissel – éd. Inculte

Rivieres de la nuit Xavier Boissel Inculte« Il est difficile d’établir avec précision ce qui précipita la lente désagrégation du monde. Le climat devenait toujours plus incertain, les cataclysmes se multipliaient ; la fonte spectaculaire des glaces annonça la débâcle. » Bref, ça sent la fin, alors la Fondation, mystérieuse organisation d’une puissance technologique et économique redoutable, inaugure sur une île du pôle Nord une sorte d’arche de Noé biologique, un grand congélateur préservant les échantillons de toutes les espèces végétales présentes sur la planète. Et elle y place son super vigile, Elja Osberg, sentinelle d’un bunker souterrain censé garantir la survie… de la vie.

Ce très court roman aux allures de longue nouvelle est construit sur l’alternance de deux points de vue différents : d’un côté, les rapports, au ton administratif, de William Stanley F., l’un des concepteurs de l’arche ; de l’autre, la voix intérieure du gardien solitaire, des années plus tard, dans les couloirs de son « jardin d’Eden glacé ». Pas de dialogue, pas de vis-à-vis. S’en dégage une impression de silence étrange, qui souligne le gouffre qui se creuse peu à peu entre ces deux voix. Car derrière l’ambition humanitaire de la Fondation, perce ici ou là, au détour d’une phrase ou d’une formule trop explicite, la réalité jusqu’au-boutiste d’un capitalisme qui tente de tirer profit de tout, même de la fin du monde (« La fonte des glaces est une aubaine, ses perspectives sont inédites et innombrables. »), et qui, en mettant à l’abri les semences des espèces végétales, se garde en réalité le droit de la breveter pour en avoir le monopole - « Nous allons pouvoir industrialiser la vie. »*

Face à cet abîme de cynisme surgit la voix du veilleur, qui comprend bientôt qu’il est le dernier homme sur terre, son fusil à l’épaule alors qu’il n’a plus personne sur qui tirer. Seul dans son frigo géant tandis que la nature reprend le dessus. « Désormais, libre et seul, je ferai corps avec la nuit. Je serai le gardien d’un tombeau où reposeraient les semences d’une nouvelle vie – ma solitude se consolerait à cet élégant espoir. » L’écriture ciselée de Xavier Boissel arrive à suggérer – et c’est là la marque des meilleurs auteurs d’anticipation – tout un monde en quelques phrases, à mettre des mots sur des sentiments extrêmes et des situations visionnaires. La fable écologique se mue alors en errance poétique, métaphore de l’homme dissous dans un monde qu’il aura lui-même anéanti pour se faire, sur son propre suicide, quelques dollars de plus.


*
Rappelons au passage quand la vraie vie, ça existe déjà, et que Monsanto a déjà breveté plusieurs semences. (Voir le film
Food Inc.)

 

Septembre 2014, 110 pages, 13,90 euros.

Au secours ! Un ours est en train de me manger !, de Mykle Hansen – éd. Wombat

Au secours Un ours est en train de me manger Mykle Hansen WombatMarv Pushkin est un enfoiré, un vrai. Misogyne, mesquin, caractériel, ce publicitaire despotique et imbu de lui-même exècre ses semblables et déteste sa femme. Le genre de type qui donne un prénom à son pénis – Walter -  et se prend pour le roi de la jungle parce qu’il se tape la petite du service client, influençable et obéissante (les deux qualités qu’il préfère chez une femme). La seule chose qu’il aime, c’est lui – et ses signes extérieurs de richesses bien sûr, veste en peau de chameau et Land Rover 4×4 toutes options en tête.

