Analyser la situation, de Pierre Autin-Grenier – éd. Finitude

Analyser la situation Pierre Autin-Grenier Finitude« A mon cancer du poumon. » La dédicace qui ouvre ce petit ouvrage chic des éditions Finitude résume à elle seule tout l’humour noir de Pierre Autin-Grenier, décédé en avril dernier de ce même cancer. Seulement, sous ses airs de fainéant, PAG avait prévu le coup, et ciselé un recueil de neuf textes, testament littéraire d’un homme qui revient sur sa pratique de l’écriture. Rassurez-vous, on n’aura pas droit pour autant à une sorte de compilation de vérités pompeuses que l’auteur nous assènerait drapé dans son costume de grand homme de lettres posthume. Avec Autin-Grenier, on en est même loin : « Très vite j’ai compris que l’écriture ne changerait rien à la vie. »

Râleur, cabotin, distrait, glandeur assumé, le Grand Prix de l’Humour noir 2011 a une toute autre philosophie de l’écriture : « C’est assez compliqué comme ça de mener à bien un conte philosophique modèle réduit qui me fait suer sang et eau alors que par cette canicule je devrais plutôt être attablé en terrasse au bistrot. » Mais sous ses dehors nonchalants, Pierre Autin-Grenier fait une nouvelle fois admirer son style impeccable, et son « je » joueur et chaleureux. Maître dans l’art de faire comme s’il écrivait sans y penser, il enchaîne les digressions, ne nous raconte jamais ce qu’il est censé nous raconter, et enchaîne les phrases à rallonge qui dérivent sans donner l’impression de savoir où finir. On dirait un oncle sympa qui, entre deux verres, nous narrerait des histoires inconséquentes. C’est en réalité l’autoportrait pudique et émouvant d’un doux marginal qui ne pourrait vivre sans l’écriture : « je me retrouvais en société avec la douloureuse impression que tout le monde alentour aspirait sans gêne aucune tout l’air qui m’eût permis à moi d’un peu librement respirer, j’étouffais. »

(Signalons également la parution concomitante d’un recueil hommage à Pierre Autin-Grenier, Une manière d’histoire saugrenue, qui regroupe des textes de Franz Bartelt, Eric Vuillard, Antoine Volodine et plein d’autres.)


Novembre 2014, 136 pages, 13,50 euros. Postface de Ronan Barrot.


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Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

Aujourd’hui est le jour où tu rejoins tes semblables, de Marion Balac – Super Loto éditions

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions« La pluie avait tout balayé. Impossible de retrouver la moindre trace de qui que ce soit. (…) Je marchais en vain, je tournais en rond. » Coincé sur une sorte d’île luxuriante cernée par les océans et dominée par d’imposantes montagnes, un personnage cherche son chemin. Perdu, il tente d’avancer dans une forêt touffue, étouffante même, juste traversée par de mystérieuses formes blanches. Il erre, retombe toujours au même endroit. Le temps passe, l’angoisse grandit. Quand il retrouve son ancien campement, il a l’air « déserté depuis des siècles ». Dans son dos, des yeux l’observent, tandis que le paysage donne l’impression de se déplacer.

Des dessins, un monologue intérieur. Marion Balac signe un ouvrage dont la simplicité n’a d’égal que l’intelligence avec laquelle le récit est mené, par petites touches qui s’emboîtent progressivement pour créer une tension nimbée d’étrangeté. Aux pages recouvertes de cette forêt animiste répondent des planches très épurées, parsemées d’images morcelées ; à la nature grise et sombre répondent des espaces vides, d’un blanc lumineux. Le dessin devient même invisible lorsqu’il est simplement réalisé par gaufrage du papier, ajoutant à l’atmosphère fantomatique de ce livre chuchoté.

Comme dans les contes pour enfants, la forêt apparaît ici comme un rite initiatique, un entre-deux duquel il faut s’extirper pour atteindre un ailleurs inconnu. Avec beaucoup de délicatesse, Marion Balac parle du manque, de l’attente, de l’espoir et de la mort sans jamais en toucher un mot. Juste en dessinant des arbres, des feuilles, des rivières, des cailloux, et en s’insinuant dans la tête de ce personnage, naufragé dans des limbes ensorcelés.

Octobre 2014, 78 pages, 22 euros.

