Croisés chez Kordilès, de Monique Debruxelles – éd. Rue des Promenades

Croises chez Kordiles Monique Debruxelles Rue des Promenades“La dame en bleu indiqua que, à la séance précédente, ils en avaient utilisé mille trois cent vingt et leva sa tasse pour célébrer cet exploit. Ce gaspillage me choqua. J’aime les mots usés jusqu’à la corde, l’idée qu’on puisse les inventer pour aussitôt les oublier me déprime.” Comme ce personnage qui se retrouve un jour à une réunion d’amateurs de mots éphémères (ceux qu’on jette après usage), Monique Debruxelles aime employer une langue simple, dépouillée. Et ses histoires, sans affèteries, nous emmènent loin, voguant de l’étrange à l’absurde, du fantastique à l’horreur.

Qu’elles narrent le calvaire de cette jeune fille condamnée à ne vivre que les lundis, ou l’amour indéfectible de ce couple qui hante l’hôtel où il a vécu, les neuf nouvelles qui composent Croisés chez Kordilès se servent du fantastique comme un moyen de dire la solitude, de capter cette mélancolie qui semble peu à peu gagner les personnages. Parfois d’ailleurs, le fantastique n’est même pas là, mais la bizarrerie du quotidien suffit à rendre le texte ambigu – comme dans ce long dialogue entre une fille et son père dont la mémoire, rongée par la vieillesse, devient farfelue. Et lorsque la noirceur prend le dessus et que le sang s’écoule, c’est toujours avec cette étrange poésie macabre qu’affectionnait par exemple Villiers de L’Isle-Adam. Un recueil plein de délicatesse au ton intimiste, chuchoté presque.

Octobre 2013, 170 pages, 12 euros.

 

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Croisés chez Kordilès : cliquer ici.

Le Fils du Roi, de Eric Lambé – éd. Frémok

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-couvertureLe Fils du roi est un livre-monde. Un ouvrage atypique au format de pochette de disque de 33 tours, lucarne ouverte sur un ailleurs baignant dans un halo bleuté. Un objet somptueux, qui invite presque au recueillement, tant sa beauté dégage quelque chose de fort et de silencieux, voire de sacré. Mais en même temps, on s’y sent rapidement chez soi (en soi ?). Parce qu’il est entièrement réalisé au stylo bic noir et au stylo bic bleu, le nouvel album d’Eric Lambé dégage tout de suite une intimité inhérente à cet outil. Familier, pratique, banal, le bic embaume l’enfance, l’école, les numéros de téléphone griffonnés sur un coin de nappe, les brouillons qu’on a jetés.

Le Fils du Roi est un récit qui se veut à la fois mélancolique et grotesque, explique l’auteur. Une réflexion sur le temps, la lumière, le beau et le laid, l’académique et l’iconoclaste, le monstrueux, la fantaisie, l’enfermement, la folie.” Avec ses stylos et sa feuille blanche carrée, Eric Lambé s’impose un cadre technique fruste qui semble complètement libérer sa parole en lui permettant de s’adresser directement à l’autre sans le détour des mots : débarrassée de toute contrainte formelle ou scénaristique, la narration s’affirme grâce aux émotions suscitées. Et si à part la phrase introductive (“Un jour mon père m’a glissé au creux de l’oreille : tu sais que tu es le fils du roi.”), Le Fils du Roi se déroule sans un mot, il n’est pas muet pour autant, tant les images paraissent avoir été écrites autant que dessinées – après tout, l’écriture n’est-elle pas le propre du stylo bic ?

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitCentré autour d’un homme et d’une femme, Le Fils du Roi est aussi un carrefour de rencontres esthétiques, où les images mutent, dérapent, sursautent, résonnent, confrontant la dureté du minimalisme, l’exubérance du cartoon, la chaleur de Picasso ou l’étrangeté de Balthus. Les formes s’enfantent, connectées par des liens symboliques, cordes, tuyaux, passages cloutés, yeux, orifices. Le travail sidérant d’Eric Lambé sur la matière, les trames et les textures arrive sans peine à tirer d’un instrument pauvre une palette de sentiments bouleversants. Les mailles du dessin semblent tout enserrer, jusqu’à étouffer la blancheur du papier qui, lorsqu’elle parvient à s’extirper de ses filets nocturnes, brille enfin, éblouissante de pureté. Grâce à la qualité des reproductions, les graphismes se chargent même d’une temporalité fascinante, la superposition des hachures et la transparence de l’encre inscrivant dans chaque page les heures passées à les pétrir, trait par trait. Parsemé d’images inoubliables et d’instants de grâce suspendus, Le Fils du Roi  se traverse comme une nuit d’errance pénétrante. Et le Frémok de donner corps, une fois de plus, à un livre hors-norme, sorti d’un rêve.

Le-Fils-du-Roi-Eric-Lambe-Fremok-frmk-extraitOctobre 2012, 96 pages, 33 euros.

