Cible nocturne, de Ricardo Piglia – éd. Gallimard

Cible nocturne Ricardo Piglia GallimardRions d’abord un peu en lisant la quatrième de couverture du roman : Cible nocturne est un roman policier, mais d’un genre nouveau (…), l’intrigue policière devient le point de départ d’une réflexion et d’une écriture incisives et brillantes dont le but est de révéler – noir sur blanc – les multiples visages cachés de l’Argentine contemporaine.” Incroyable, personne ne nous a prévenus mais c’est bien arrivé : Piglia a eu l’idée d’utiliser le roman policier comme outil littéraire pour parler (noir sur blanc) de l’Argentine. Dingue ? Ah non. Evidemment, Ricardo Piglia n’invente rien : depuis les années 1920 (et même avant) nombre d’auteurs ont montré qu’on pouvait se servir du cadre du roman policier pour raconter le réel, et “observer les manifestations extrêmes de la misère et de la folie”. Que le roman noir ait bientôt cent ans et que l’esprit perspicace qui signe ce résumé travaille en plus pour Gallimard, l’éditeur de la fameuse Série Noire, ajoute à l’ironie de la situation.

S’il ne révolutionne donc le genre policier en le faisant glisser vers le noir, l’auteur d’Argent brûlé se fond par contre à merveille, une fois encore, dans le roman de genre pour dresser un portrait de l’Argentine rurale des années 1970. “Ca ressemblait à la Sicile, car tout s’arrangeait en silence, des villes silencieuses, des chemins de terre, des contremaîtres armés, des gens dangereux. Un monde très primitif.” Un crime est commis, un mulâtre américain flambeur, débarqué au fin fond de la Pampa, est retrouvé poignardé dans sa chambre d’hôtel. L’incorruptible commissaire Croce, porté par ses intuitions quasi magiques, mène l’enquête.

Rapidement pourtant, la trame classique de ce roman va partir en lambeaux. Le personnage de Croce est mis sur la touche, l’enquête change complètement de direction. Piglia s’applique en plus à casser la linéarité de l’enquête en troublant la temporalité de son roman et en perturbant le récit avec une profusion de notes de bas de page. Dans une Argentine pastorale dont la tranquillité est bouleversée par l’arrivée de la modernité, l’argent affirme son pouvoir, soutenu par un régime dictatorial et des élites corrompues jusqu’à la moelle. Ici, on règle ses comptes par lettres anonymes, on enferme les oiseaux de mauvais augure à l’asile, on s’oublie dans la drogue, on s’enferme dans la folie pour résister à celle du monde extérieur. Impossible, dans ces conditions, de mener le roman policier à son terme : la vérité et la logique n’ont plus cours dans cette contrée souillée. “Il faudrait inventer un nouveau genre policier, la fiction paranoïaque. Tout le monde est suspect, tout le monde se sent poursuivi. Le criminel n’est plus un individu isolé, mais une bande qui détient le pouvoir absolu.”

Blanco nocturno. Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo, janvier 2013, 310 pages, 22 euros.

Criminels ordinaires, de Larry Fondation – éd. Fayard

Criminels ordinaires Larry Fondation FayardCe que Larry Fondation aime dans la fiction, c’est sa capacité à coller au plus près de la réalité. Après Sur les nerfs, les junkies, les dealers, les délinquants et les jeunes paumés des quartiers noirs, il poursuit son exploration au ras du bitume de Los Angeles. En plus des jeunes laissés-pour-compte capables de tout pour grappiller quelques dollars, il se frotte cette fois à une population qui traîne du côté des bars où elle ingurgite bière et whisky. Encore plus que la pauvreté, l’écrivain américain cerne les contours d’une solitude, qui se manifeste par un égoïsme implacable. Chacun écrase sans scrupule son voisin pour pouvoir faire quelques pas de plus.

Dans cette Los Angeles-là, tout est régi par la violence. Une violence brute, épidermique, où chaque situation du quotidien, même la plus banale, est susceptible de basculer vers l’irrémédiable. Tout le monde est armé. Les flingues se dressent pour un oui ou pour un non, à cause d’un accrochage en voiture ou d’une querelle de comptoir. Le premier qui frappe a le plus de chance de survivre, alors tant pis si ça n’en valait pas la peine. Dans une indifférence stupéfiante, le meurtre est devenu monnaie courante, au même titre que le sexe qui au mieux, est tarifé, au pire, forcé. Avec l’alcool et l’adrénaline des mauvais coups, il reste cependant le meilleur dérivatif d’une société en déliquescence, dans laquelle les gens ne se rencontrent pas, mais s’affrontent.