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions

911, de Shannon Burke – éd. Sonatine

Par Clémentine Thiebault

911 Shannon Burke SonatineOllie Cross est ambulancier à Harlem. Un quartier comme une zone de combat, l’expression revient encore très souvent au début de ces années 90. Des rues sales, des stations de métro délabrées, des poubelles qui débordent, des rats, des terrains vagues un peu partout, des taudis. La violence, le crime, la pauvreté et le désespoir. Ollie affecté à la station 18 « la plus grosse, la plus débordée, la plus difficile et la plus frondeuse de l’ensemble des services d’urgence de New York ». Sa vie qui devient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balles, de crises cardiaques. D’asthmatiques, de schizophrènes, d’ados accouchant dans une cage d’escalier, de types s’immolant par le feu avant de se jeter par la fenêtre, de cadavres à des stades variés de décomposition. « Un bout de dentelle taché de sang, arraché à la chemise de nuit d’une vieille dame battue à mort avec des haltères, la main minuscule et recourbée d’un bébé mort de faim dans son berceau, une diabétique atteinte d’artériopathie oblitérante des membres inférieurs qui se plaignait qu’une drôle d’odeur de dégageait de son pied infecté… »

La mort anesthésiée à force d’être croisée, les changements manifestes et rapides. « Vous finissez par devenir parfaitement insensible, immunisé contre les sentiments. » Tous les sentiments. La mauvaise pente que l’expérience d’Ollie (comme un traumatisme) illustre en syncope. Que le récit égrène en un manuel terrible et hypnotique. « Garde les yeux ouverts. Reste calme. Et regarde toujours derrière toi.» « Vous n’aurez bientôt pour seul paysage que celui des quartiers insalubres, les exclus, les sans-abris, les fous, les toxicomanes, les malades, les mourants et le morts… Vous serez témoins de toutes les saloperies qu’on cache à la majeure partie de la population. » « Vous êtes formés pour affronter des désastres. Des accidents de voiture. Des démembrements. Des mutilations. Des brûlures » « Faut être préparé. C’est pas Disneyland, ici. On est à New York mon vieux ! » …

Les bleus et l’envie de sauver le monde. Les sirènes, les brancards, les brancardiers, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots. Le sordide incessant et l’horreur banale qui confine au grotesque. La médecine punitive et les inguérissables. Le corps et l’esprit qui s’épuisent. « Lorsque plus rien n’a de sens, y compris la vie ou la mort d’autrui, vous n’êtes plus qu’à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir. » A tombeau ouvert.

TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR DINIZ GALHOs, juin 2014, 208 pages, 16 euros.

Splendour, de Géraldine Maillet – éd. Grasset

Par Clémentine Thiebault

Splendour Geraldine Maillet Grasset Ceci n est pas un fait diversDans la nuit du 29 novembre 1981, Natalie Wood se noie face à l’île de Santa Catalina. Tombée du Splendour, ce bateau dont le nom en brandit les lambeaux, de la splendeur justement. Natalie, ivre. Morte. Tombée ? Poussée ? Noyée. “C’est qui Natalie Wood d’ailleurs ? Une énigme brune, une écorchure cinégénique, une mélancolie en fourreau d’organza, quelques citations et coupures de presse, une erreur d’aiguillage.” Une image en rade dans le Pacifique. Une actrice au déclin qui cachetonne “dans des nanars sans cinéma”.

Alors les amants à la chaîne, la vodka au goulot. Sexe désespéré et alcool amer. La vie qui tangue, la réalité qui noie, Natalie Wood à la dérive. La fiction plus enviable qu’une réalité aux allures de casting raté. Une fascination pour le pire, l’avenir qui se rétrécit. Le constat du néant. Un rire forcé. “Qu’on me donne de l’alcool, du foutre et des médocs.” A bord avant la chute, Robert Wagner le mari, Christopher Walken l’amant, la nocivité. “Je veux tout faire la nuit. Vivre, danser, baiser, accélérer, déraper, clamser...” Natalie Wood étrangement exaucée.

La confusion poignante des dernières 24 heures dans ce qu’il reste de la vie de cette femme. Dans sa tête, ses violences, ses silences, ses regards, ses souvenirs et ses absences. Et le trouble et le mystère. Empoignés avec style et justesse. Parce que “ce qui est atroce c’est de subir”.

Mai 2014, 160 pages, 14,90 euros.

La Faux soyeuse, de Eric Maravélias – éd. Gallimard/Série Noire

Par Clémentine Thiebault

La Faux soyeuse Eric Maravelias Gallimard Serie NoireParis, septembre 1999. Dans un taudis et partout, la canicule encercle la déchéance d’Eckel le taré et tout. Ce qu’il reste de Fanck le ouf. Un corps pitoyable vaincu tantôt par la dope, tantôt par le manque, la maladie, la souffrance et la peine. Et le chaos des souvenirs.