L’Usage des ruines, de Jean-Yves Jouannais – éd. Verticales

L Usage des ruines Jean-Yves Jouannais VerticalesConstruit comme une sorte de recueil de nouvelles autour de la guerre, L’Usage des ruines s’immisce entre réalité et fiction, changeant, à chaque chapitre, de lieu, d’époque, de regard. La fascination des nazis pour les ruines, la disparition de villages rayés de la carte, la folie créatrice d’un architecte sensé construire un fort, l’ordre de brûler les quatre coins de la ville pris au pied de la lettre, l’inutilité du siège le plus long de tous les temps… Avec une écriture souple comme l’imagination et imagée comme une chronique historique, Jouannais cisèle de petits récits passionnants, miscellanées guerrières se penchant sur des faits étonnants, relevant l’incongruité de certains chemins de l’Histoire, ou contant le comportement inhabituel de tel commandant, le point de vue dissonant de tel témoin – ou de tel personnage imaginaire.

Jean-Yves Jouannais se concentre sur les sièges. Ces moments de statu quo, où la guerre s’écrit en pointillés pour quelques minutes ou quelques années. Les deux camps se font face, l’un prisonnier, encerclé ; l’autre, expectatif, patient. Stalingrad, Dura-Europos, Tata, Londres, Hambourg, Vauquois… Voici le temps de la guerre des nerfs, des canons, des catapultes, des stratégies pour faire craquer l’adversaire. Les combats sont mis entre parenthèses. Les soldats, eux, n’ont plus qu’à attendre, au pied du mur. C’est ce moment de latence, contemplatif, ennuyeux, qui voit les conflits rester en suspens, que Jouannais cerne dans un inventaire érudit en forme d’errance parmi les ruines de l’Histoire.

Derrière le portrait morcelé d’une humanité suicidaire, toujours prompte à annihiler son prochain, derrière l’exploration des ruines, image romantique par excellence, Jean-Yves Jouannais échafaude un texte à double-fond. Plus que les faits historiques, ce sont les récits qu’on en a tirés qui intéressent l’auteur, la transmission de cet héritage belliqueux. A moins que Jouannais, comme il l’énonce dans le texte qui ouvre L’Usage des ruines, ne soit pas l’auteur de ces lignes, mais un personnage, simple marionnette entre les doigts de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas… Quête insoluble de la mélancolie, réflexion sur l’art (“L’art ne peut être qu’obsidional, produit sous la contrainte du blocus de l’obsession”), cette fiction gigogne est traversée par les figures de l’enfant, de l’étranger. Et par cette mélancolie “obsidionale”, hésitante et doucereuse, qui semble nous avoir habités depuis toujours sans que l’on ait su, jusqu’ici, lui donner un nom.

Emmanuel Evzerikhin 23 aout 1942 StalingradSeptembre 2012, 150 pages, 17 euros.

Zénith-Hôtel, de Oscar Coop-Phane – éd. Finitude

Zenith Hotel Oscar Coop Phane FinitudeNanou, la “vieille putain plumitive”, remplit des pages et des pages. Elle écrit sans trop savoir pourquoi, par ennui peut-être, pour écouler l’amertume qui l’irrigue aussi. Pour échapper à cette vie qu’elle n’aime pas, mais qu’elle préfère tout de même à celle des autres. Face à elle, six portraits. Des portraits d’hommes, de michetons, tous liés par leur besoin, un jour, d’aller voir la “pute de rue”, perchée sur ses talons hauts près de la gare Saint-Lazare, à tirer sur sa cigarette mentholée pour que le temps passe un peu plus vite. Dominique le paranoïaque, Emmanuel, lâche et médiocre, Victor et son chien agonisant, Robert l’asocial : en quelques pages, des lambeaux d’existence, Oscar Coop-Phane saisit l’essence de ces âmes perdues, à la dérive dans un monde qui semble frémir sans eux. Le jeune écrivain de 24 ans modèle ses personnages à coups de phrases ciselées qui savent rendre sublime la petite poésie du rien.

“J’écris dans le bus. Des collégiens vont déjeuner. Les vieux font leur petit trajet de vieux. Ils connaissent les arrêts, ils connaissent les rues. J’aimerais savoir à quoi ils pensent dans leurs petites têtes de vieux. Ils mâchouillent leurs souvenirs, ils les rongent dans leur cervelle fatiguée. Ils tiennent leur ticket dans leur main. Ils tremblent. Ils ont peur ; ça se voit dans leurs petits yeux vitreux. Ils jouent leur rôle de vieux.” (Page 14)

