Nous avons toujours vécu au château, de Shirley Jackson – éd. Rivages/Noir

Nous avons toujours vecu au chateau Shirley Jackson Rivages Noir“Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma soeur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma soeur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.”

En quelques lignes seulement, Shirley Jackson (1916-1965) impose l’atmosphère étrange qui guidera tout son roman. Immédiatement, avec cette liste bancale, elle insinue une pointe de bizarre, lorgne vers le fantastique et installe une ambiance macabre, tendue par le mystère de la mort de la famille de Mary Katherine. Rapidement, on comprend que tout le village déteste les Blackwood, qui vivent coupés du monde dans leur magnifique demeure : Mary Katherine est la seule qui descend au bourg pour faire les courses deux fois par semaine, tandis que sa grande sœur Constance se cloître dans la maison et que l’oncle Julian, vieux et handicapé, seul rescapé du dîner à l’arsenic qui emporta le reste de la famille il y a six ans de ça, semble avoir perdu la raison, et rejoue sans cesse le jour du drame.

Qui a tué les Blackwood ? Pourquoi tout le village hait-il viscéralement cette famille ravagée ? Quel secret lie si intimement les deux sœurs ? Avec un ton à la fois moderne, mais aussi fortement imprégné du charme gothique du Tour d’écrou d’Henry James par exemple, Nous avons toujours vécu au château (1962) navigue entre deux eaux. Le chat, la présence magnétique de la forêt ou la superstition de Mary Katherine donnent l’impression que l’intrigue pourrait perdre pied, chavirer dans le fantastique. A moins que ce ne soit les personnages, paranoïaques et empêtrés dans leur mal-être, qui chavirent dans la folie.

Avec un savoir-faire cruel, Shirley Jackson joue de ces menaces diffuses pour épaissir encore le silence qui entoure ce foyer maudit. Inquiétant lorsque l’auteur de La Maison hantée décortique les tensions, les non-dits et les haines qui rongent les Blackwood, le récit devient carrément anxiogène lorsqu’il les force à affronter le monde extérieur, et raconte, pour ainsi dire, une chasse aux sorcières dans les Etats-Unis des années 1960. Un chef-d’œuvre tourmenté, sur la folie et la méchanceté du genre humain, auquel la nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias redonne toute son ambiguïté.

We Have Always Lived in the Castle. Nouvelle traduction intégrale de l’anglais (Etats-Unis) de Jean-Paul Gratias, edition de poche, 240 pages, 8,65 euros.

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. Points

La Bete de miséricorde Fredric Brown Points Seuil poche couverturePour avoir une bonne idée de l’angoissante virtuosité littéraire de Fredric Brown, le premier chapitre de La Bête de miséricorde (1956) est idéal. Après une phrase d’ouverture détachée qui scotche immédiatement le lecteur (“En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin.”), Brown emmène son roman vers une enquête classique (un mort mystérieux, un assassin à trouver), avant d’initier, dans le dernier paragraphe du chapitre, un retournement de situation total. Non, ce ne sera pas un roman policier, mais bien un roman noir, furetant derrière la façade des glorieux Etats-Unis de l’après-guerre.

Sous la chaleur croissante du printemps d’Arizona, La Bête de miséricorde ne cesse de changer de narrateur, variant les points de vue pour mieux dévoiler l’envers de la petite ville de Tucson. L’écriture de Fredric Brown, économe, sèche et implicite, évoque beaucoup en très peu de lignes. La victime, survivante d’Auschwitz, rappelle que le traumatisme de la guerre mondiale n’est pas digéré pour tout le monde, même si le conflit semble déjà appartenir à une autre époque. L’inspecteur de police, d’origine mexicaine, sert de révélateur au racisme latent de la luxuriante Amérique des Fifties, qui n’aime pas les Noirs, n’apprécie pas beaucoup les juifs, n’affectionne pas vraiment les latinos et, par-dessus tout, déteste les mélanges. Quant à son épouse, femme au foyer idéale qui se révèle alcoolique, violemment dépressive et volage, elle trahit le délabrement de l’american way of life, bien moins reluisant qu’il n’y paraît. De l’enquête, il ne reste alors plus grand-chose. Des décombres, une poignée de vie brisées, et un sentiment de résignation qui, cinquante ans plus tard, s’avère toujours aussi amer.

Nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Emmanuel Pailler, édition de poche, 220 pages, 6,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Le roman hommage à Fredric Brown de Léo Henry : Rouge gueule de bois.

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


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L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.

Nouveaux corps, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Album après album, Yûichi Yokoyama poursuit l’exploration du monde énigmatique qu’il a créé. Travaux publics, Combats et Voyages dévoilaient déjà cet univers impénétrable, peuplé d’habitants inexpressifs, incapables d’agir par eux-mêmes mais mus par une invisible force collective. Ils construisent, se battent. Dans quel but  ? Contre qui ? Le Japonais laisse planer le mystère, ne nous donne pas le moindre indice. Ses histoires sans début ni fin s’avèrent dénuées de ressort dramatique. Les personnages, apparemment tous masculins, sont inhumains, anonymes, attifés selon une mode qui nous échappe. Aucune émotion, aucun échange ne transparaissent. Pas de dialogues ou presque. Leur silence jure avec le brouhaha incessant des onomatopées tranchantes, si assourdissantes qu’elles recouvrent les dessins. Cette ambiance glacée et robotique de ces mangas pourrait rebuter. Au contraire l’opacité qui les entoure les rend passionnants, sans que l’on ne sache vraiment trop pourquoi.

Fin 2009 paraît l’extraordinaire Jardin, l’un des livres les plus étranges et les plus stimulants dont ait accouché la bande dessinée japonaise. Le scénario tient en une phrase  : un groupe de personnages hétéroclites pénètre clandestinement dans un jardin fermé. S’ensuivent 330 pages d’errance fantastique, dans un décor mouvant au gré des pages, mêlant nature et constructions artificielles. Comme dans un parc d’attraction prodigieux ou une gigantesque installation d’art contemporain à ciel ouvert, le paysage ne cesse de changer. Sans vraiment se poser de questions, les visiteurs progressent, à la manière d’un jeu vidéo. Montagnes de verre, lacs artificiels ceinturés de tabourets, villages de caoutchouc, bibliothèques borgésiennes, escalators interminables, Yûichi Yokoyama forge un ailleurs infini, enchanteur, magique. L’esthétique géométrique du dessinateur nippon, truffée de volumes et de lignes droites, devient hypnotique. L’exaltation de la lecture trouve aussi sa source dans cette indéfinissable menace qui semble peser sur l’ouvrage (Qui a construit ce complexe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression d’être surveillés ? Qui sont ces patrouilles que les promeneurs craignent autant ?) conférant à l’intrigue une tension particulièrement excitante.

Nouvelle pierre à cet édifice nébuleux, Nouveaux corps se présente comme un recueil de nouvelles très courtes. Axée sur les corps, cette compilation se penche notamment sur les accoutrements extravagants des personnages. Déguisements animaliers, masques en forme d’avion ou couvre-chefs futuristes, peintures faciales, vêtements en plastique, en feuilles d’arbre ou en cailloux, photocopies de costard scotchées sur mesure, Yûichi Yokoyama met en image cette mode excentrique, ni vraiment future, ni vraiment passée. « Si l’histoire du monde avait pris une tournure différente que celle qu’on lui connaît, les hommes vivraient selon une autre échelle de valeur, une esthétique différente, explique-t-il. La culture de ce monde voudrait peut-être que les gens ne portent pas de chaussures, qu’ils ne parlent pas ou encore qu’ils portent en permanence quelque chose sur la tête sans jamais montrer leur véritable visage. Ce serait une civilisation complètement étrangère à la nôtre. C’est cela que je veux dessiner : un monde dont la culture soit radicalement différente. » * Lire la suite