Les années 80, la sortie de l’adolescence et la banlieue qui découvre la poudre en masse. L’union qui fait la force, le fric qui fait désormais l’union. Les magouilles, la violence, le deal et la mort. Les heures fastes. Puis la dope « cette pute », « salope infâme » qu’ils s’injectent et la dépendance. Le vol, les mensonges, le manque qui suinte, la crasse, le désespoir. Les couleurs abîmées, les odeurs faisandées. Les suées, le VIH, la pourriture, les symptômes qui étrillent la nuée des criquets – « l’expression que les jeunes dealers ont collé aux toxicos. Ils déboulent sur un plan en masse, venus d’on ne sait où. Comme ces bestioles sur un champ ». L’avenir en forme de cercueil. La destruction de Franck et d’autres. La trajectoire furieuse d’une génération qui plonge dans le chaos « sans exemple vivants de la déchéance pour inspirer la crainte ».

L’histoire de Franck, celle de l’auteur aussi et d’un monde, entre commotion romanesque et adresse documentaire. Une langue à vif, une écriture qui écorche, qui pointe l’incohérence des fantasmes télégéniques des mal initiés (on ne chauffe pas la blanche malheureux !), décortique les rouages du trafic, les ravages du commerce, le carnage de la consommation. Et l’incarne avec la brutalité ajustée de celui qui a su trouver les mots pour dire qu’il en est revenu.

Mars 2014, 256 pages, 16,50 euros.

La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra – éd. Rivages

Nous sommmes tous morts Salomon de Izarra Rivages“Ils sont tous morts… Les cadavres de ceux que nous n’avons pas réussi à manger pourrissent patiemment dans la cale, entassés les uns sur les autres.” Dès les premières phrases du livre, Salomon de Izarra instille cette atmosphère horrifique incertaine, qui nous empêchera de lâcher son roman avant la fin. 1927 : un baleinier essuie une tempête terrible, et se réveille le lendemain pris dans les glaces. C’est le début d’une tragique immobilité. Huis clos, tension dans l’équipage, inquiétude rampante. Faim, cauchemars nocturnes et panique diurne.

La quatrième de couverture cite à juste titre Stevenson ou Lovecraft, mais l’on pense aussi, entre autres, aux mésaventures du radeau de la Méduse croisées avec Dix Petits Nègres, ou à Henry James perturbé par la traversée en bateau de Dracula. Evoquant subtilement les maîtres du fantastique et des récits maritimes, Nous sommes tous morts a gardé de cet héritage une des formes les plus classiques du genre, le journal, parfaitement exploitée ici. Salomon de Izarra a ce talent pour s’avancer dans des contrées incertaines, marchant sur l’arête glissante qui sépare réalité et fantastique, folie et manipulation. Il a en plus l’intelligence de ne pas en faire trop (un récit ramassé de moins de 150 pages), sondant l’affaissement de ses personnages qui, jour après jour, s’embourbent dans la peur et perdent leur foi en leur propre humanité – notamment lors d’une sidérante scène de repas cannibale. Le genre d’auteur capable de vous transformer une simple brume en une présence angoissante, une ombre insignifiante en une bête qui rôde, et un peu de glace en début de psychose. Un premier roman ensorcelant de bout en bout.

Mai 2014, 132 pages, 15 euros.

L’Ile invisible, de Francisco Suniaga – éd. Asphalte

L Ile invisible Francisco Suniaga AsphalteAu large du Venezuela, Margarita fait figure de paradis. Le ciel est bleu, la mer est bleue, et même l’odeur de l’air est bleue (paraît-il). De quoi ravir les vacanciers, nombreux sur ce rocher perdu au bout du chapelet des Petites Antilles. Seulement, lorsque Frau Kreutzer débarque de Düsseldorf pour lever le voile sur la mort de son fils Wolfgang, qui avait ouvert un bar de plage sur cette terre pardisiaque, on comprend que derrière le charme de ce morceau de terre débonnaire aux allures de carte postale, se cache une tout autre île, invisible. “L’autre île, que l’on suppose dans la violence de l’aube, dans le soleil blanc et atroce du midi et dans la lumière rouge du crépuscule colérique qui, le soir, refuse de disparaître et embrase le ciel avant de mourir.”

