Marlisou, de Pierre Ferrero – éd. Les Requins Marteaux

Marlisou Pierre Ferrero Requins Marteaux ArbitraireMarlisou renverse tout sur son passage. Lorsqu’elle se lève le matin, elle va d’abord s’acheter son shoot chez le dealer du coin, puis affronte les chars d’assaut de la police, se paie une course-poursuite dans l’espace et finit sur une planète peuplée de dinosaures – et encore, ça, ce n’est que le premier chapitre. Triomphant des embûches qui se dressent sur son chemin aussi vite que si elle avalait l’Histoire de l’humanité en une demi-heure, Marlisou avance malgré les barbares, les magiciens, les nazis ou les astronautes, têtue comme un personnage de jeu vidéo pressé d’atteindre le dernier niveau. Avec ses seins triangulaires et son visage sans nez, la brunette est embringuée dans des aventures aux accents surréalistes concoctées par Pierre Ferrero, talentueux hurluberlu repéré dans la non moins talentueuse revue Arbitraire.

Mené à une vitesse folle, avec une audace intrépide, l’intrigue peut se permettre n’importe quel saut, n’importe quel écart, tant le dessin trapu, malgré ses apparences fantasques, s’avère solide, précis et d’une efficacité rare. Le découpage ne laisse rien au hasard, entretenant sans cesse une tension narrative haletante. Les personnages de ce monde absurde, derrière leur rigidité de figurines en carton découpé, s’avèrent très malléables et plein de caractère. Même les changements de la typographie s’opèrent à bon escient, suivant les convulsions de la voix-off gueularde, au ton ringard mêlant phonétique et verlan bancal. C’est là sans doute le secret de Pierre Ferrero : nous entraîner dans une histoire complètement timbrée, mais mise en scène avec une minutie qui non seulement rend possible toutes ses extravagances, mais lui permet en plus de passer sans effort de l’humour à l’effroi, comme lorsque notre héroïne se retrouve prisonnière à Auschwitz après avoir échappé à Moktar le magicien joueur de poker. Une décharge d’adrénaline pure.

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Janvier 2012, 102 pages, 15 euros.

RENCONTRE AVEC GREGORY MARDON / Au-delà du masque

Gregory Mardon interview Le Dernier Homme DupuisEn 2011 et 2012, Grégory Mardon a fait paraître les trois volumes d’une trilogie pleine de finesse sur le couple, le mariage, la mort, la routine, la solitude, bref : la vie. Les Poils, C’est comment qu’on freine ? et Le Dernier Homme résument le talent d’un auteur capable d’aborder tous ces thèmes a priori banals avec un ton drôle et intimiste, se réappropriant habilement tous les genres imaginables, de la comédie romantique (Le Dernier Homme) au récit érotique (Madame désire ?) ; de l’épopée moyenâgeuse (Le Fils de l’Ogre) au pastiche de comics américain (Cycloman). Le tout avec une aisance et une ironie qui, alliées à son dessin voluptueux et ses couleurs de plus en plus riches, font de cet auteur discret l’un des plus accomplis de la bande dessinée française actuelle. La réédition de Cycloman a parachevé une année 2012 particulièrement réussie, et annonce l’arrivée prochaine de la suite des aventures de ce super-héros timide, scénarisées par Charles Berberian.

Les Poils, C’est comment qu’on freine ? et Le Dernier Homme s’ouvrent tous les trois sur la même fête costumée – comme Cycloman d’ailleurs. Pourquoi ?

Pour faire le lien entre tous les personnages, il me fallait un point de départ unique et commun. Une fête costumée, ça accroche le regard, et ça me permet jouer avec les déguisements des personnages, qui reflètent leur personnalité. D’emblée, en une scène, sans trop en faire, je peux déjà imprimer un ton et dire beaucoup sur eux. En plus, j’ai tendance à m’ennuyer vite, alors j’essaie de trouver des astuces pour varier les plaisirs et m’amuser quand je dessine. Sachant que je partais encore une fois sur une histoire contemporaine, je m’étais dit que grâce à cette fête, j’aurais au moins quelques pages où je pourrais dessiner des chevaliers, des pirates ou des super-héros…

Dans Le Dernier Homme, le héros Jean-Pierre déclare : “Je ne suis pas sûr d’avoir pris le bon costume.” Cette phrase pourrait s’appliquer à nombre de vos personnages : ceux de la trilogie, mais aussi celui de Cycloman, coincé dans son costume de super-héros. La question de l’identité est au centre de vos livres ?

