Projectile, de J. & E. LeGlatin – éd. The Hoochie Coochie

Projectile Jerome Emmanuel LeGlatin The Hoochie CoochieL’horizon lointain qui barre la couverture, une ville dont on ne perçoit que des immeubles squelettiques, nous place d’emblée à l’écart, sur un territoire en marge. Une plaine désertique infinie, seulement perturbée par quelques arbres. Un entre-deux, qui rappelle le décor de Krazy Kat, où l’on trompe l’ennui en regardant, inlassablement, la cité qui s’étale au loin, mirage qu’on ne rejoindra jamais. En fond, la guerre, dont les bombardements retentissent parfois jusqu’aux oreilles des deux soldats qui hantent ce purgatoire. Caporal et Commandant n’ont pas de nom. Sont-ils morts ou vivants ? Sont-ils liés par la hiérarchie, l’amitié, la fraternité, l’amour, la haine ?

Coincés dans ce monde entre la “vie vraie” et le rêve, ils parlent. Bavards pour mieux tromper la monotonie de leur existence entre parenthèses, ils discutent jusqu’à plus soif, chargeant les mots d’une aura magique, faisant résonner les phrases comme au théâtre. Jérôme et Emmanuel LeGlatin fouillent le langage comme l’a rarement fait la bande dessinée, vacillant entre réflexion, absurde, jeu et incantations mystiques. Et confrontent cette joie du verbe à la gravité qui transperce ces pages. Lorsque le silence se fait, surgit alors le magnifique récit central, métaphore poignante d’un amour qui survit par-delà la vie et la mort.

Projectile Jerome Emmanuel LeGlatin The Hoochie CoochieAu fil d’histoires courtes, les rapports entre les deux personnages mutent, s’inversent, s’affinent, et repartent de zéro à la fin de chaque saynète. Les deux frères LeGlatin manipulent leurs marionnettes, projetant sur ce duo improbable toutes les facettes du couple. L’intelligence du découpage, les structures symétriques de la mise en page et les réverbérations visuelles forment une architecture à la fois fluide et rigide, qui donne toute liberté aux auteurs pour aller aussi loin qu’ils le peuvent dans leur prospection. Comme dans les deux dernières histoires, où la philosophie du texte côtoie la fureur d’une chute dans le vide ou d’une danse incandescente. “Nous n’en finirons jamais.”

Octobre 2012, 112 pages, 20 euros.

 

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RENCONTRE AVEC JON KALMAN STEFANSSON / Le poète qui écrivait des romans

L’écriture de Jón Kalman Stefánsson est de celles qui, d’abord, inhibent. Si riche, si fragile, si délicate qu’elle en devient intimidante. Servi par la splendide traduction d’Eric Boury, Entre ciel et terre semble s’animer sous nos yeux, enfler comme les vagues grises de l’océan, changer de cap au gré des bourrasques glacées balayant une Islande atemporelle, rude et sauvage. Histoire de marins, histoire d’amitié, de culpabilité et de mélancolie, ce roman empreint d’une poésie envoûtante est peuplé de livres assassins et de lecteurs aveugles, de croyances incertaines et d’inquiétudes jamais étouffées. Ce texte bouleversant, l’un des plus beaux parus en 2010, sort ces jours-ci en édition de poche. L’occasion de discuter avec son auteur, invité du Salon du livre de Paris, en attendant, pour la fin de l’année 2011, la suite de ce récit renversant, conçu comme une trilogie.

Quand on se plonge dans Entre ciel et terre, on a l’impression de lire un poète qui fait de la fiction. Etes-vous d’accord avec cette description ?

J’ai publié plusieurs recueils de poèmes avant de faire des romans, c’est comme ça que j’ai commencé. Désormais, je ne peux plus écrire de poésie, donc tous mes vers se glissent dans mes fictions. De toute façon, à mes yeux, la frontière entre les deux disciplines est très poreuse, et disparaît même souvent. J’aime que ces deux mondes se rejoignent et s’entremêlent. C’est ce que j’apprécie chez des auteurs comme José Saramago, Knut Hamsun ou Herta Müller. Je les considère comme des poètes qui écrivent de la fiction.

Pourquoi dites-vous que vous ne pouvez plus écrire de poésie ?

Je n’ai jamais été vraiment heureux lorsque je faisais des poèmes. Quelque chose me manquait, je ne parvenais pas à mettre toute mon âme dans mes textes. Et puis j’ai compris que je n’étais pas fait pour ça. Je lis beaucoup de poésie, j’en ai traduit aussi, et ça m’a permis de voir que je n’étais pas du même monde.

On sent dans votre écriture une grande souplesse, comme si vous vous laissiez surprendre par ce que vous écriviez. C’est le cas ?

Cela fait clairement partie de mon style. Je commence toujours à travailler avec un plan assez précis, mais dès que je me mets à écrire, quelque chose de nouveau me vient, quelque chose d’imprévu, que je n’aurais jamais pu imaginer. C’est là que mon écriture rejoint la poésie : je laisse la porte ouverte à l’inattendu. J’écris avec mon cœur, avec mes sentiments. Or mes sentiments changent tous les jours, évoluent selon mon humeur, les événements extérieurs… Finalement, qu’est-ce que la création, sinon cette part d’incertitude et de spontanéité ? Je n’aime pas cet aspect de la fiction qui voudrait que tout soit anticipé, calculé. Le lecteur le sentira, et il ne sera jamais touché, jamais surpris. Lire la suite