Qui dit mort mystérieuse dit enquête, et L’Ile invisible aurait pu être un roman policier – il en utilise de nombreux ressorts. Mais c’était sans compter sur le pouvoir d’inertie de Margarita, embourbée dans les lenteurs administratives, le clientélisme et la pauvreté d’un Etat qui n’a de socialiste que le nom. Impossible dans ces circonstances, pour l’avocat Benítez, de mener à bien son investigation. Impossible, pour Francisco Suniaga, d’écrire un polar, alors que les personnages peinent à contrôler leur propre vie. Alors le récit, envoûtant, se métamorphose, se dilue, laisse des questions en suspens. Il glisse vers l’enquête littéraire lorsque Benítez tente de comprendre pourquoi il a rêvé en anglais. Change de ton, entre le journal intime, le récit à la première personne, ou une narration plus classique. Ausculte les vicissitudes des habitants désenchantés, floués par le rêve communiste, rappelant les personnages du Cubain Leonardo Padura.

Si elle transpire partout, la violence reste le plus souvent embusquée. Une violence “qui se devine sous la peau des hommes”, et menace d’éclater à tout instant, pure, brutale, mortelle. Celle des combats de coqs qui fascinaient tant Wolfgang, métaphores de la condition humaine, et soupape de sécurité d’une société qui, sinon, risquerait d’exploser. La “furie aveugle des coqs” pour canaliser, un temps au moins, celle des hommes.

La otra isla. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martínez Valls, septembre 2013, 250 pages, 21 euros.


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Notre article sur L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura.

Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. Fayard

Criminels ordinaires Larry Fondation FayardCe que Larry Fondation aime dans la fiction, c’est sa capacité à coller au plus près de la réalité. Après Sur les nerfs, les junkies, les dealers, les délinquants et les jeunes paumés des quartiers noirs, il poursuit son exploration au ras du bitume de Los Angeles. En plus des jeunes laissés-pour-compte capables de tout pour grappiller quelques dollars, il se frotte cette fois à une population qui traîne du côté des bars où elle ingurgite bière et whisky. Encore plus que la pauvreté, l’écrivain américain cerne les contours d’une solitude, qui se manifeste par un égoïsme implacable. Chacun écrase sans scrupule son voisin pour pouvoir faire quelques pas de plus.

Dans cette Los Angeles-là, tout est régi par la violence. Une violence brute, épidermique, où chaque situation du quotidien, même la plus banale, est susceptible de basculer vers l’irrémédiable. Tout le monde est armé. Les flingues se dressent pour un oui ou pour un non, à cause d’un accrochage en voiture ou d’une querelle de comptoir. Le premier qui frappe a le plus de chance de survivre, alors tant pis si ça n’en valait pas la peine. Dans une indifférence stupéfiante, le meurtre est devenu monnaie courante, au même titre que le sexe qui au mieux, est tarifé, au pire, forcé. Avec l’alcool et l’adrénaline des mauvais coups, il reste cependant le meilleur dérivatif d’une société en déliquescence, dans laquelle les gens ne se rencontrent pas, mais s’affrontent.

Avec son style acéré, dégraissé de tout superflu, et son “je” dérangeant qui nous attrape par le col pour nous mettre le nez dans la fange, Larry Fondation tire le portrait de Los Angeles comme d’autres font de la photographie. Dans une économie littéraire qui finit par rappeler le minimalisme de Félix Fénéon, Fondation essore ses textes pour les rendre encore plus percutants, encore plus effilés, et rendre compte d’une humanité malade. L’absurdité de certaines situations est telle qu’il ne reste parfois plus que l’humour pour en rendre compte. Comme lorsque ce type se plaint que la tarte qu’il a volée est répugnante, ou que ce cambrioleur et ce cambriolé refusent de baisser leurs armes, et passent la soirée à regarder la télé en se tenant en joue. Jusqu’à ce que tout bascule, une fois encore, et que le désespoir annihile même ces derniers éclats de rire jaunes. Un recueil à l’impact étourdissant, servi par une écriture magistrale.

Common Criminals. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, février 2013, 160 pages, 15 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Larry Fondation : cliquer ici.

☛ A LIRE AUSSI > notre article sur son précédent roman : Sur les nerfs.

La Servante et le catcheur, de Horacio Castellanos Moya – éd. Métailié

La Servante et le catcheur Horacio Castellanos Moya MétailieSan Salvador à feu et à sang. Les forces de l’ordre, regroupées dans leur “Palais noir”, font des raids dans leurs 4×4 blindés pour kidnapper, violer, assassiner, torturer. Les étudiants, devenus maîtres dans l’art de la guérilla, sont prêts à mourir pour leur cause, à quitter le cocon familial pour entrer dans la clandestinité à l’âge où ils devraient tranquillement draguer leur voisine ou traîner au cinéma. La population terrorisée, prise en otage par cette violence aberrante, hésite entre se jeter dans les émeutes ou se cloîtrer et attendre que ça se passe.