Le jeu de masques est quelque chose qui m’intéresse. J’aime bien cette idée paradoxale du déguisement qui nous permet de nous cacher et d’avancer masqué, mais qui, en même temps, permet de se faire remarquer. On est tous un peu comme ça, notamment dans les débuts d’une relation ou dans le monde du travail : on essaie de donner une image de soi, de la contrôler, de se mettre en valeur… Il y a toujours cette couche de maquillage qui cache notre vraie personnalité.

Vous en profitez pour avancer masqué, vous aussi ?

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieQuand on est masqué, on peut se lâcher et parler de soi-même, plus que dans une autobiographie ou une autofiction je trouve. C’est en étant caché que je raconte le plus de choses sur moi-même. Ma bande dessinée a toujours été sincère, basée sur des choses que j’avais vécues ou observées, mais en même temps j’aime profondément la fiction, l’aventure. Donc le réalisme est tordu, aménagé, altéré pour en faire quelque chose de plus excitant, de plus spectaculaire. C’est ce que permet notamment le récit de genre. Par exemple, même si c’est un récit bourré de références qui se déroule au Moyen Âge, même si je me suis inspiré d’une nouvelle de Flaubert pour le scénario, Le Fils de l’Ogre reste l’un de mes albums les plus personnels. J’avais envie d’être violent, sombre, j’avais quelque chose à faire sortir, et j’ai pu le faire de manière très relâchée, abrité derrière tout ce décorum médiéval. Lire la suite

Ralph Azham, tome 1, de Lewis Trondheim – éd. Dupuis

Un Elu qui se fait rembarrer par l’oracle censé valider son statut d’Elu, des monstres un peu idiots dont on ne sait pas trop quoi faire, des traditions crétines qui se perpétuent génération après génération, des pouvoirs magiques un peu nuls, juste bons à vous mettre tout le monde à dos… Bienvenue dans l’heroic fantasy façon Lewis Trondheim. Dans la lignée de la saga à tiroirs Donjon, le cofondateur de L’Association renoue avec le décor moyenâgeux qu’il aime tant dérégler, tout en restant, toujours, scrupuleusement fidèle aux codes du genre. Autour de son Elu raté, détesté par ses congénères cruels, jaloux, bêtes et lâches, il imagine une aventure chevaleresque trépidante, rendue plus fringante encore par la vivacité du dessin. Est-ce qu’on ment aux gens qu’on aime ? évite savamment les écueils des premiers tomes trop souvent alourdis par des scènes d’exposition interminables, si bien que l’action commence tout juste à décoller lorsqu’apparaît le fameux “à suivre”. Ici, Trondheim nous en donne pour notre argent. Habilement insérés dans le récit, les flash-back nous racontent l’enfance du héros sans appesantir la lecture. Les personnages gagnent très vite une densité qui les rend très attachants. Plus qu’une simple parodie, Ralph Azham possède une vraie tension tragique, appuyée par un scénario malin, plein de rebondissements. L’humour se fait plus discret, au détour d’une réplique ou d’une situation inattendue, et sert de ressort pour pimenter une histoire déjà pleine d’énergie. Avec cette nouvelle série, Lewis Trondheim réussit finalement là où il avait en partie échoué l’an dernier avec Panique en Atlantique, sa reprise trop timorée de Spirou dessinée par Fabrice Parme. Cette fois, il équilibre idéalement premier et second degré pour livrer un album parfaitement ficelé, qui séduira les plus jeunes comme les plus grands.

Mars 2011, 48 pages, 11,95 euros.