Spirale et Seven Miles a Second, de David Wojnarowicz – éd. Laurence Viallet & Cà et là

David Wojnarowicz Peter Hujar photo

“J’avais été drogué, défenestré du deuxième étage, étranglé, assommé avec un bloc de marbre, presque poignardé à sept reprises, frappé au visage à coups de poings au moins dix-sept fois, passé à tabac plus souvent qu’à mon tour, quasiment étouffé et même ligoté sur un lit d’hôtel où je m’étais réveillé la tête penchée et gorgée d’un tel afflux de sang qu’elle semblait sur le point d’exploser, le tout avant mes quinze ans.” Voilà qui situe la jeunesse de David Wojnarowicz. Prostitué occasionnel avant l’âge de dix ans, homosexuel vagabond, camé puis quasiment clochard, il finit par trouver un refuge dans le sexe et l’art. Photographe, peintre, vidéaste, performeur, il devient dans les années 1980 une figure majeure de l’underground de l’East Village new-yorkais aux côtés de Nan Goldin, Keith Haring ou Peter Hujar, qui sera son amant (et à qui l’on doit la photo ci-dessus). Contaminé par le SIDA, il meurt en 1992 à 38 ans.

C’est en 2004 qu’on le découvre en France, suite à la traduction tardive de Au bord du gouffre, dont l’écriture à fleur de peau bouleverse. David Wojnarowicz y raconte la solitude née de sa condition d’homosexuel. Sa prose sauvage et lyrique subjugue par la pureté cristalline des scènes de sexe ; elle terrifie lorsqu’il nous force à regarder en face les bas-fonds de New York, où grouillent des essaims de pauvres, de malades et de désespérés, abandonnés par l’Amérique triomphante de la décennie Reagan. Alors surgit la rage, contre un Etat homophobe, puritain, égoïste, assassin, qui laisse sciemment crever ses enfants.

David Wojnarowicz Spirale Laurence Viallet couvertureSpirale, recueil de quatre textes écrits en 1992, juste avant la mort de Wojnarowicz, prolonge le cheminement de Au bord du gouffre. Traversée par des images fulgurantes et des phrases inoubliables, de celles qui obligent à arrêter la lecture pour encaisser le choc et reprendre son souffle, son écriture détaille l’excitation née de la rencontre avec un type dangereux ou revient sur son enfance cruelle. Avant que la poésie des mots ne soit peu à peu empoisonnée par le SIDA, qui lui ôte ses amis un par un avant de l’attaquer frontalement. David Wojnarowicz “crée et façonne la structure de la réalité par son observation sensible”, disait William Burroughs. Il ne faut pas le réduire à un écrivain de la question gay, militant Act Up. Ses récits parlent d’amour, de désir, de peur, de mort, de solitude avec une beauté et une fureur qui les rend intensément universels, et dépeignent avec une perspicacité redoutable la sécheresse de notre société moderne. Lire la suite

Les dossiers de L’Accoudoir / Grisélidis Réal : écrivain, peintre, prostituée

griselidis real“Grisélidis a voulu qu’on inscrive sur sa tombe : Ecrivain, peintre, prostituée. Un seul cri lie tous ces mots. C’est donc qu’il faut les lire ensemble.” Jean-Luc Hennig livre sans doute ici une des clés pour mieux comprendre l’insaisissable “catin révolutionnaire” qui se fit connaître du public en devenant, au milieu des années 1970, l’une des figures du mouvement de revendication des prostituées. Mais elle fut aussi l’auteur de livres prodigieux, comme Le noir est une couleur, roman viscéral où sa vie sert de matériau à son récit. Aujourd’hui, en même temps que la réédition des entretiens de Grisélidis Réal avec le journaliste et écrivain Jean-Luc Hennig, les éditions Verticales publient Mémoires de l’inachevé, (1954-1993), un volume de correspondances bouillonnant complété par quelques textes courts.

memoires de l inacheve griselidis real verticales correspondance lettre couvertureLa pauvreté, la maladie, les hommes qui la maltraitent, les beaux-parents qui récupèrent la garde de ses enfants. Puis l’Allemagne, avec un ancien GI à moitié fou. A travers ses lettres, Grisélidis Réal raconte une vie torturée, où, même avant de se prostituer, la Suissesse est attirée par la marginalité. Le besoin d’argent se faisant de plus en plus pressant, elle devient Solange, “courtisane”, comme elle se définit elle-même. Un métier qu’elle revendique, sans honte. Une “torture, la démolition de l’âme et du corps”, “sensation d’humiliation et d’horreur” : épuisée, soutenue financièrement par quelques amis et éditeurs, elle arrête de vendre son corps en 1969. Le noir est une couleur paraît. Pourtant, en 1977, alors que rien ne l’y oblige, elle redevient une putain, comme par défi. Avec, paradoxalement pour cette farouche adversaire des “suppôts de Calvin” et des “larves religieuse frigorifiées”, un besoin presque christique d’apaiser la douleur des hommes : “Ils sont horriblement seuls. Personne les veut (…), ils n’ont rien du tout, ils en ont marre de se branler toute l’année.”

“Je passe ma vie à écrire des lettres, c’est un vice. La plupart du temps c’est un luxe qui paraît inutile… Mais peut-être pas tout à fait, allez savoir… elles font leur petit boulot, comme des rats qui rongent dans l’ombre, et un jour il y aura des trous dans les murs.”


Comme le suggère le titre, ces Mémoires de l’inachevé dévoilent une personnalité fluctuante, polymorphe, instable même. Un ensemble de contradictions qui forme un tout passionné, radical. Grisélidis Réal, c’est une matière brute qui se sculpte elle-même, s’appuie tantôt sur l’art, tantôt sur le sexe, tantôt sur l’amour, tantôt sur l’amitié ou la famille pour s’extirper du trou où la société l’a reléguée. Elle est une mère capable de tout faire pour ses enfants, et de les confier ensuite à d’autres pendant des mois. Une femme qui n’apprend jamais de ses erreurs, et qui, naïve, inconséquente et forte à la fois, se lance toujours tête baissée dans des aventures perdues d’avance. Elle est un martyr capable de tout sacrifier pour un amant qui la bat pendant des années, une combattante infatigable des droits des putains ou des taulards.

le noir est une couleur griselidis real couverture balland 1974 romanProstituée ? “Peut-être le seul métier au monde où vous êtes totalement libre.” Cette soif inextinguible de liberté, la Tzigane va chercher à l’apaiser par tous les moyens. La peinture d’abord ; l’écriture surtout. Dès le milieu des années 1950, soit vingt ans avant la parution de son premier roman, ses lettres révèlent déjà un talent littéraire qui ne cesse de s’affiner, de se renforcer, de se décupler au fil de ces échanges épistolaires. Avec ses interlocuteurs prestigieux (l’écrivain suisse Maurice Chappaz, la photographe Suzi Pilet, le peintre Henri Noverraz, les éditeurs Bertil Galland et André Balland…), elle se prend au jeu de l’écriture et cisèle de véritable petits récits, dans lesquels elle met en scène son quotidien. Elle n’écrit jamais pour elle-même, dans l’optique de créer une œuvre littéraire, mais toujours dans un rapport de séduction : écrire naît avec l’autre, pour l’autre, dans un étrange jeu de désir. Mais plus encore que l’envie, c’est le besoin d’écriture qui transpire ici à chaque ligne. Lire la suite