Mais que pourrait-il bien se passer ? Qui dirige ? Qui combat qui ? Pour quelle cause ? Plus personne n’a l’air de trop le savoir, embringué dans cette mécanique féroce. “Il y a des tas de gens arrêtés tous les jours, gendarmerie, police, casernes de l’armée, de l’aviation, de l’artillerie. Plus personne n’est au courant. C’est comme si on était dans une très grande usine ; on est débordés.” Une dictature sans tête qui semble tourner à vide, au jour le jour, juste soucieuse d’alimenter la machine avec le sang de ses victimes.

Dans cette capitale devenue infernale, l’écrivain né au Honduras suit les destinées croisées d’une demi-douzaine de personnes autour de la servante, femme de ménage qui cherche à savoir ce qui est arrivé à ses maîtres disparus, et du Viking, ancien catcheur devenu flic (ou plutôt tortionnaire) dont la vie n’est plus qu’une trop longue agonie. Du petit-fils entré en résistance à la mère décidée à fermer les yeux sur la situation, en passant par la tenancière d’un restaurant qui essaie de protéger sa fille de la prostitution, c’est tout un monde désaxé, sens dessus dessous, qui affleure à travers ces quelques figures.

Avec peu de moyens, Horacio Castellanos Moya relate la folie d’un Salvador saigné par la guerre civile à la fin des années 1970. Mais cela pourrait presque se passer n’importe où, n’importe quand au XXe siècle. Menées sur un tempo ravageur, ces 48 heures au cœur du brasier alternent les points de vue, mettant en perspective, à travers les membres d’une famille que le chaos a divisé sans même qu’ils ne s’en rendent compte, le cannibalisme d’une société prise dans une spirale de violence autodestructrice. Violence rendue plus effroyable encore par la sécheresse de l’écriture. Car comme le rappelle le Viking : “Ici, on porte tous la mort sur la tronche.”

La Sirvienta y el Luchador. Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, janvier 2013, 240 pages, 18 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > de La Servante et le catcheur : cliquer ici.

RENCONTRE AVEC ANDERS NILSEN / Drôle d’oiseau(x)

Big Questions Anders Nilsen L AssociationDes oiseaux mangent paisiblement des graines en se posant des questions existentielles, quand soudain… Anders Nilsen nous raconte les mésaventures d’une bande de volatiles dont l’univers est bouleversé par une bombe tombée du ciel sans exploser, et par un avion qui vient s’écraser sur une petite maison dans la prairie. Plus rien ne sera comme avant : les relations entre les oiseaux se tendent, se complexifient, changent. Travail long de douze ans, tour de force graphique de 600 pages, fable métaphysique, Big Questions remet en cause notre regard sur le monde et évoque, pêle-mêle, la religion, la politique, la mort, la violence, dans une allégorie magnétique de la condition humaine. Le tout sans se départir d’une espièglerie qui lui permet de ne jamais être pesant, mais de garder la grâce de la colombe et l’insouciance du dindon.

Big Questions est donc à la fois votre premier livre, puisque vous l’avez initié lors de vos études il y a presque quinze ans, et le dernier paru. Comment vous êtes-vous senti lorsque ce projet de longue haleine a pris fin ?

Je n’ai pas trop eu le temps de me sentir soulagé, parce qu’une fois que j’ai achevé tous les épisodes, j’ai dû retravailler beaucoup de choses, reconstruire des passages pour veiller à ce que l’ensemble soit cohérent afin de pouvoir le faire paraître en un seul volume. J’ai fait des semaines de soixante heures pendant plusieurs mois, c’était vraiment un gros boulot. Ca doit aussi être la seule fois où j’ai vraiment détesté la bande dessinée… Mais comme, durant tout ce temps, j’ai aussi travaillé sur d’autres livres, à chaque fois que je revenais aux oiseaux de Big Questions, c’était comme retrouver de vieux amis. Ils ne m’ont jamais lassé.

Comment est né ce projet ? Aviez-vous prévu que cela vous prendrait autant d’années ?

Big Questions Anders Nilsen L AssociationAu début, la bande dessinée n’était pas du tout mon domaine. C’était plutôt quelque chose que je faisais pour me détendre, pour me changer les idées. J’ai fait ça pendant deux ou trois ans avant de m’attacher à ces personnages et de me mettre à réfléchir à ce que je pourrais en faire, à imaginer l’architecture d’un possible livre. J’ai d’abord envisagé un livre de 100 pages, puis de 200 pages, etc. : même si je savais où je voulais en venir, des nouveaux personnages apparaissaient, des scènes que je pensais réaliser en 3 pages en faisaient finalement 18. Tout cela n’était pas très calculé.