Avec son style acéré, dégraissé de tout superflu, et son “je” dérangeant qui nous attrape par le col pour nous mettre le nez dans la fange, Larry Fondation tire le portrait de Los Angeles comme d’autres font de la photographie. Dans une économie littéraire qui finit par rappeler le minimalisme de Félix Fénéon, Fondation essore ses textes pour les rendre encore plus percutants, encore plus effilés, et rendre compte d’une humanité malade. L’absurdité de certaines situations est telle qu’il ne reste parfois plus que l’humour pour en rendre compte. Comme lorsque ce type se plaint que la tarte qu’il a volée est répugnante, ou que ce cambrioleur et ce cambriolé refusent de baisser leurs armes, et passent la soirée à regarder la télé en se tenant en joue. Jusqu’à ce que tout bascule, une fois encore, et que le désespoir annihile même ces derniers éclats de rire jaunes. Un recueil à l’impact étourdissant, servi par une écriture magistrale.

Common Criminals. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, février 2013, 160 pages, 15 euros.

 

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☛ A LIRE AUSSI > notre article sur son précédent roman : Sur les nerfs.

Sam Hill, 1924 : Les Débuts, de Rich Tommaso – éd. Cà et là

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laPuisque nous parlions de Jim Thompson, parlons du premier volume de Sam Hill. S’inspirant librement de la biographie de l’auteur de L’assassin qui est en moi, Rich Tommaso raconte la vie de Sam Hill, né en Oklahoma au début du XXe siècle. Incapable de tenir en place, son shérif de père se lance dans plusieurs industries aux fortunes diverses, avant de se fixer dans la petite ville de Big Spring, Texas, où il devient le patron de l’hôtel Le Cavalier. Là, Sam, qui a désormais seize ans, passe ses nuits à travailler pour son père, tout en essayant de poursuivre ses études en journée.

Dans un Texas changeant, à l’horizon de plus en plus encombré par les derricks des champs de pétrole où les ouvriers s’épuisent du matin au soir, toute une faune hétéroclite semble s’être donnée rendez-vous dans l’hôtel du père Hill. Et parce qu’il joue avec l’atmosphère de Jim Thompson, Tommaso a tôt fait de s’amuser avec les codes de cette Amérique des années 1920, terreau de tant de romans noirs. Sur fond de prohibition et de ruée vers l’or noir, on croise des détectives au passé de boxeur, des arnaqueurs en cavale, des maîtres chanteurs pas si malins qu’ils ne le croient, et, même, quelques cadavres.

Néanmoins, Sam Hill n’est absolument pas un polar. Comme à son habitude, Rich Tommaso habille son récit d’un charme détaché, qui doit beaucoup à son dessin agile et flegmatique, un brin enfantin. Il ne donne jamais l’impression de se plonger totalement dans son histoire, jamais l’air d’approfondir vraiment ses personnages, qu’il semble simplement suivre, discrètement, à coups de portraits juste esquissés ou de saynètes lapidaires. Et mine de rien, Tommaso arrive une fois encore à inoculer dans ces pages une douce mélancolie.

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriel S. Colsim, octobre 2012, 144 pages, 25 euros.

 

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A LIRE > Notre article sur les deux nouvelles traductions de Jim Thompson.

RENCONTRE AVEC DAVID SIMON / Une histoire de la violence

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En 1988, David Simon, alors reporter au Baltimore Sun, retient cette phrase d’un flic croisé dans les bureaux de la brigade criminelle : “On voit de ces trucs… Si quelqu’un  écrivait juste ce qui se passe ici pendant un an, il aurait un putain de bouquin .” Il demande, et obtient, l’autorisation de suivre les enquêteurs, prend un congé exceptionnel et plonge dans le quotidien de la brigade des homicides qu’il suit pendant un an : le tableau (les affaires élucidées ou en cours), la drogue, les trafics, les meurtres, les enquêtes, les interrogatoires, les froides autopsies, les insupportables annonces aux familles.

