Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association couvertureSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Lemon Jefferson et la grande aventure, de Simon Roussin – éd. 2024

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 couvertureAlors que l’on a tous jeté nos feutres desséchés à la fin de notre enfance, Simon Roussin, lui, a continué de s’en servir avec cette application propre à ceux qui savaient colorier sans déborder. Avec ses tons pétants et ses traces inimitables, le feutre apporte toute son insouciance à un dessin naïf, les incessants jeux de couleurs imprimant sur le récit une fantaisie psychédélique et un rythme trépidant. Tout l’album baigne dans une sorte de tendre candeur, annoncée par ce titre ingénu qui nous promet “la grande aventure”. Roussin reprend un classique : le coup du messie qui libère un peuple opprimé en prenant la tête de la résistance au tyran. L’intrigue réutilise les ficelles du feuilleton, entretenant le suspense à coups de rebondissements farfelus, d’amour impossible, de soeurs jumelles séduisantes, de “Je suis ton père”, de méchants au-nom-qui-fait-peur (le Capitaine masqué) ou de personnages secondaires improbables. Ici, les surprises rendent “abasourdi”, les hommes “s’affrontent à mort”, les ennemis sont “neutralisés” et dans les moments difficiles, le héros, “fébrile, lance un dernier regard à son infortuné camarade”. Même Tintin n’aurait pas osé.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extraitFaut-il pour autant en conclure que Lemon Jefferson et la grande aventure est une simple parodie ? Non. D’abord parce que l’humour n’en est pas le ressort principal : la pointe de second degré permet à l’auteur de prendre de la distance avec les clichés qu’il revisite, et ainsi de jouer sa propre pièce avec des situations et des personnages familiers. Mais surtout parce qu’il suffit de quelques pages pour que l’on soit pris au piège. Avec ses phrases faussement désuètes à la poésie biscornue, la narration nous emmène dans des dédales de rencontres incongrues, joyeux pêle-mêle de mythologie, de SF et d’Histoire. Une bande dessinée vivifiante, d’un enthousiasme enfantin communicatif. Le même que celui qui nous faisait rêver quand, il n’y a pas si longtemps, une boîte de feutres et une feuille blanche nous suffisaient pour imaginer la plus passionnante des aventures.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extrait

Novembre 2011, 72 pages, 19 euros.

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