Quand avez-vous su que ces petits gags avec des oiseaux allaient devenir un livre ?

Sans doute au moment où je dessinais une vue aérienne de la maison de la vieille femme et de son petit-fils. J’avais créé ces deux personnages juste pour expliquer la provenance des miettes dont se nourrissaient les oiseaux, et je ne savais pas encore ce que j’allais en faire. Et là, en dessinant cette maison vue d’en haut, j’ai soudain eu l’idée de faire une ombre d’avion qui passait au-dessus. Cette image, presque prophétique, a engendré tout ce qui arrive ensuite dans le récit : la bombe, la guerre, le crash de l’avion…

Est-ce que vos autres livres parus entre-temps ont alimenté le fil rouge qu’était Big Questions ?

Bien sûr. Par exemple, Des chiens, de l’eau (paru en France en 2005 aux éditions Actes Sud BD) m’a aidé à comprendre quel dessinateur je voulais être. Pour le réaliser, j’ai épuré mon style. Je ne sais pas si vous qualifieriez mon dessin de “ligne claire”, mais moi je le vois comme ça, et je l’ai développé grâce à ce livre. Mais en même temps, j’ai toujours beaucoup gribouillé mes carnets de dessin, beaucoup joué avec l’improvisation. Donc parfois, quand j’avais trop le nez dans l’univers de Big Questions, ça finissait par me manquer. C’est comme ça que sont nés les Monologues, en réponse à mon besoin d’expérimentation, de liberté. Lire la suite

Tes yeux dans une ville grise, de Martín Mucha – éd. Asphalte

Tes yeux dans une ville grise Martín Mucha Asphalte“Les gens de la rue ne se rendent pas compte que nous vivons en dictature. La plupart ne voient pas que tout est une farce.” Derrière la vitre de son bus (ou de son combi, ça dépend des jours), le jeune Jeremías voit défiler sa ville, Lima la grise. Et lorsqu’il tourne les yeux, il regarde monter et descendre dans le véhicule une inlassable cohorte de vieux pervers, de jolies jeunes femmes désabusées, de pickpockets émérites. “A chaque feu rouge – à chaque rue, avenue ou impasse – surgissent des morts vivants. Ils font partie de ma vie. Ils crient à chaque pas. Ils hurlent. Tendent les mains. Mendient.” Flottant dans le monde qui l’entoure, il détaille ces éclats de vie, rendus par une écriture précise, incisive et fragmentaire, qui enchaîne les chapitres laconiques. On pense aux Détectives sauvages de Roberto Bolaño, écrivain que Martín Mucha évoque presque explicitement (“Nous étions des romantiques, mais pas à la manière des feuilletons télévisés. Des chiens romantiques.”).

Dans son regard où la colère a laissé place à l’impuissance, se reflètent des images belles ou repoussantes. Ici, seule compte la survie, coûte que coûte. Marquée par la violence des années de guerre civile, traumatisée par les décisions gouvernementales qui ont réduit à néant les économies des pauvres, délaissée par les riches qui vivent à l’abri derrière leur “mur de Berlin” local, Lima s’est engluée dans une tranquillité de façade. La démocratie, arrivée dans les années 1990, a engendré une paix trompeuse qui camoufle mal un abandon résigné : les Péruviens sont coincés dans un présent lisse et amorphe, dont la mort est la seule issue. “Quand avons-nous cessé de rêver un futur différent ?”, s’interroge Jeremías en contemplant les paysages et les visages sur lesquels la souffrance a laissé tant de traces. L’espoir a déserté les rues poussiéreuses, et le jeune homme n’a plus pour lui qu’une poignée de souvenirs sur le point de se dissoudre. Dégradés par ce monde-ci, qui n’est plus qu’un mirage d’existence.

Tus ojos en una ciudad gris. Traduit de l’espagnol (Pérou) et préfacé par Antonia García Castro, janvier 2013, 190 pages, 16 euros.

 

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L’assassin qui est en moi et L’Echappée, de Jim Thompson – éd. Rivages/Noir

jim-thompsonC’est tout le paradoxe de la Série Noire. En 1945, la collection que crée Marcel Duhamel chez Gallimard installe le polar dans le paysage littéraire. Elle fait connaître en France les Américains Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Chester Himes, Horace McCoy ou James Cain. Sans la Série Noire, le roman noir n’aurait peut-être jamais percé en France ; l’importance des fameux livres à la couverture jaune et noire sur le genre fut assurément sans égal dans le monde. Seulement, pour s’imposer auprès du grand public, il faut baisser les coûts. Les traductions, mal payées, sont vite expédiées ; les coupes sont innombrables, sacrifiant parfois des chapitres entiers puisque tout doit entrer dans un format de 250 pages. Les passages psychologiques, notamment, sont les premières victimes de ces caviardages.

