No Silence, de Kyle Gann – éd. Allia

No Silence 4'33'' John Cage Kyle Gann Allia« Le pianiste David Tudor s’assit au piano sur la petite scène de bois, rabattit le couvercle du clavier sur les touches et regarda son chronomètre. Il souleva et rabattit le couvercle deux fois durant les quatre minutes suivantes, en prenant soin de ne faire aucun bruit audible tout en tournant les pages de la partition, dépourvue de notes. (…) Il venait de jouer pour la première fois l’une des œuvres musicales parmi les plus controversées, les plus inspirantes, les plus surprenantes, les plus infamantes, les plus déroutantes et les plus influentes depuis Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. »

C’était lors de la soirée du 29 août 1952, dans une petite salle de concert au sud de Woodstock, perdue au milieu des arbres. John Cage présentait pour la première fois 4’33” (soit quatre minutes et trente-trois secondes), une pièce en trois mouvements complètement silencieuse, durant laquelle le pianiste ne joua pas une note. Perçu comme une mauvaise blague par certains, comme le tournant de la musique du XXe siècle pour d’autres, 4’33” est une œuvre qui demande à être décryptée. C’est ce que s’attelle humblement à faire Kyle Gann, en s’appliquant à rester simple et, surtout, à ne pas enfermer 4’33” dans une perspective trop réduite. Au contraire : il fournit au lecteur les armes qui lui permettront de se faire son propre avis sur ces quatre minutes et demi (faussement) silencieuses.

Kyle Gann détaille les influences de John Cage, et explique sa démarche jusqu’à ce fameux soir de 1952. En élargissant le spectre de son analyse à l’art (à Dada, à la performance, à la peinture de Rauschenberg…) ou à la philosophie (et notamment à la pensée zen), le musicologue nous amène à comprendre à quel point de son cheminement intellectuel était Cage lorsqu’il a décidé de recouvrir une partition de silences. Comme Marcel Duchamp avec son urinoir, 4’33” nous amène à reconsidérer ce qui est « art » et ce qui ne l’est pas : mis en scène et encadré par le compositeur américain, le silence révèle ce que l’on n’écoutait plus. Et soudain, les bruits de l’environnement et la nature deviennent musique.


No Such Thing as Silence. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Orsoni, octobre 2014, 190 pages, 15 euros.

 

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Zarbi, de Cathi Unsworth – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Zarbi Cathi Unsworth RivagesErnemouth, petite ville du Norfolk. La mer, les côtes, les docks. Le gris, le brouillard, les pubs et la bière. L’été 84, Corrine Woodrow par qui le scandale arrive. Dans un bunker de la plage, un corps lardé de 16 coups de couteau, un pentagramme dessiné avec son sang autour de la victime. Les preuves qui accusent l’adolescente marginale. Le procès, les remous, le traumatisme d’une population. « Ce drame a gâché trop de vies. Dans une petite ville comme ça, quand les projecteurs se braquent sur vous pour une raison pareille, la honte collective est insupportable. » L’enferment, l’internement pour Corrine. L’enfouissement si ce n’est l’oubli pour les autres. Et le temps qui coule à nouveau dans l’indolence poisseuse d’une bourgade du Nord de l’Angleterre.

Jusqu’à ce que, vingt ans plus tard, le développement des sciences (génétiques, au hasard) ne permette la réouverture d’affaires classées. Que le séquençage ADN ne révèle que Corrine n’était peut-être pas la seule coupable. Qu’une irritante avocate militante n’engage Sean Ward, un ancien de la Met(ropolitan Police de Londres) végétant dans une retraite prématurée (blessure – pension), pour retourner fouiller la braise sous laquelle couve encore le feu.

Le récit entre hier et aujourd’hui. L’adolescence, les rivalités. Les posters, le khôl, les cheveux qu’on crêpe, les idoles qu’on peint sur les vestes en jean. Les bandes, les amours. Siouxsie, les Damned, Sex Pistols, les Ramones, les Cramps et les Clash. Madonna. Les lumières de l’ailleurs. Les punks, les gothiques, les émos. La famille, les adultes, les secrets, le mensonge. Et, que ce soit « scandale national ou magouilles dans une petite ville de province […] toujours le même triangle : les affaires, la police et la presse ».

Weirdo. Traduit de l’anglais par Karine Lalechere, 432 pages, 22 euros.