Examiner ce niveau violence était effrayant ”

Baltimore David Simon The Wire Homicide SonatineDe cette immersion dans ce monde à part, David Simon tire un livre Homicide : A Year on the Killing Streets, chronique d’une année de vie de la brigade criminelle de la police de Baltimore. “Livre de bord tenu au jour le jour, entrelacs de banalités quotidiennes et d’atrocités bibliques” tout juste traduit en français sous le titre de Baltimore (aux éditions Sonatine). Une réaction “brusque et perspicace” à la négligence nationale vis-à-vis des problèmes urbains, que Richard Price, préfacier, définit comme “un récit de guerre”. Au cœur de Baltimore, là où “l’homicide est une simple broutille”,  “West Side, huit tours de délabrement et de désespoir qui tenaient lieu de supermarché de l’héroïne et de la cocaïne ouvert 24 heures sur 24”.  Deux cent quarante meurtres par an en moyenne (“soit deux homicides tous les trois jours ”) dont plus de la moitié liés à l’usage ou la vente de narcotiques et moins de 40 % de probabilité d’être arrêté et condamné pour avoir pris une vie, faute de témoin, de mobile, de suspect. “A Baltimore, le signalement d’un corps dans une ruelle est voué à être accueilli par des grognements et autres sons gutturaux”, un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs, pas assez de temps pour boucler les enquêtes. “Il n’y a pas de limite au nombre d’assassinats. Il y a seulement une limite au temps qu’on peut passer à enquêter dessus”.

Les Etats-Unis, “un pays armé jusqu’aux dents, enclin à la violence, qui trouve parfaitement raisonnable de munir ses forces de l’ordre d’armes et de l’autorité d’en faire usage”. Baltimore “vallée de larmes, ayant plus que son comptant de violence, de saleté et de désespoir”. Une des villes les plus sous-éduquées des Etats-Unis, au taux de chômage vertigineux. “Une grande partie de la population est exclue de l’éducation, de l’économie, surtout dans notre société de service. Les emplois industriels peu qualifiés ont disparu, pas la population qui les occupait. Le trafic de la drogue reste alors la seule usine” qui tourne en permanence”. Et cette violence meurtrière, le symptôme d’un malaise social dans la chaîne des misères humaines.

Il n’y avait rien à gagner à être flic

The Corner volume 1 David Simon Ed BurnsLes flics, mal payés, qui se font tirer dessus comme des chiens (sans que personne ne lève le petit doigt), la merde qui suit le pente (“La gravité fécale, définition parfaite de la hiérarchie”), le jeu des statistiques, devenu une science aux Etats-Unis, comme si le fait de rendre présentables de mauvais chiffres était l’enjeu”, les mensonges (“Tout le monde ment.”), les deals, les arnaques, la vie violente du corner, la misère, le ghetto, les taudis, “les habitants désespérés, aux abois, d’une cité déshéritée”.

Alors, avant de démissionner de son journal en 1995, David Simon repart effectuer une longue enquête sur le terrain, avec Ed Burns (un ancien flic devenu enseignant). De l’autre côté de la barrière cette fois-ci. Au milieu du corner de la drogue, du côté des voyous. Et un autre livre The Corner : A Year in the Life of an Inner City Neighborhood (1997), traduit chez Florent Massot en 2010, étrangement amputé de la moitié. Le récit écrit “avec la voix de ceux que la police traquait”, l’accès à un monde caché, voire volontairement ignoré par “tout ce journalisme dépassionné” (lui cite James Agee dans Louons les grands hommes, parle de journalisme impliqué – “Je l’admets j’aime ces types”). Lire la suite

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

RENCONTRE AVEC LARRY FONDATION / Entre les gangs et le McDo

En une centaine de pages, Sur les nerfs s’immerge dans les rues délabrées de Los Angeles. Des éclats de voix, des bribes d’action, des morceaux d’histoires forment un assemblage d’instantanés qui explose la traditionnelle narration romanesque. Larry Fondation lui préfère une prose brute et nerveuse, vision elliptique d’un monde à la noirceur que l’on soupçonnait à peine. Des junkies, des sans-abri, des jeunes rongés par l’ennui, à peine dérangés par la violence qui les enserre. Ecrivain en colère, citant le rappeur Ice Cube aussi facilement qu’Albert Camus ou le photographe Cartier-Bresson, Larry Fondation réfléchit à la meilleure manière de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

Vous êtes médiateur social à Los Angeles, dans le quartier de Compton, depuis une vingtaine d’années. Cela a-t-il influé sur votre vocation d’écrivain?