Encore plus contestable, l’uniformisation du ton de ces romans d’outre-Atlantique, rendus dans un français argotique gouailleur, qui rend beaucoup de textes illisibles aujourd’hui. Pourtant, alors que Gallimard a fait retraduire nombre de ses classiques de la “blanche” (James Joyce, F. Scott Fitzgerald, Alfred Döblin…), il continue de vendre sans scrupules de nombreuses éditions faussées de classiques du noir. Alors, ce sont d’autres éditeurs qui s’y collent, comme, récemment, Gallmeister avec sa retraduction du Tireur. Et, surtout, les éditions Rivages, qui travaillent sur ce fonds patrimonial du polar. En plus de leurs nouveautés, elles rééditent dans des versions intégrales Donald Westlake, Elmore Leonard, Shirley Jackson, Elliott Chaze et donc Jim Thompson. Thompson qui reste l’un des exemples les plus parlants de ces traductions aléatoires, son roman Pop. 1280 ayant été traduit en français sous le titre 1275 âmes – cinq habitants portés disparus dès le titre, ça promet… L’assassin qui est en moi, jusqu’alors amputé de presque un quart de sa longueur, et L’Echappée, avec toute l’ambiguïté de sa fin tronquée en version Série Noire, sont enfin disponibles.

L assassin qui est en moi Jim Thompson Rivages retraduction Serie NoireL’assassin qui est en moi (1952)

L’un des romans les plus impressionnants de l’écrivain américain. Dans cette nouvelle traduction, il gagne encore en force et en noirceur, sublimé par les monologues intérieurs de Lou Ford, shérif adjoint schizophrène d’un petit bled tranquille. En façade, Lou est un brave type un peu simplet à l’accent traînant. Derrière ce masque qu’il n’ôte jamais, c’est un forcené dévoré par une fureur incontrôlable, qui hait les femmes et manipule ses congénères. Il s’enfonce dans un tourbillon de folie, de sadomasochisme et de sang, ponctué par des instants de grâce irréels, et des sentences d’un pessimisme inouï – “Si le Seigneur a commis une erreur en nous créant, nous les humains, c’est celle de nous donner envie de continuer de vivre quand nous avons le moins d’arguments valables pour nous accrocher à notre existence.” En toile de fond, Thompson crache sur une société viciée où tout le monde semble jouer un rôle, et où la bêtise, la perfidie et le souci des apparences a depuis longtemps asphyxié l’humanité dans le cœur des hommes.

The Killer inside me. Nouvelle traduction de Jean-Paul Gratias, octobre 2012, 270 pages, 8,65 euros.

 

L Echappee Jim Thompson Rivages retraduction Serie NoireL’Echappée (1958)

L’Echappée paraît d’abord très classique. Un braquage de banque mené de main de maître, une fuite millimétrée, quelques complices gênants à écarter. Un couple de bandits en cavale : Doc, génie du crime, calculateur et arnaqueur-né, et Carol, jeune femme autrefois falote qui s’épanouit depuis qu’elle est passée du mauvais côté de la barrière. Pourtant, leur plan parfait va peu à peu s’effilocher, en même temps que la méfiance, instillée avec une grande subtilité par l’écriture sèche et agressive de Jim Thompson, contamine les deux amants. Peu à peu, le roman glisse dans une sorte de cauchemar paranoïaque, traversé, dans les cinquante dernières pages, par des scènes d’une claustrophobie insupportable. L’ultime chapitre en forme de faux happy-end rongé par le cynisme, et cette impression, persistante, que l’existence ne serait qu’une sorte de piège malsain, achève de rendre cette Echappée si étrange et si insolente.

The Getaway. Nouvelle traduction de Pierre Bondil, octobre 2012, 240 pages, 8,65 euros.

 

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RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

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En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon The Wire Homicide SonatineDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

The Corner volume 1 David Simon Ed BurnsLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

Le Tireur, de Glendon Swarthout – éd. Gallmeister

Le Tireur Glendon Swarthout GallmeisterCa commence comme un western classique. Après avoir chevauché pendant des jours et des nuits, un desperado au bord de l’épuisement atteint El Paso. Juste avant d’arriver en ville, un brigand tente de le dépouiller. Mauvaise idée : le desperado en question se trouve être une légende de l’Ouest et le voleur se vide de son sang, perforé par une balle tirée à la vitesse de l’éclair. Ca commence comme un western classique donc, mais ça déraille aussi sec. Car une fois arrivé à El Paso, J.B. Books, la légendaire gâchette de l’Ouest, rencontre son médecin dans une scène aussi triviale que dramatique. Le bandit a un cancer de la prostate, et il ne lui reste que quelques semaines à vivre.

