Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Marc Villard Rivages Noir poche couvertureOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

MUSIQUE / Les restes d’Amy Winehouse

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, boarf. Voilà pourquoi, tous les quinze jours, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, retour sur l’événement musical de l’été : le décès d’Amy Winehouse.

Amy Winehouse death new york post cover magazineLa mort reste le meilleur argument de vente de la pop. Amy Winehouse en sait quelque chose. Enfin non, puisqu’elle est morte. Mais si elle vivait encore, elle constaterait avec amusement  que ses deux albums, Frank (2003) et Back to Black (2006), trônent actuellement en tête des classements. Quoique ce ne serait pas le cas, du coup… Enfin bref, depuis ce funeste 23 juillet, date à laquelle le cadavre encore fumant de la jeune Anglaise a été retrouvé à son domicile, son existence pathétique s’est transformée en épopée, son œuvre en testament. Voilà même qu’on lui remet une Légion d’honneur posthume sous la forme d’un billet d’entrée au Club des 27*, cette idiotie sans nom, ce fantasme macabre pour fans en quête de symbole. Mais derrière le “destin brisé” de la “diva décadente”, que restera-t-il de sa brève carrière musicale ?

Une interprète, pas une créatrice

Amy Winehouse Back To Black disc cd cover rehabÀ nos yeux, Amy Winehouse ne peut prétendre au statut de génie artistique. La chanteuse n’a rien inventé, rien trahi d’une chronologie musicale déjà écrite dont elle était une brillante entremetteuse, mais en aucun cas l’étincelle. Amy chantait la soul comme on la chantait dans les années 1960, vénérait les girls-groups, se coiffait comme une Ronette, et écrivait des chansons de fille moche et amoureuse comme il en a toujours existé. Un respect de la tradition que souligne encore sa collaboration avec les Dap-Kings (sur Back in Black), groupe attitré du label Daptone, lui-même spécialiste de la décongélation : les disques de Sharon Jones ou de Charles Bradley s’acharnent avec un soin de collectionneur à recréer le son de la soul vintage. Pour un résultat aussi classe que désespérément  classique.

Pour autant, et à l’inverse de l’alter ego destroy dont on l’a parfois affublée en la personne de Pete Doherty, Amy Winehouse n’était pas qu’une simple imitatrice, un archétype usé. Sa personnalité artistique, elle la devait à un solide talent d’écriture, mais surtout à son extraordinaire voix. Une voix rauque, menaçante ou sensuelle, qui avait rendu au mot “soul” un peu de sa rudesse, quand celui-ci n’évoquait plus que la mollesse sirupeuse d’un disque des Poetic Lovers (au cas où vous les aviez oubliés). En cela, Amy Winehouse pourrait être comparée à Janis Joplin, autre blanche éprise de musique noire dont le génie véritable, le seul, était celui de l’interprétation. Lire la suite