 

Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des Livres

Gangs Story Kizo Yan Morvan La Manufacture des LivresIls ont beau faire régulièrement la une des journaux télévisés, les délinquants et autres “racailles” font partie d’un monde dont les ressorts nous échappent encore souvent. Ancien membre de la “Mafia Z” de Grigny, Kizo, désormais soucieux d’apaiser les quartiers et de les sortir de l’ombre, retrace l’histoire des gangs, principalement à Paris et en banlieue. Epaulant les photographies de Yan Morvan, son récit revient sur les racines de la violence endémique qui secoue toute une frange de la société française.

Gangs Story remonte à l’époque des Blousons noirs, des “Rebelles” en perfecto, des rockers banane vissée au front, des Hell’s Angels bagarreurs. L’arrivée des skinheads, inspirés du mouvement britannique, dans les années 1980, engendre une radicalisation de certaines de ces bandes, qui deviennent racistes ou néonazies. En réaction, imitant les gangs américains sans en avoir le professionnalisme, se montent des groupes d’autodéfense, comme les Black Dragoons d’Yves “Le Vent”, fusion du vaudou haïtien, des sports de combat et de l’imagerie hip-hop. A la “guerre des races”, qui voit rapidement les skinheads abandonner la rue, succède l’ennui. Faute d’ennemis extérieurs, les cités s’affrontent entre elles pour évacuer leur violence désormais sans objet. A mesure que les chefs se casent ou sont arrêtés, les gangs s’étiolent en bandes éparses, cloîtrées dans leur coin d’immeuble ou dans la gare la plus proche, à vivoter de petits trafics.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresLes très belles photographies de Yan Morvan, spécialiste du reportage de guerre qui a pénétré ce milieu depuis la fin des années 1970, parviennent à cerner la tension des corps en lutte permanente, mais aussi le poids de ces décors glauques, entre squats parisiens hantés par des punks camés (et le tueur en série Guy Georges) et tours de banlieue désincarnées. Car raconter l’histoire des gangs, c’est aussi, et surtout, raconter l’histoire de la pauvreté, des “classes dangereuses” et des populations exclues qui trouvent dans le gang un moyen de retrouver leur fierté et de renouer avec une vie sociale. Noirs, Blancs Arabes, tous, quel que soit leur camp, du loubard castagneur quasi SDF au jeune délinquant repoussé en banlieue, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Manufacture-des-livres-skinheadsEn filigrane, Gangs Story ébauche aussi le portrait musical d’une quarantaine d’années où l’imagerie des gangs, certes également marquée par le sport ou le cinéma, semble surtout s’inspirer des disques et rythmes des postes de radio. Les mauvais garçons des années 1960 imitent Cochran ou Presley, les motards puisent dans le hard-rock ou le metal, les punks s’identifient au courant du même nom, les skinheads portent haut les couleurs de l’Angleterre ska, et le hip-hop américain (qui s’impose aussi par le graffiti ou la danse) inonde rapidement la jeunesse banlieusarde. Au détour des clichés de Yan Morvan, on croise Passi, Doc Gynéco, le Secteur Ä, K-Mel, MC Jean Gabin, et tant d’autres qui feront du rap le genre numéro 1 en France à partir des années 1990. Imposant ainsi leur propre culture à la société qui les avait repoussés dans les marges.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresNovembre 2012, 300 pages, 49 euros.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

Fargo Rock City, de Chuck Klosterman – éd. RivagesRouge

Fargo Rock City Chuck Klosterman Rivage RougeChuck Klosterman aime le metal. Pire, il a même une faiblesse pour sa frange la plus honteuse : le glam metal, braillé par des types maquillés comme des prostituées en soldes, une bière à la main, qui ne parlent que de filles en chaleur. Les groupes y suent leur virilité tout en se trimballant une crinière blonde permanentée à faire pâlir Shakira, nimbés dans un satanisme outrancier, sensé choquer les parents et, surtout, exciter leurs enfants. Oui, Chuck Klosterman aime les guitares qui crissent, les batteurs qui bastonnent, les chanteurs qui font l’amour au micro et enchaînent les saltos pendant que l’autre chevelu s’embarque dans un interminable solo. Alors, plutôt que d’en rire avec gêne comme d’une erreur de l’âge bête ou de se cacher derrière une pose gothique confortable et hautaine, Klosterman a décidé d’assumer. Voire, l’ambitieux, de nous convaincre de l’importance de ce courant honni du rock.