Problème : quand s’ouvre ce roman, Marv est coincé sous le fameux Land Rover, les jambes écrasées par l’essieu, tandis qu’un ours est tranquillement en train de lui bouffer les pieds. Situation critique, mais pas alarmante : le bon Marv a sous le coude des kilos de viande séchée, et assez de drogues diverses (calmants, anxiolytiques, analgésiques…) pour ne même pas ressentir la douleur. Alors, c’est parti pour 150 pages de rire, où le crétin imbu de lui-même piégé sous sa carlingue pendant des jours déverse son fiel sur la société, vomit sa haine de la nature, tresse les louanges de son rutilant Land Rover et s’embarque dans des délires causés par la solitude et l’abus de narcotiques.

Explorant le dédale des névroses de l’homme moderne écrasé par son ego surdimensionné, Mykle Hansen signe un roman dans lequel son humour outrancier et son (très) mauvais esprit tiennent la distance, portrait acide de notre monde consumériste. Ce n’est pas parce que l’ours lui a grignoté les pieds que Marv va se laisser faire : “Tu te prends pour un dur, Monsieur l’Ours ? J’ai botté des culs plus gros que le tien. Mange, dors et sois poilu ; demain, je te crève.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Thierry Beauchamp, janvier 2014, 160 pages, 17 euros.

Comment attirer le wombat, de Will Cuppy – éd. Wombat

Comment attirer le wombat Will Cuppy Wombat“Le lapin, ou Jeannot Lapin, est parfaitement adorable. Il s’assied sur la pelouse, fronce son museau et remue ses oreilles, avec un air si innocent qu’il vous fait fondre et éveille en vous des sentiments protecteurs. C’est exactement ce que le lapin veut vous faire ressentir.” Et la note de bas de page de préciser : “Les lapins grignotent de biais pour avoir l’air mignon.” On l’aura compris, Will Cuppy est un vrai scientifique, de ceux dont les livres sont le fruit de recherches poussées, menées minutieusement des années durant. De cette expérience féconde, l’Américain a tiré des conclusions révolutionnaires, comme le rappelle par exemple sa classification du monde animal, qui regroupe les “mammifères problématiques”, les “oiseaux qui ne peuvent même pas voler” ou encore les “insectes optionnels” et les “pieuvres et ce genre de bestioles”.

Sa méthode, c’est l’observation. Une observation si précise, si patiente, qu’elle lui permet de s’insinuer dans la psychologie de l’escargot, de pouvoir affirmer si oui ou non un animal est raté ou de rassurer nos petits cœurs écologistes : non, ce ne serait pas vraiment un drame si le disgracieux tapir disparaissait. Derrière le désopilant bestiaire que Will Cuppy compose en 1949, affleure rapidement un anthropomorphisme sarcastique. L’humour fin et sophistiqué du New-Yorkais d’adoption révèle une profonde critique du genre humain, dissimulée derrière chaque huître, chaque autruche, chaque wombat. Pour Cuppy le misanthrope, la nature devient un exutoire, mais aussi le refuge dans lequel il semble fuir la fatuité de ses semblables.

How to Attract the Wombat. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frédéric Brument, octobre 2012, 210 pages, 18 euros. IllustrationS de Honoré.

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société. Lire la suite

Jésus dans le brouillard, de Paul Ruffin – éd. 13e Note

Jesus dans le brouillard Paul Ruffin 13e Note couverture“Des lois très anciennes gouvernent le monde de Ruffin, des lois qui traversent les époques, les domaines culturels, les continents et les océans”, constate Eric Miles Williamson en conclusion de ce recueil de nouvelles. Entre le Texas et le Mississippi, au cœur de ces paysages sauvages, hantés par les Indiens, les fantômes des Noirs lynchés et des clandestins mexicains, Paul Ruffin trace ses histoires dans la poussière brûlante du Sud des Etats-Unis. Avec un peu de terre et d’alcool, il modèle des personnages ardents, hiératiques,“tous analphabètes”, “intégristes dans leurs pratiques religieuses et ultraconservateurs dans leurs convictions politiques”, “foncièrement violents”. Ici, les lacs dissimulent des cadavres, les enfants jouent avec des revolvers plus gros qu’eux, les vieux tentent de mourir dignement et les familles, repliées sur elles-mêmes, sont des “nids de vipères ou [des] essaims de frelons”. Quant à Jésus, toujours présent même quand on l’oublie, il apparaît même dans la buée des miroirs d’hôtel.