J’ai eu la chance d’aller à l’université, contrairement à la plupart des jeunes autour de moi. Je ne m’y sentais pas à ma place, j’étais comme un poisson hors de l’eau. Alors quand j’ai obtenu mon diplôme, je me suis senti investi d’une mission : j’ai compris que j’étais comme les déshérités que je côtoyais, et que je pouvais peut-être les aider. Je me suis politisé, et j’ai su que je devais faire quelque chose, écrire sur eux, et sur la manière dont ils étaient mis à l’écart de la société. Après avoir été journaliste, je suis devenu médiateur pour apprendre aux habitants marginalisés à se battre pour eux-mêmes, politiquement. L’écriture participe du même mouvement, même si les démarches sont opposées : en tant que médiateur, je dois rester positif, soutenir, aider, remonter le moral. Je dois toujours entretenir l’espoir. En tant qu’écrivain par contre, c’est l’inverse : je montre ce qui arrive aux gens qui n’ont plus la force de combattre, je donne la parole à ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer, je tente de formuler leur malaise.

Vos livres naissent donc de votre colère face à ces inégalités sociales ?

Larry Fondation crédit Jessica GarrisonLa colère est une réponse logique à cette situation. C’est même la seule réponse possible. Aux Etats-Unis, la seule valeur est la liberté. Liberté, liberté, liberté, rien d’autre, c’est leur devise. Les gens sont individualistes. En France, la mentalité est plus collective, vous parlez de liberté, mais aussi d’égalité et de fraternité. Pourtant, il y a de plus en plus de sans-abri, même chez vous, je le remarque à chaque fois que je viens. La politique de Nicolas Sarkozy a enfoncé les gens qui étaient déjà en bas de l’échelle, et a mis à mal la solidarité en marginalisant les plus pauvres. C’est pour ça qu’il faut toujours rester très vigilant sur ces questions : les hommes politiques ont tendance à manipuler les gens pour les détourner des vraies questions – comme le mouvement républicain Tea Party, aux Etats-Unis, qui arrive à faire croire à des Américains désespérés que la lutte contre le mariage homosexuel est une question primordiale. C’est complètement faux, c’est une diversion : le vrai problème, au jour le jour, c’est de trouver un boulot, de nourrir sa famille, d’avoir accès aux soins…

Historiquement, de nombreux écrivains américains se sont intéressés aux déshérités : John Dos Passos, John Steinbeck, Upton Sinclair, Jack London… Aujourd’hui pourtant, cette tradition semble bien lointaine. Comment l’expliquez-vous ?

Tout à fait. Par exemple, personne ne parle des SDF. Nous ne sommes qu’une poignée, avec William Vollmann ou Eric Miles Williamson, à parler de ces gens qui, pourtant, sont de plus en plus nombreux. Il n’y a jamais eu de conscience de classe aux Etats-Unis, il faut avoir vécu aux côtés de la misère pour en parler. Jack London n’a pas été à l’université, il a été ouvrier, vagabond. Idem pour Hemingway qui a été conducteur d’ambulances pendant la Première Guerre mondiale. Mais maintenant, tous les écrivains sont diplômés de ce satané MFA, Master of Fine Arts, qui devient de plus en plus indispensable sur un CV si tu veux qu’un éditeur te signe. Forcément, quand tu peux te payer un master à 12.000 dollars par an, tu perds le lien que tu pouvais avoir avec la population, et tu te mets à écrire pour une élite. Pourtant, les pauvres lisent, ce sont les types du marketing qui pensent qu’ils ne sont pas une bonne cible. Malheureusement, en Amérique, écrire est devenu un sport de riche. Comme le polo. Mais comment tu fais pour jouer au polo si tu es pauvre ? Où est-ce que tu trouves un putain de cheval dans les ghettos de L.A. ? A moins de chevaucher un pitbull avec une batte de baseball à la main… Lire la suite

