RENCONTRE AVEC PACO IGNACIO TAIBO II / Le petit-fils du Comte de Monte-Cristo

Paco Ignacio Taibo II portrait interviewUn soir d’octobre à Paris. Paco Ignacio Taibo II boit une limonade en terrasse, fume beaucoup (au point de se jaunir la moustache) et parle de Mexico Noir, une anthologie sur Mexico « le monstre urbain » qui vient de paraître aux éditions Asphalte. Un recueil réunissant  des écrivains du D.F. (Distrito Federal) que Taibo dirige « par accident » : « La collection originale rassemblait surtout des villes nord-américaines. Je l’avais reproché à l’éditeur, il m’a confié le Mexico Noir ». Douze nouvelles inédites « pour faire de ce volume une vitrine du polar mexicainMais ça n’est pas vraiment représentatif car la plupart de ceux qui ont participé sont bien meilleurs romanciers que nouvellistes ! Et une société aussi complexe, où la violence a des manifestations aussi diverses, mérite d’être raconté de façon plus étendue. Pour ma part, il me manquait bien cinquante pages pour dire ce que j’avais à dire… » Demeure tout de même le matériau riche et vivant d’histoires pour la plupart inspirées de faits réels, composant en mosaïque les reflets directs d’une réalité brutale. « On entend souvent dire que le polar est la meilleure littérature pour raconter le réel. Cette idée me plaît, mais c’est un mensonge, car la littérature n’existe pas s’il n’y a pas de distance avec le sujet. »

Est-ce pour cette raison que vous passez du roman à l’essai, du récit à la biographie (Pancho Villa, Che Guevara…) ?

Il faut trouver la meilleure manière de raconter chaque histoire. L’important, c’est d’avoir un minimum de respect envers soi-même en tant qu’écrivain : tu dois respecter tes obsessions, tes peurs, tes manies et surtout ne pas laisser les pressions extérieures t’influencer. Au Mexique, la pression des lecteurs sur les écrivains est immense. Dans la rue, j’entends tous les jours “Hey, Paco, écris un roman sur ça ! », “Paco, pourquoi tu n’écris pas quelque chose sur ça ?”… Cette pression s’explique par le rôle très important, et même surévalué, que jouent les écrivains dans le pays, qui apparaissent souvent comme le seul recours après l’échec de l’information journalistique, de la sociologie, de l’interprétation politico-historique. Alors il faut nous protéger de cette pression, parce que la littérature doit prendre un certain chemin, et que la pression te fait changer de chemin.

Vous avez l’impression que l’écrivain comble un manque de journalistes ?

Mexico noir Paco Ignacio Taibo IILes journalistes font leur travail, mais le problème se résume par la théorie de l’iceberg : 30% de la glace est visible, 70% est invisible, cachée sous la surface de l’eau. Le journaliste travaille sur les 30% visibles, et encore, il n’en raconte que 10%. Ce n’est pas forcément de sa faute : au Mexique, il y a trop de choses occultées, masquées, de demi vérités… Le roman, par contre, a cette capacité de raconter les 100%. Seule la littérature parvient à aborder la complexité de cette matière informative.

C’est l’avantage de l’écrivain sur l’historien ?

Je ne fais pas de la fiction quand je fais de l’Histoire, je fais de l’Histoire. Mais l’Histoire, encore faut-il la raconter. Le problème survient lorsqu’un historien est un mauvais narrateur : même s’il a réalisé une investigation rigoureuse, de très haut niveau, elle sera gâchée. Or si l’Histoire est mal racontée, tu n’arrives pas à transmettre l’information, tu la perds. Quand tu vois dans un livre d’histoire sept pages de statistiques, c’est que l’auteur ne sait pas raconter, qu’il a renoncé à sa mission. Les statistiques, ça se raconte. En renonçant à la narration, une partie des historiens traditionnels a renoncé à l’Histoire. Lire la suite