Sous la plume vibrante de Paul Ruffin, la mort et l’humour font bon ménage, comme le grotesque et le fantastique, toujours en embuscade dans ces panoramas incertains, beaux et âpres à la fois. “Parfois, s’il avait eu une once de créativité dans le sang, il se serait levé du lit et aurait écrit un poème, tellement elle le faisait souffrir.” Mais la créativité a depuis longtemps été engloutie par la religion, la pauvreté, le racisme et le désespoir. Et pour s’exprimer, les personnages frustes de ces douze récits n’ont souvent plus que leurs poings. Un sous-entendu douteux peut mener à des affrontements sordides ; la drôlerie n’est jamais très loin de la violence la plus brute. Dans La Chasse à l’homme, des pères de familles réunis pour mettre la main sur un fugitif se muent en une meute assoiffée de sang. Comme si dans ces régions, la violence latente n’attendait qu’une étincelle pour jaillir, bestiale. Le vernis de la civilisation semble bien mince, et Ruffin, en plus d’être un conteur hors pair, saisit dans ces hommes et ces femmes une sincérité ancestrale, qui pare ce recueil d’une majesté ténébreuse.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeannine Hayat, janvier 2012, 304 pages, 19,50 euros. Introduction de Marc Watkins, préface de l’auteur, et postface d’Eric Miles Williamson.

 

POURSUIVRE AVEC > L’interview d’Eric Miles Williamson : cliquer ici.

Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association couvertureSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Désolations, de David Vann – éd. Gallmeister

desolations caribou island david vann gallmeister couvertureDésolations renoue avec l’univers de David Vann, découvert l’an dernier avec Sukkwan Island, couronné par le Prix Médicis. Terre d’exil, refuge de ceux qui ne trouvent pas leur place ailleurs, l’Alaska, immense et majestueuse, sert à nouveau de cadre à l’intrigue. Un cadre ambigu, aux antipodes de l’image naïve, édénique et revigorante, d’un retour à la nature. Car à travers les yeux de David Vann, cet Alaska-là est aussi une déception, un fantasme évanescent d’explorateur frustré qui, au lieu de trouver l’aventure espérée, s’enterre dans un “Ploucland” fade, recouvert de parkings bitumés, parsemé de voitures abandonnées à la rouille. La beauté sauvage des paysages grandioses peine à compenser le morne quotidien de ces villes minuscules, “enclaves de désespoir” perdues dans un décor infini.

L’écrivain américain élargit le cadre de Sukkwan Island, qui se concentrait sur la relation dissonante entre un père et son fils, pour raconter cette fois l’histoire de toute une famille. Gary, le père, retraité et bien décidé à déménager dans une cabane qu’il s’acharne à construire de ses mains, se raccroche tant bien que mal au rêve qu’il n’a jamais eu le courage de réaliser. Irene, la mère, l’aide bien qu’elle n’ait aucune envie de le suivre et qu’elle voie dans cette lubie le symbole de l’échec de leur mariage. Hantée par le suicide de sa mère alors qu’elle n’était qu’une enfant, devenue dépendante aux calmants, elle ne supporte pas l’idée de perdre Gary après lui avoir sacrifié, pour rien, ses plus belles années. Entre eux, se déchirent leurs deux grands enfants, Rhoda et Mark, dont les vies ont pris des directions opposées.

sukkwan island david vann gallmeister prix medicis couverture pocheEchoués au milieu des montagnes, des lacs et des forêts, les personnages de David Vann semblent pris dans les sables mouvants, chaque effort pour se débattre les engluant encore plus dans leur abattement. Impressionnant de bout en bout, Désolations ne nous épargne aucun recoin du pessimisme humain. Paranoïa, désespoir, solitude, mal-être, il dépouille la morosité de ses personnages pour mettre à jour la haine latente, la violence sans bornes ou le vide effrayant qui naissent de la faillite de leurs relations. Un roman à la beauté méphitique, à l’image de cette nature animiste d’Alaska, dont le vent glacial, les lacs féroces ou la météo trompeuse reflètent les sentiments brisés de ceux qui la peuplent.