Sur les nerfs, de Larry Fondation – éd. Fayard

Sur les nerfs Larry Fondation Fayard couvertureDepuis le temps que Los Angeles hante la littérature ou le cinéma, on croyait la connaître sous toutes les coutures. John Fante, Charles Bukowski, James Ellroy et beaucoup d’autres nous avaient déjà entraînés dans les recoins sombres ou les rues sordides à l’écart des lumières d’Hollywood. Pourtant, Larry Fondation nous montre que l’on n’avait jamais vraiment exploré la cité californienne. A un roman classique, ce médiateur de quartier qui officie depuis plus de vingt ans dans L.A. a préféré un récit minimaliste, nerveux, décousu, assemblage de vignettes, d’inventaires aberrants ou de nouvelles laconiques. Tel un photographe, Fondation parvient à saisir des instants fugitifs qui, résumés en quelques lignes, laissent transparaître la folie désespérée d’un monde à la dérive. Comme si, dans son sillage, on progressait dans les bas-fonds de la ville, lampe torche à la main pour couper la noirceur de la nuit, captant au vol une conversation, assistant à une scène terrifiante au détour d’une ruelle, avant de reprendre notre souffle dans un immeuble délabré, abandonné aux junkies et aux sans-abri.

“Pour certains, Los Angeles, c’est des bougainvilliers et des plantes tropicales luxuriantes dans le désert, tout ça soigneusement entretenu par des jardiniers. Un coin romantique. Les films. Un endroits où l’on peut tenter sa chance. Le cœur du rêve américain.
Ce n’est pas là qu’on est.”

Derrière la fugacité de ces flashes, Larry Fondation, mu par une colère contenue, raconte les blocks que plus personne n’approche depuis trop longtemps, choisissant de laisser toute latitude à notre imagination en n’appuyant que par à-coups, dévoilant seulement quelques éclats de la vie impitoyable qui se déroule ici. Une jeunesse résignée, des familles décomposées, un tissu social anéanti, un ennui accablant, l’alcool, la drogue, le sexe comme palliatifs. Ici plus rien n’a de valeur ; l’amitié et la dignité sont sacrifiées pour quelques dollars. La violence, gratuite, jaillit à chaque coin de rue, avec une désinvolture presque enfantine. On tue sans raison, comme on volerait des chapeaux, presque pour tuer le temps. Loin des palmiers et du soleil de la côte ouest, cette Los Angeles-là évoque la Baltimore brisée de David Simon, l’Oakland d’Eric Miles Williamson. Larry Fondation met la fiction au service d’une réalité implacable, et de ces marges délaissées, qui n’ont pas souvent droit de cité dans la littérature.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, janvier 2012, 120 pages, 14 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de Larry Fondation : cliquez ici.

Le Chapeau de M. Briggs, de Kate Colquhoun – éd. Christian Bourgois

Le Chapeau de M Briggs Kate Colquhoun christian bourgois couverture9 juillet 1864. Londres est la plus grande ville de monde. Une mégalopole où les avenues rutilantes de l’ouest côtoient les quartiers pauvres du East End, où s’entassent immigrés et ouvriers. Symbole de cette capitale industrielle du XIXe siècle noircie par la fumée des usines, le train est devenu en quelques années le moyen de transport le plus populaire. Or c’est justement dans un train que survient l’impensable, lorsque M. Briggs, financier de la City, est sauvagement assassiné dans le confortable wagon de première classe qui le ramenait chez lui. Une scène de crime inédite dans un environnement familier ; un mystère en lieu clos digne des feuilletons à succès qui se développent à l’époque : tous les ingrédients sont réunis pour monopoliser la une des journaux. Rapidement, un suspect est identifié – Franz Müller, un jeune tailleur qui vient d’embarquer pour New York. Après une course-poursuite pour le rattraper de l’autre côté de l’Atlantique, le procès du siècle peut enfin commencer. La statue de cire de Müller est fin prête chez Madame Tussaud.

Si le suspense inhérent à cette enquête menée entre une Londres monstrueuse et une New York en pleine Guerre de Sécession aurait tendance à nous le faire oublier, c’est bien un récit documentaire que signe ici Kate Colquhoun. Avec une précision remarquable (les notes en fin d’ouvrage rappellent que le moindre dialogue est tiré de sources précises), elle dépeint, parfois même avec trop de zèle, cet instant où l’Angleterre de Dickens – et l’Europe dans son sillage – bascule dans l’ère moderne. Mais si les trains vont de plus en plus vite et que le développement industriel paraît sans limites, la société, elle, peine à digérer les changements imposés par le progrès.

