Karme (Carmin), de Eamon Espey – éd. Rackham/Le Signe noir

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirUne histoire de chat dans un four à micro-ondes qui finit en diatribe cynique sur la pudibonderie WASP : dès la première histoire, Eamon Espey apparaît comme le chantre d’un humour trash. Il ne recule devant rien pour charger frontalement la religion, la morale, le travail, et toutes ces “valeurs” sur lesquelles repose notre belle civilisation. Et quand il charge, c’est à grands coups d’humour noir, d’images gores et de situations délirantes. C’est d’ailleurs cet aspect halluciné, déroutant, monstrueux, qui prend le dessus : après quelques nouvelles bâties comme des gags, Carmin glisse vers des intrigues plus longues, nourries à la série Z et aux mythes anciens.

Dans un décor apocalyptique qu’on dirait emprunté à Jérôme Bosch, mais qui garde pourtant une familiarité dérangeante, l’auteur américain s’aventure aux frontières du réalisme, du subconscient et du cauchemar. Robuste, frappant, le dessin pourrait s’apparenter à une improbable fusion entre le mysticisme candide de bas-reliefs aztèques et les travaux sous LSD des artistes des années 1960. Extraterrestres, pape sanguinaire, hommes-insectes, scientifiques fous, vaches possédées se côtoient dans ces pages incandescentes, où l’on croise même le Petit Chaperon rouge. Parfois sans queue ni tête, les récits (ou illustrations) de Carmin dégagent une force primitive, et parviennent à cristalliser en quelques images perverses, violentes et subversives la folie de l’humanité. Sans jamais vraiment se prendre au sérieux.

Karme Carmin Eamon Espey Rackham Le Signe noirTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Cerqueux, juin 2013, 128 pages, 18 euros.

Sock Monkey, Nouvelles aventures d’un singe de chiffon, de Tony Millionaire – éd. Rackham

Sock Monkey singe chiffon Tony Millionaire RackhamSock Monkey a tout du conte pour enfant un peu désuet qu’on retrouverait par hasard au fond d’un vieux grenier. L’esthétique de Tony Millionaire, très victorienne, met en scène deux peluches qui parlent, Oncle Gabby le singe de chiffon et Monsieur Corbeau avec ses yeux en boutons de culotte. Dans un décor très XIXe, où les maisons sont riches et cossues, où la campagne est verdoyante et peuplée de petits animaux et où les fillettes sont bien élevées, les deux compères – qui se vouvoient – vivent quatre aventures en forme de fables moralisatrices. Qu’ils aient envie de partir à la chasse, de jouer avec un oisillon ou d’aligner des dominos jusqu’à les faire tomber à l’infini, Oncle Gaby et Monsieur Corbeau se retrouvent toujours dans des situations qui les font réfléchir au monde qui les entoure.

En ranimant des héros naïfs et pétulants tout droit sortis des années 1930, Tony Millionaire arrive à faire de son Sock Monkey une série à la tonalité insolite qu’on penserait d’abord destinée à un jeune public, mais qui aborde en réalité frontalement des thèmes lourds, comme le meurtre ou la perte de l’être aimé, avec un mélange de légèreté et de noirceur détonnant. Comme si des héros de dessin animé se retrouvaient soudain propulsés dans le monde réel, et que contre toute attente, une chute de trois étages causait la mort d’un personnage au lieu d’aboutir à un gag qui le verrait s’en sortir indemne, un peu assommé et tout aplati. Grâce à ce décalage constant, renforcé par l’atmosphère poétique pétrie d’incohérences surréalistes, l’émotion surgit là où l’on ne l’attend pas, encore plus vibrante, encore plus déconcertante. A la croisée de Lewis Carroll et Winnie l’Ourson, à moins que ce ne soit Windsor McKay et Johnny Gruelle, l’univers intrigant de Sock Monkey ensorcelle, confrontant nos rêves d’enfants à la férocité du monde actuel.

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Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvestre Zas, mars 2012, 88 pages, 17 euros.

 

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Jésus dans le brouillard, de Paul Ruffin – éd. 13e Note

Jesus dans le brouillard Paul Ruffin 13e Note couverture“Des lois très anciennes gouvernent le monde de Ruffin, des lois qui traversent les époques, les domaines culturels, les continents et les océans”, constate Eric Miles Williamson en conclusion de ce recueil de nouvelles. Entre le Texas et le Mississippi, au cœur de ces paysages sauvages, hantés par les Indiens, les fantômes des Noirs lynchés et des clandestins mexicains, Paul Ruffin trace ses histoires dans la poussière brûlante du Sud des Etats-Unis. Avec un peu de terre et d’alcool, il modèle des personnages ardents, hiératiques,“tous analphabètes”, “intégristes dans leurs pratiques religieuses et ultraconservateurs dans leurs convictions politiques”, “foncièrement violents”. Ici, les lacs dissimulent des cadavres, les enfants jouent avec des revolvers plus gros qu’eux, les vieux tentent de mourir dignement et les familles, repliées sur elles-mêmes, sont des “nids de vipères ou [des] essaims de frelons”. Quant à Jésus, toujours présent même quand on l’oublie, il apparaît même dans la buée des miroirs d’hôtel.

Sous la plume vibrante de Paul Ruffin, la mort et l’humour font bon ménage, comme le grotesque et le fantastique, toujours en embuscade dans ces panoramas incertains, beaux et âpres à la fois. “Parfois, s’il avait eu une once de créativité dans le sang, il se serait levé du lit et aurait écrit un poème, tellement elle le faisait souffrir.” Mais la créativité a depuis longtemps été engloutie par la religion, la pauvreté, le racisme et le désespoir. Et pour s’exprimer, les personnages frustes de ces douze récits n’ont souvent plus que leurs poings. Un sous-entendu douteux peut mener à des affrontements sordides ; la drôlerie n’est jamais très loin de la violence la plus brute. Dans La Chasse à l’homme, des pères de familles réunis pour mettre la main sur un fugitif se muent en une meute assoiffée de sang. Comme si dans ces régions, la violence latente n’attendait qu’une étincelle pour jaillir, bestiale. Le vernis de la civilisation semble bien mince, et Ruffin, en plus d’être un conteur hors pair, saisit dans ces hommes et ces femmes une sincérité ancestrale, qui pare ce recueil d’une majesté ténébreuse.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeannine Hayat, janvier 2012, 304 pages, 19,50 euros. Introduction de Marc Watkins, préface de l’auteur, et postface d’Eric Miles Williamson.

 

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Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.