> Pour télécharger un extrait du livre Désolations : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski, août 2011, 300 pages, 23 euros. Par ailleurs, Sukkwan Island paraît ces jours-ci en édition de poche, 208 pages, 8 euros.

Korokoro, de Emilie Vast – éd. Autrement

Si, paraît-il, pierre qui roule n’amasse pas mousse, un hérisson qui se balade, lui, harponne tout ce qui passe dans ses piquants affûtés. Korokoro en fait l’amère expérience : sa petite expédition lui fait rencontrer des fourmis, des poissons, des oiseaux, des araignées ou des taupes, mais aussi quelques désagréments. La boule de piques est peu à peu submergée par tout ce qui s’accroche à elle, au point de devenir méconnaissable, empêtrée dans les feuilles, les fleurs, les champignons et même les vers de terre. Originellement publié au Japon en 2007, ce qui explique sans doute son titre exotique, ce magnifique petit album sans texte raconte la promenade échevelée d’un hérisson curieux, bringuebalé dans les airs, sur l’eau ou dans la forêt au gré de ses rencontres. Les graphismes stylisés d’Emilie Vast dépeignent la nature avec une épure particulièrement élégante, marquée par une touche rétro imprégnée d’art nouveau. Avec quatre couleurs seulement, un noir épais, un gris discret, un rouge carmin vigoureux et un doré excentrique, elle met en place une chorégraphie ensorcelante, minimaliste mais puissamment évocatrice.

Du fait de sa maquette atypique, qui lui permet à la fois d’être parcouru comme un livre traditionnel et de se déplier en une longue frise illustrée, Korokoro peut se lire comme un récit image par image ou comme un jeu de piste divertissant, dans les traces de ce hérisson explorateur qui emporte à chaque étape de son voyage un morceau du décor. La vivacité des compositions, en perpétuel mouvement, et l’harmonie qui s’en dégage en font non seulement un ouvrage plein de charme et de surprises, à l’image de la chute finale très rusée, mais aussi un objet magnifique, soigné, et présenté dans un joli fourreau plastifié. Ravissant à tous points de vue.

Avril 2011, 24 pages, 10 euros.

RENCONTRE AVEC JON KALMAN STEFANSSON / Le poète qui écrivait des romans

L’écriture de Jón Kalman Stefánsson est de celles qui, d’abord, inhibent. Si riche, si fragile, si délicate qu’elle en devient intimidante. Servi par la splendide traduction d’Eric Boury, Entre ciel et terre semble s’animer sous nos yeux, enfler comme les vagues grises de l’océan, changer de cap au gré des bourrasques glacées balayant une Islande atemporelle, rude et sauvage. Histoire de marins, histoire d’amitié, de culpabilité et de mélancolie, ce roman empreint d’une poésie envoûtante est peuplé de livres assassins et de lecteurs aveugles, de croyances incertaines et d’inquiétudes jamais étouffées. Ce texte bouleversant, l’un des plus beaux parus en 2010, sort ces jours-ci en édition de poche. L’occasion de discuter avec son auteur, invité du Salon du livre de Paris, en attendant, pour la fin de l’année 2011, la suite de ce récit renversant, conçu comme une trilogie.

Quand on se plonge dans Entre ciel et terre, on a l’impression de lire un poète qui fait de la fiction. Etes-vous d’accord avec cette description ?

