Le Tapis de course, de Michel Layaz – éd. Zoé

Le Tapis de course Michel Layaz Zoe“Ce qui m’a démuni, c’est que dans l’insulte, il n’y avait aucune malveillance, aucune agressivité. Le jeune homme m’a traité de pauvre type avec une voix lisse, neutre, une voix que nulle hargne n’agite. (…) Ce pauvre type avait la brutalité d’une évidence.” A la manière de ces récits fantastiques qui narrent le déraillement subtil et irréversible du quotidien, le personnage principal voit son existence s’effriter à la suite de ce bénin incident dans la queue du supermarché. Imperceptiblement d’abord, puis de plus en plus intensément, l’insulte le hante, pas tant pas sa méchanceté que par son implacable pertinence.

Le chef de département à la grande bibliothèque semblait pourtant invincible. Bien installé, marié avec deux enfants, rien ne paraissait pouvoir déranger sa vie cadrée. Mais les pages de son journal intime révèlent peu à peu ce que cache ce paisible train-train. Sa femme est “comme une eau morte”, et ses enfants ne l’intéressent pas sauf quand il décide de se débarrasser sadiquement des perruches du petit. Ses collègues, il les méprise, affichant son érudition et sa connaissance des livres juste quand il faut pour rabaisser ses interlocuteurs. “J’érige ma citadelle et cela me donne, à la grande bibliothèque, pouvoir et puissance.” Mais une brèche a été percée par ce “pauvre type” lancé à la cantonade. Remonte à la surface tout un remous visqueux de lâcheté, de frustrations passées, de rêves jamais réalisés. Alors, méthodiquement, le bibliothécaire écrase le bonheur des autres pour ne pas admettre ses propres failles.

Michel Layaz n’a pas besoin de grand-chose pour fomenter un texte qui va au plus profond de ses personnages, et, par là même, s’insinue dans nos doutes et nos petites bassesses les plus enfouies. L’écriture pénétrante, sans afféteries mais toujours extrêmement précise et racée, rend compte avec beaucoup d’acuité du glissement psychologique du père de famille ordinaire. Et de cette routine qui se fissure jusqu’à rouvrir, béantes, des plaies cachées sous des couches de maquillage.

Août 2013, 160 pages, 18,50 euros.


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Notre article sur le précédent roman de Michel Layaz : Deux soeurs.

Deux sœurs, de Michel Layaz – éd. Zoé

Des deux sœurs, nous ne saurons rien. Ni leur nom, ni les traits de leur visage, ni leur histoire – ou à peine. Juste qu’elles sont deux sœurs, et qu’après le départ de leur mère pour New York et l’internement de leur père dans un hôpital psychiatrique, elles se retrouvent seules. Seules sous la tutelle d’une assistante sociale qui tombe sous le charme des deux jeunes filles, et d’un amoureux qui voue sa vie à les satisfaire. Cette absence totale de détails concrets confère aux personnages une présence éthérée, mythologique, plus proche de la rêverie que de la réalité. Alors que Michel Layaz, notamment dans son précédent roman Cher Boniface, se montrait sarcastique et grinçant, Deux sœurs semble détaché du monde, comme hors du temps. L’humour n’est plus au service de la critique sociale ou de la colère d’un écrivain qui n’en peut plus de la vacuité de son univers. Michel Layaz préfère cette fois prendre le contre-pied et servir un récit plein d’allégresse. Le propos paraît parfois naïf, presque désuet dans sa manière de forcer le trait de l’innocence des deux soeurs et de raconter, de manière métaphorique, la pesanteur des codes de notre société, de la souffrance ou de la mort. Mais l’écriture pure, d’une finesse admirable, qui voit les mots rebondir, glisser les uns sur les autres au fil de listes interminables, suffit à éviter que l’écrivain suisse ne sombre dans la mièvrerie. On regrettera peut-être l’ironie mordante de Cher Boniface, mais avec l’élégance de sa langue, sa sensualité décalée et son érotisme rosé, Deux sœurs offre au lecteur un vrai moment de poésie.

Février 2011, 144 pages, 16 euros.