Le Tireur, c’est l’histoire du romanesque qui se prend de plein fouet la dure réalité. C’est un cow-boy au nom de livre qui pensait mourir sous les balles de ses adversaires et qui se retrouve à agoniser, rachitique et même plus capable de pisser, dans une chambre sans charme. Le XXe siècle vient de s’ouvrir, la reine Victoria vient de s’éteindre. “La fin d’une ère, un coucher de soleil.” Le Far West, c’était avant. Tous les caïds du six-coups se sont entretués les uns après les autres. Ne reste que l’anachronique J.B. Books, l’unique survivant, le dinosaure. “On a tué le dernier crotale sur El Paso Street il y a deux ans”. Désormais, les routes se pavent. L’eau courante, l’électricité, la banque et même l’opéra ont supplanté le sable, les baraques en bois et les coyotes. “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”, lui lance le shérif de ce bled qui se prend pour une grande ville.

Du fond de son lit, Books voit défiler cette fameuse marche du progrès, cette civilisation bien-pensante. Journaliste, photographe, prêtre, croque-mort, ils sont tous là, à venir lui rendre visite, sournois et perfides, pour essayer de tirer parti de la mort annoncée du dernier des géants. Dans ce nouveau monde bien cadré, où un assassin sans foi ni loi est en train d’expirer, c’est désormais l’hypocrisie qui a pris le dessus. Les hors-la-loi ont disparu, mais quand tout se monnaie à ce point, on finirait presque par les regretter. Reste que Books ne semble pas décidé à lâcher prise : “Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.” Un chef-d’œuvre crépusculaire, à l’écriture sèche et poignante.

The Shootist. Nouvelle traduction de Laura Derajinski, novembre 2012, 200 pages, 9,50 euros.

 

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Sous-Sols, de DoubleBob – éd. Frémok

Sous-Sols DoubleBob FremokDans une pyramide lisse comme du verre, repose une silhouette humaine, en position fœtale. Pourtant, le refuge protecteur s’avère rapidement plus poreux qu’il n’en a l’air. Ses sous-sols dissimulent tout un ensemble de ramifications, de tunnels, de crevasses et d’échelles pénétrant dans les entrailles de la terre. Ces passages invisibles permettent à des visiteurs mi-hommes mi-bêtes – divinités souterraines ? créatures du royaume des morts ? – de s’immiscer dans la pyramide. Comme des fées autour du berceau d’un nouveau-né, ils encerclent la silhouette. “Il dit qu’il s’est perdu et qu’il ne reviendra pas.”

Feutré, juste cadencé par quelques phrases évanescentes, l’ouvrage s’engouffre dans le ventre de la terre pour sonder le moment de basculement, le lieu de passage entre le monde d’en dessous avec le monde d’au-dessus – glissement matérialisé par le “SOUS-SOLS” de la couverture, qui devient un “SO S SO S” lorsqu’on referme l’album. Ici, tout fonctionne dans un mouvement de balancier. A la géométrie froide et raisonnée du triangle, symbole de l’abri, répondent les formes chaudes et organiques de l’œuf, image obsessionnelle qui défie la symétrie des lignes droites.

Le territoire qu’explore l’auteur se cache entre le solide et le liquide, l’homme et l’animal, la naissance et la disparition. Entre la parole et le dessin, aussi. Lorsque les mots ne suffisent plus, DoubleBob trouve dans une poignée d’images le pouvoir d’évocation de milliers de phrases. Alors il atteint les confins du langage. Dans un silence assourdissant, son trait gris s’enfonce dans nos recoins les plus intimes, nos angoisses les plus primales, qui demandent de descendre encore d’autres échelles, d’autres escaliers, pour fouiller la douleur de la perte. Son dessin arrive à suggérer un amour infini par un simple mouvement de bras ; à insinuer la peur de la mort en nous faisant croiser le regard d’une hyène hilare. Transpercé par des bouffées de désir et de chagrin, ce petit livre plonge dans l’indicible. Dans ces limbes où “à chaque instant, toute chose s’endort et se réveille”.

Sous-Sols DoubleBob FremokSous-Sols DoubleBob FremokSous-Sols DoubleBob Fremok

Septembre 2012, 36 pages, 9 euros.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

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Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

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Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.