J’ai publié plusieurs recueils de poèmes avant de faire des romans, c’est comme ça que j’ai commencé. Désormais, je ne peux plus écrire de poésie, donc tous mes vers se glissent dans mes fictions. De toute façon, à mes yeux, la frontière entre les deux disciplines est très poreuse, et disparaît même souvent. J’aime que ces deux mondes se rejoignent et s’entremêlent. C’est ce que j’apprécie chez des auteurs comme José Saramago, Knut Hamsun ou Herta Müller. Je les considère comme des poètes qui écrivent de la fiction.

Pourquoi dites-vous que vous ne pouvez plus écrire de poésie ?

Je n’ai jamais été vraiment heureux lorsque je faisais des poèmes. Quelque chose me manquait, je ne parvenais pas à mettre toute mon âme dans mes textes. Et puis j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je lis beaucoup de poésie, j’en ai traduit aussi, et ça m’a permis de voir que je n’étais pas du même monde.

On sent dans votre écriture une grande souplesse, comme si vous vous laissiez surprendre par ce que vous écriviez. C’est le cas ?

Cela fait clairement partie de mon style. Je commence toujours à travailler avec un plan assez précis, mais dès que je me mets à écrire, quelque chose de nouveau me vient, quelque chose d’imprévu, que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est là que mon écriture rejoint la poésie : je laisse la porte ouverte à l’inattendu. J’écris avec mon cœur, avec mes sentiments. Or mes sentiments changent tous les jours, évoluent selon mon humeur, les événements extérieurs… Finalement, qu’est-ce que la création, sinon cette part d’incertitude et de spontanéité ? Je n’aime pas cet aspect de la fiction qui voudrait que tout soit anticipé, calculé. Le lecteur le sentira, et il ne sera jamais touché, jamais surpris. Lire la suite

Serena, de Ron Rash – éd. Le Masque

Assoiffée de pouvoir, manipulatrice, autoritaire, cruelle, jalouse, orgueilleuse… Dans la longue lignée de mantes religieuses de la littérature, la meurtrière Serena a gagné une place de choix. Aux côtés de son mari, le magnat du bois George Pemberton, elle rase des régions entières juste pour assouvir son ambition démesurée, multiplier, encore et encore, sa fortune, et détruire quiconque se dressera sur son passage. Pour contenir ce personnage paroxystique, Ron Rash a choisi de l’inscrire dans un cadre grandiose : les montagnes de la Caroline du Nord, à l’orée des année 1930. Après avoir raconté, dans son précédent roman Un pied au paradis, l’agonie d’une vallée de Caroline du Sud, inondée par la création d’un lac artificiel dans les années 1950, Ron Rash remonte le temps pour fouiller l’histoire de sa région natale, et, par là même, l’histoire des Etats-Unis. A nouveau, il choisit de situer son intrigue à un moment de basculement, lorsque modernité et tradition se retrouvent face à face, et que les consciences s’éveillent. Cette fois, c’est la création d’un parc national et la naissance d’un sentiment écologique qui vient contrecarrer l’exploitation à outrance des Pemberton, hérauts d’un capitalisme sans foi ni loi. Habilement, le livre parvient à décrire l’immoralité des hautes sphères dirigeantes, mais aussi les conditions de vie harassantes des employés, sans cesse à la merci des accidents mortels, et encore plus exploités depuis la crise de 1929.

En parfaite osmose avec cette fresque majestueuse, l’écriture raffinée de Ron Rash joue sur un classicisme presque suranné, voire élisabéthain, tandis que les personnages farouches, la pointe de mysticisme, et l’omniprésence de la nature ou de ses émanations symboliques (l’ours, l’aigle tueur de serpents…), évoquent les grands écrivains pionniers de l’Ouest sauvage. L’intervention régulière des bûcherons, qui commentent les événements avec une lucidité teintée de superstition, remplit le même rôle que le chœur dans les pièces antiques, et place Serena dans la droite descendance des tragédies grecques. Un texte ample, dans lequel la beauté de la nature peine à contrer la laideur de cette âme humaine que Ron Rash aime tant explorer, jusque dans ses recoins les plus noirs.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Béatrice Vierne, janvier 2011, 410 pages, 20,90 euros.