Il faut dire qu’au tournant des années 1990, Kiss, Van Halen, Poison, Guns N’Roses et consorts vendaient des disques par brouettés, monopolisant les charts aux Etats-Unis. Gamin perdu dans l’immensité neigeuse du Dakota du Nord, le jeune Chuck bascule un beau jour de 1983, lorsqu’il découvre Mötley Crüe – “Je me rappelle m’être assis sur mon lit un dimanche après-midi et avoir mis Shout at the Devil pour la première fois. Ça offre peut-être un triste contact de ma génération (ou juste de moi-même), mais Shout at the Devil a été mon Sgt. Pepper.” Avec leur subversion en carton-pâte et leurs vidéos primaires avec des jolies filles qui font l’amour à des voitures sur MTV, les groupes de heavy metal assouvissent toutes les frustrations et les fantasmes de l’adolescence.

Poison Chuck KlostermanDans ce livre tenant autant de la critique musicale que de l’autobiographie, Klosterman se penche sur l’omniprésence du marketing, le pouvoir des clips, la misogynie, l’engagement du rock ou sur son alcoolisme avec la même facilité, décalée mais touchante, qu’il devait avoir, adolescent, lorsqu’il déblatérait avec ses potes sur le nouveau disque d’Axl Rose. La grande réussite du petit kid blanc devenu critique rock, c’est d’écrire comme il aime cette musique “efféminée, sexiste et superficielle”, qui n’avait d’autre but que d’être la plus cooool possible : sans se prendre au sérieux, mais bien décidé à réparer l’injustice snob qui a fait de son genre chéri la cible des plus grandes railleries de l’histoire de la musique. Et le pire, c’est qu’il est souvent convaincant.

En reconnaissant volontiers les faiblesses et l’absence totale de créativité du metal, il arrive à raconter l’histoire d’un mouvement hédoniste et crétin, qui tenait dans son enthousiasme forcené la formule de son succès. “Je pense que c’est Brian Eno qui a dit : ‘Il n’y a qu’un millier de personnes qui s’est procuré le premier album du Velvet Underground, mais chacun de ces acheteurs est devenu musicien.’ Bon, des millions de gens ont acheté Shout at the Devil, et tous, sans exception, sont restés inchangés.” Avec leur humour décapant, ces Confessions d’un fan de heavy metal en zone rurale arrivent à dresser un tableau perspicace de la musique depuis les années 1980, complètement dissonant (dans tous les sens du terme) de l’historiographie officielle du rock. Soucieuse de tout intellectualiser, elle s’était empressée d’oublier cette bande de monstres de foire en slip panthère. Raté : le rouquin du Dakota se souvient de tout, et dans les moindres détails.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stan Cuesta, novembre 2011, 284 pages, 20 euros.

Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Marc Villard Rivages Noir poche couvertureOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

Je ne quitterai pas ce monde en vie, de Steve Earle – éd. L’Ecailler

Je ne quitterai pas ce monde en vie Steve Earle L Ecailler1963. South Side, banlieue de San Antonio, Texas. Dans ce no man’s land sinistre, tout le monde semble destiné à finir dealer, toxico, putain, travelo, flic pourri ou avorteur. Une faune d’immigrés mexicains, de paumés, d’âmes errantes contraintes de se vendre pour acheter leur dose quotidienne de came. Au milieu de ce quartier zombie, dans un hôtel borgne, opère Doc. Ancien médecin submergé par la drogue, il a peu à peu sombré dans la déchéance, perdu son droit d’exercer, jusqu’à échouer là. A cureter des prostituées ou des gamines trop jeunes pour devenir mères. A extraire des balles ou réparer les dégâts des lames de couteaux, stigmates des règlements de compte qui rythment l’agonie de ce monde interlope. Et puis soudain, débarque Graciela, clandestine mexicaine qui va réanimer cette banlieue écrasée par la résignation.