Emilio, les blagues et la mort, de Fabio Morábito – éd. José Corti

Emilio a douze ans et pas vraiment d’amis. Alors en attendant la rentrée, c’est au cimetière de Mexico qu’il passe ses journées, son détecteur de blagues sous le bras, en quête d’histoires drôles prononcées durant les deux ou trois jours précédents, « durée moyenne de conservation d’une blague à température ambiante ». Il arpente les allées à la recherche d’une tombe surmontée de son prénom, craignant que les morts essaient de le lui voler – c’est un peu compliqué. Au passage, il apprend par cœur, mais sans le faire exprès, c’est une maladie, tous les noms gravés sur son chemin. Au cimetière, il croise Adolfo, le gardien qui incite les gens à adopter un mort et embrasse les jolies femmes éplorées, Apolinar le policier analphabète, Severino le terrifiant maçon armé de sa machette, ou Eurydice, qui devient son amie. Eurydice, avec son nom de tragédie grecque, a récemment perdu son fils, du même âge qu’Emilio, et gagne sa vie en faisant des massages – « Ce n’est que lorsque les gens ôtent leurs vêtements et se laissent toucher, que je me sens à l’aise et que je comprends où je suis. »

Entre elle et le jeune Emilio s’instaure une relation ambiguë, tendrement sensuelle, troublante et excitante : la mère y retrouve son fils perdu, l’adolescent y entrevoit l’amour adulte, explore la sexualité. Décor étrange, lugubre et envoûtant à la fois, personnages attachants, atmosphère ensorcelante. Une touche de Buñuel, une goutte de Rulfo. Fabio Morábito colore d’abord son roman d’une fantaisie excentrique, dans laquelle le macabre, l’érotisme et l’humour ne font plus qu’un. Les dialogues, furtifs, drôles, parfois absurdes, ponctuent des scènes dont on ne comprend pas toujours la signification. Du moins jusqu’à la seconde moitié du livre. Sans pour autant que la poésie ne disparaisse, le texte prend alors une teinte plus brute, désenchantée. La réalité s’empare des rênes de l’intrigue, le charme est rompu. L’écrivain mexicain lève le voile sur les relations entre les différents protagonistes, sur ce qui se passe hors du lieu magique qu’est le cimetière. Délicatement, il décortique les comportements humains avec une finesse étonnante, sonde la vie de famille, ausculte nos réactions face au deuil, au sexe, à l’âge adulte, à l’amour ou au divorce. Un roman versatile, d’une grâce lumineuse.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon, janvier 2011, 200 pages, 20 euros.

Mexico, quartier sud, de Guillermo Arriaga – éd. Points

Quelques mots suffisent parfois à composer de grands textes. Mexico, quartier sud en est la preuve. Sur un rythme effréné, Guillermo Arriaga jette sur le papier quatorze courtes nouvelles ciselées, oscillant entre une et quinze pages. En quelques lignes, il façonne des personnages inoubliables, et grave dans nos yeux les images d’une Mexico bouillante. Chaque mot compte. Les silences, les ellipses, les dialogues pulvérisés : le moindre détail abreuve son écriture mouvante. Le style virevolte, passe d’un minimalisme retenu à une prose enfiévrée qui déborde la ponctuation, en totale symbiose avec les soubresauts de ce quartier de la capitale mexicaine, jamais apaisé. On retrouve, dans ces textes datant parfois des années 1980, la fougue désespérée et la construction éclatée d’Amours chiennes, le premier film d’Alejandro Iñárritu, dont Arriaga avait signé le scénario. L’assemblage de ces chroniques dresse un portrait fragmenté du quotidien brutal de Mexico, où le sang semble toujours prêt à couler. Des embrouilles entre gamins aux faits divers sordides, on se faufile au cœur des foyers de l’avenue Retorno, dominée par la figure du docteur Del Río. Ce bon notable de quartier dissimule des cadavres, paie les policiers pour dissimuler ses avortements ratés, et honnit l’étranger qui a le malheur de s’installer dans le voisinage.

Mais la violence n’est pas le seul ressort d’Arriaga, loin de là. Si l’humour, très présent dans ses autres romans (comme L’Escadron guillotine), se fait ici très discret, l’écrivain mexicain contrebalance la noirceur de son univers grâce à la compassion avec laquelle il couve ses personnages : derrière la résignation, la cruauté ou la pauvreté, Mexico, quartier sud subjugue par sa beauté mélancolique. Plus que la situation sociale ou familiale éprouvante des habitants de l’avenue Retorno, c’est l’amour impossible, l’amour frustré ou l’amour disparu qui régit les comportements humains. Fouillant parmi les débris des destinées détruites par le meurtre, le mensonge ou la douleur, Guillermo Arriaga finit même par y trouver des miettes d’espoir salvatrices.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Elena Zayas, édition de poche, janvier 2011, 190 pages, 6,50 euros.