Entre Scotland Yard qui tient à asseoir sa popularité (quitte à écarter les témoins qui ne l’arrangent pas), une justice qui veut prouver son efficacité (en érigeant Müller en exemple pour calmer les ardeurs de la populace), et un débat sur la peine de mort qui progresse timidement, l’affaire Briggs dévoile les failles d’un monde victorien trop orgueilleux pour reconnaître ses faiblesses. A l’image de cette presse si puissante, qu’elle ose bafouer la présomption d’innocence sans sourciller. Quant à l’identité du suspect, un immigré de basse condition, allemand de surcroît en ces temps où l’ambition prussienne menace la suprématie britannique, elle réveille les préjugés d’une société encore bien archaïque, malgré la modernité qu’elle affiche fièrement.

Grâce à son regard perspicace et discrètement caustique, l’historienne anglaise parvient à faire du mystère du chapeau de M. Briggs un outil d’analyse captivant d’une Angleterre en pleine mutation. Désormais, les assassins ne seront pas forcément affublés de cicatrices hideuses et d’une grosse barbe noire : ils pourront avoir la tête de Monsieur Tout-le-monde. Pire, il paraît que bientôt, les bourgeois seront capables de s’entretuer comme de vulgaires immigrés. Même en première classe, on risque de ne plus pouvoir voyager tranquillement, il va falloir s’y faire…

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, février 2012, 460 pages, 25 euros.

Natural Enemies, de Julius Horwitz – éd. Baleine

natural enemies julius horwitz baleine couverture reedition spitzner“C’est aujourd’hui que tu vas prendre ton fusil Remington dans l’armoire, le charger de quinze cartouches et te tirer une balle dans la tête après avoir tué Miriam, Tony, Alex et Sheila… Tu feras cela vers 20h15, lorsque tu reviendras de New York par le train de 17h30, juste au moment où Miriam t’appellera pour dîner. Tu tireras d’abord sur Miriam, puis sur les enfants. Et tout sera achevé.” Dès la troisième page, l’issue inexorable de ce roman est connue. Paul Steward, éditeur d’une revue réputée, quarantenaire new-yorkais à l’abri du besoin, se lève un jour bien décidé à anéantir toute sa famille. De six heures du matin jusqu’à la nuit, Julius Horwitz déroule cette dernière journée, périple infernal dans les méandres du mal-être d’un homme.

Ecrit en 1975, Natural Enemies s’immerge jusqu’à la suffocation dans le malaise d’une Amérique en crise qui, au lendemain de l’affaire Nixon, ne croit plus en rien, redoutant la catastrophe nucléaire promise par la guerre froide. Une New York agonisante, peuplée de morts-vivants et dominée par des individualistes paranoïaques, sert de décor dévasté à ce récit plus noir que la nuit. Prolongement désespéré de Mort d’un commis voyageur, Natural Enemies, encore plus angoissant que Le Démon de Hubert Selby Jr paru quelques mois plus tard, s’insinue dans les recoins sinistres de l’idyllique famille américaine. La sainte trinité formée par la cuisine aménagée, la rutilante voiture et le chien jovial ne parvient plus à dissimuler le reste : frustration, névroses, tentatives de suicides, cachets de Valium avalés par poignées… Hommes et femmes ne se comprennent plus. La “terreur de vivre” a supplanté la peur de mourir, et le suicide devient la “seule issue vers une nouvelle expérience”.

Glaçant, dénué d’empathie, le récit de Julius Horwitz est d’une perspicacité telle que l’on prierait presque pour qu’il se taise, tant il réussit à trouver en nous un écho aux sentiments obscurs qu’il manie – “Tous les hommes songent un jour ou l’autre à tuer leur famille”. L’écriture entretient à merveille la tension qui écrase la trame à mesure que l’ultime journée de Paul Steward avance. Les dialogues soignés font que chaque rencontre de l’éditeur condamné apporte un nouveau regard sur ces vies gâchées. Inéluctablement, les rares instants d’espoir, éblouissants au milieu de ces pages de goudron, sont aussi vite annihilés. Tout comme ce rêve américain, froidement exécuté par Julius Horwitz.

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne de Vogüé, juin 2011, 290 pages, 13 euros.