Peu d’écrivains auraient osé plonger dans les tréfonds malsains de cette Amérique traumatisée par l’assassinat de son président à Dallas. Ils auraient eu encore plus de mal à en tirer un roman aussi chaleureux. Car au lieu de s’enfoncer dans la crasse et le sang, le chanteur, acteur (The Wire et Treme) et écrivain Steve Earle arrive, avec une infinie miséricorde, à trouver la lumière là où la mort semblait régner sans partage. Marqué par une étrangeté toute sudiste, voire latino, il mêle roman noir et fantastique avec une grâce peu commune : Doc l’avorteur est hanté par le fantôme de Hank Williams, icône de la musique country. Quant à Graciela, mi-sainte, mi-sorcière, elle affronte la résignation poisseuse du South Side, ravive l’espoir, et renoue les liens de cette communauté déchirée. Etonnamment, malgré cette touche magique presque naïve, Je ne quitterai pas ce monde en vie ne perd pas de son réalisme percutant. Les affres de l’addiction, la violence endémique, l’hypocrisie de l’Eglise, le cynisme d’une société puritaine qui abandonne ses membres les plus fragiles : Steve Earle frappe fort. Un conte sombre, écrit à la manière d’une chanson dont la beauté de la mélodie mettrait en valeur la dureté des paroles.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Thomazeau, février 2012, 260 pages, 18 euros.

Steve Earle reprend I’ll Never Get Out of This World Alive, de Hank Williams :

Ils ont tous raison, de Paolo Sorrentino – éd. Albin Michel

Ils ont tous raison Paolo Sorrentino albin michel couverture italie rentree litteraireIls ont tous raison est un livre rêvé. Un roman jouissif, dans lequel on se plonge éperdument. Un récit excitant, émouvant, espiègle, dans la peau de ce personnage détestable et attachant : Tony Pagoda. Mi-escroc mi-séducteur, chanteur pour dames vaniteux, spécialiste de la chanson mielleuse, Pagoda enfile les tubes, comme les lignes de coke et les groupies échauffées. Avec sa voix de velours et ses doigts boudinés perclus de bagouzes dorées, il fait rêver les vieilles filles de Naples à New York, jusqu’à se produire, un beau jour de 1979, devant son idole Sinatra himself. Du succès à l’exil, durant dix-huit longues années passées au Brésil à regarder les cafards régenter son monde, Tony Pagoda s’engouffre dans un tourbillon d’aventures rocambolesques.

En forme de biographie désordonnée, le premier roman de Paolo Sorrentino est porté par la voix de Tony P. qui raconte, sur un ton inimitable et dans le désordre, son addiction à la drogue, ses tournées, son dépucelage, son grand amour perdu ou sa parenthèse sud-américaine. Autour de ce personnage-monde, gravitent une nuée de figures inoubliables (une baronne obèse amatrice de jeunes garçons, un mafieux mélomane, un mystérieux Italien réfugié au fin fond de la jungle amazonienne…), comme autant de pièces d’un puzzle baroque, excentrique et enivrant. Pour donner corps à son héros avec une telle réussite, le réalisateur de This Must be the Place imagine un langage fleuri où la vulgarité le dispute à l’enchantement. Avec un sens de la formule inné, il fait de chaque description un monument d’humour, multiplie les expressions hilarantes, les images désopilantes, les clins d’œil habilement réutilisés – à l’image du film Fitzcarraldo de Werner Herzog.

Derrière le plaisir euphorisant de la lecture, le metteur en scène de Il Divo arrive aussi, avec beaucoup d’astuce, à donner à son texte une résonance profonde. Satirique sans jamais s’apesantir ni jouer les donneurs de leçon, il fait de son héros pathétique l’incarnation d’un pays (voire d’une civilisation) en pleine déchéance, s’attaquant, dans la dernière partie du roman, à cette Italie désincarnée et superficielle. Désormais dominée par la médiocrité et les parvenus, Rome a vu l’avènement de la chirurgie esthétique, le triomphe du vide intellectuel, la disparition du rire et la constipation du langage. Autant de maux que la fougue romanesque du roucouleur napolitain ronge avec un enthousiasme contagieux.

Traduit de l’italien par Françoise Brun, août 2011, 430 pages, 22,5 euros.

