Philoctète et les femmes, de Grégoire Carlé – éd. L’Association

Philoctète et les femmes Grégoire Carlé L'AssociationA la mort de son ami Héraclès (alias Hercule), Philoctète hérite de son fameux arc aux flèches empoisonnées et d’un lourd secret : l’emplacement des cendres du héros. Pour n’avoir pas su garder sa langue, il est mordu par un serpent et sa blessure persiste. Ses cris minent le moral des troupes en partance pour la Guerre de Troie (ou sa plaie pue trop, selon d’autres versions), alors Ulysse l’abandonne sur une île déserte. Il ne reviendra le chercher que dix ans plus tard, lorsque les oracles auront expliqué aux Grecs que les flèches d’Héraclès sont indispensables à la victoire.

Grégoire Carlé s’empare de ce mythe antique, rendu célèbre par la pièce de Sophocle, en y ajoutant un élément inédit : plutôt que d’être déserte, l’île sur laquelle échoue Philoctète est peuplée de femmes intrépides, les Lemniennes. Des sortes d’Amazones qui se sont débarrassées de tous leurs hommes au fil de l’épée et capturent régulièrement le pauvre Philoctète pour le violer pendant des jours et des jours.

Le noir et blanc de Carlé se marie particulièrement bien à cette atmosphère légendaire. Glissant tantôt vers l’expressionnisme, tantôt vers les gravures de Posada, son dessin s’avère toujours aussi beau, souple et onirique. Quant à la langue utilisée, elle garde une poésie un peu désuète, relevée par un humour qui participe à la discrète modernisation du mythe. C’est drôle, sensuel, trépidant, érudit, mais c’est aussi très malin. Car derrière les mésaventures de l’archer grec et de ses hordes de guerrières agressives, c’est bien l’affrontement de deux modes de pensée, le patriarcat et le matriarcat, que met en scène l’auteur de La Nuit du Capricorne. Un matriarcat dangereux qui ne doit surtout pas franchir les limites de l’îles de Lemnos, car comme dirait Ulysse : « Tu crois qu’il est bon pour nous que la rumeur se propage que sur une île les femmes vivent comment elles l’entendent, en dehors des règles des mâles ? Imagine un peu le bordel si les femmes de Corinthe, Argos, Mycènes ou Sparte se mettent à décider pour elles ! » Tu m’étonnes – mieux vaut ne pas y penser.

Septembre 2014, 168 pages, 29 euros.


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Notre article sur le précédent album de Grégoire Carlé : La Nuit du capricorne.

La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteYou Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok Florette

Avril 2014, 88 pages, 12 euros.