Rock & Politique, l’impossible cohabitation, de Julien Demets – éd. Autour du livre/Les Cahiers du rock

rick et politique julien demets l impossible cohabitation couvertureHabituellement, comme chaque samedi sur deux, vous auriez dû avoir droit à un article musique de Julien D., mystérieux journaliste qui aurait encore pris un malin plaisir à râler contre je-ne-sais-quoi. Seulement, aujourd’hui, il a d’autres chats à fouetter* puisque vient de sortir en librairie son essai Rock & Politique, l’impossible cohabitation. Vu qu’il porte le même nom que moi et que nous avons les mêmes parents, je n’allais pas m’embarquer dans un article sur le bouquin : ma légendaire intégrité journalistique en aurait pris un coup. Contentons-nous donc de signaler que Julien sape un à un tous les clichés du rock, préférant aux images mythifiées d’un genre musical contestataire ou d’un punk anarchiste la froide vérité des faits. Méticuleusement argumentée, son enquête passe en revue toute l’histoire de la politique et du rock, des concerts pour les tsunamis à la Guerre du Vietnam en passant par le punk, le mouvement anti-Bush, l’exception française ou les cheveux gras de Bono. “Julien D.” a le mérite de défendre un point de vue original qui ne cesse de gratter le vernis de la légende dorée du rock pour tenter d’atteindre une réelle objectivité. C’est érudit, bien fichu, plein d’ironie et d’humour. Et, promis, je dis pas ça parce que c’est mon frangin.

Juin 2011, 220 pages, 14 euros. Préface de Jean-Paul Huchon, illustrations de Hervé Bourhis.

* Julien sera notamment en dédicace lundi prochain 20 juin, à partir de 18h30, au Motif à Paris.

Les Synchrotypes, de Etienne Charry – éd. Les Requins Marteaux

Plus proche de l’art contemporain que de la bande dessinée, Les Synchrotypes est un projet ludique en forme de réflexion sur la mécanique de la musique populaire. Etienne Charry, compositeur et plasticien qui a notamment fait partie du groupe Oui Oui aux côtés du réalisateur Michel Gondry, a eu l’idée d’inverser le schéma du hit. Au lieu de l’habituel groupe qui se trouve un nom (plus ou moins) classe avant de signer ses premiers succès, il a décidé de commencer par écrire la musique avant de trouver le nom, puis de donner une identité à son groupe. Il a donc imaginé quatre morceaux à l’esprit pop, riches de nombreuses influences, allant de l’electro à des sonorités plus folkloriques, voire surf music. Pour résumer : un croisement entre l’allant des Ramones, le violon criard d’une soirée country en Ohio et une musique de pub qui passerait trop souvent à la télé. Prévoyant, il a élaboré une musique instrumentale, évitant ainsi de trop caractériser son groupe imaginaire en lui donnant une voix qui aurait tout de suite orienté les auditeurs. Une fois les chansons mises en boîte, restait à inventer l’identité de ceux qui la produisent. Charry a donc demandé à vingt-cinq “practiciens de l’image”, photographes, artistes ou réalisateurs, de créer chacun une représentation de ce groupe fantôme, avec pour seule base un nom à coucher dehors, Les Synchrotypes, et ce répertoire réduit à quatre titres, cohérents mais assez hétéroclites pour laisser un large champ à l’imagination des illustrateurs sélectionnés.

Résultat : photographies, dessins, collages, photomontages, 25 images allant de la pochette de disque au cliché sur lequel poseraient les mystérieux Synchrotypes. Certains décalquent les poncifs du rock : les guitares, pourtant pas si présentes sur le disque, sont partout. Charles Petit, lui, conçoit déjà les membres des Synchrotypes sous la forme de figurines, stade ultime du chanteur devenu icône, tandis que Charles Henry, qui a bien compris qu’il fallait tout faire à l’envers, fait poser des sexagénaires (ci-contre). Sans doute à cause de la touche électronique de la musique, robots et automates semblent prendre le dessus sur les êtres humains – Pierre La Police allant même plus loin avec ses gorilles humanisés échappé d’un film de série Z, aussi ringards que leurs synthés eighties. Cette expérience sur l’imagerie pop trouvera bientôt un nouveau dénouement, puisque ces planches seront exposées en mai à Paris. Avant un futur concert ?

Avec des illustrations de : Régis Roinsard, Yannick Levaillant, Michel Gondry, Aurélie Mathigot, Romain Ségaud, Yan Leuvrey, Bertrand Mandico, Nelly Maurel, Charles Henry, Pierre La Police, Aurelia Jaubert, François Hiffler, Charles Petit, Franky Froc, Denis Walgenwitz, Alma Charry, Thomas Mailaender, Jean-Michel Roux, Philippe Schlienger, Jan Brzeczkowski, Coco Fronsac, Pic Pic André, Olivier Babinet, Thom Friedlander.
Mars 2011, 28 pages + un mini CD, 15 euros.