Si elle évoque immanquablement Emmanuel Bove, la prose gracieuse de Zénith-Hôtel dévoile aussi une personnalité propre, capable de passer de la hargne à la mélancolie le temps d’une virgule. De cette humanité déchue, de ces êtres insignifiants, faibles et dépassés, Oscar Coop-Phane tire une beauté surprenante qui naît, en filigrane, de la tendresse qui lie la vieille péripatéticienne à ses clients paumés. Elle console, apaise, réconforte. Absorbe la tristesse, les frustrations. On repense aux mots de l’écrivain et prostituée Grisélidis Réal, à propos des hommes qu’elle accueillait auprès d’elle : “Vous voyez, c’est comme des enfants qu’on a mis au monde. Ils sont obligés de revenir vers nous, parce qu’on connaît toutes les nuances de leur jouissance, de leurs petits caprices, de leurs petites faiblesses et de leurs petites forces. On connaît tout. Alors, vous voulez qu’ils aillent où ? Partout ils seront déçus. Sauf chez nous.” Partout ailleurs, ils ne seraient que des ombres. A travers les yeux d’Oscar Coop-Phane, ils deviennent lumineux.

(La citation de Grisélidis Réal est tirée de Grisélidis Courtisane, de J.-L. Hennig, Verticales, réédition, 2011.)


Mars 2012, 128 pages, 13,50 euros.

 

☛ TELECHARGER UN EXTRAIT > de Zénith-Hôtel : cliquez ici.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Grisélidis Réal, écrivain, peintre, prostituée.

Parfois les ennuis mettent un chapeau, de José Parrondo – éd. L’Association

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association couvertureSur chaque page, une phrase, seule, nue. Pour l’illustrer, un dessin rudimentaire, rond, enfantin, rendu plus candide encore par les couleurs tendres qui l’animent. Le livre lui-même, charmante reproduction d’un petit carnet de cuir dans lequel on aimerait noter ses pensées, joue sur cette sobriété, et rend la lecture encore plus intime. Et c’est justement de cette ingénuité à double-fond que le travail de l’auteur de La Porte tire toute sa poésie. Réflexions diverses, aphorismes, calembours, astuces visuelles : sans jamais vraiment se prendre au sérieux ni basculer entièrement dans l’humour, Parfois les ennuis mettent un chapeau change sans cesse de ton, comme s’il changeait d’angle d’attaque pour cerner ce qui le préoccupe vraiment.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinCar derrière la joliesse de ce monde imagé, derrière l’évidence du dessin, décuplée par les personnages clichés qui l’habitent (le marin, le pompier, le roi, le cosmonaute, le détective…), pointe quelque chose de plus diffus, de plus grave. Comme si un enfant curieux et un homme mûr fragilisé par des doutes qui le dépassent cohabitaient dans le même corps. Peu à peu, dans ce jeu constant entre premier et second degré, des échos se créent parmi les sentences absurdes ou des questions naïves, révélant une inquiétude sourde. En observant modestement le monde qui l’entoure avec son regard décalé, José Parrondo finit par mettre les mots sur des sentiments aussi ambigus que la difficulté à trouver notre place dans l’univers (et vis-à-vis des fourmis), l’oubli embarrassant qui nous assaille parfois (“Je ne me souviens pas de la chose la plus incroyable qui me soit arrivée”), ou la solitude. Parvenant même à saisir ces instants flottants, lors desquels ressurgissent nos troubles les plus profonds, à la manière des ces “paysages qui apparaissent lorsqu’on a le regard perdu sur le plancher”.

Parfois les ennuis mettent un chapeau Jose Parrondo L Association extrait dessinFévrier 2012, 200 pages, 19 euros.

Je reste roi d’Espagne, de Carlos Salem – éd. Actes Sud

Je reste roi d'Espagne Carlos Salem Actes Sud noirs couvertureLe roi a disparu. Juan Carlos d’Espagne, soixante-dix ans et des brouettes, a pris la tangente comme un adolescent fugueur. Ne laissant derrière lui qu’un message impénétrable, et un ministre bien embêté, obligé de mentir à la presse et de convoquer le détective Arregui pour tenter de trouver la trace de son évanescente majesté. C’est le point de départ d’un polar mené sur un rythme chancelant, road-movie déglingué entre Madrid, le Portugal et le fin fond de l’Espagne, au milieu de ces clochers tous semblables, de ces paysages nus et de ces villages “indécis entre un hier qui ne finissait pas de disparaître et un avenir qui leur était étranger”. Pour aller d’un point A à un point B, Carlos Salem prendra toujours le chemin le plus long. Il préférera affubler le roi d’Espagne d’un déguisement de hippie, raconter la vie d’un devin rétroviseur (un médium qui devine le passé, donc), suivre la trajectoire vrillée d’un compositeur à la poursuite de sa symphonie perdue sur les routes des campagnes ibériques, concocter des cyber-histoires d’amour ou chercher de l’aide auprès d’un ancien péroniste qui fait des soirées sushis. Bref : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Si, dans ses ouvrages précédents, cette fantaisie débordante et cette imagination frénétique nuisaient parfois à la tenue de ses récits, l’écrivain argentin, espagnol d’adoption, canalise de mieux en mieux sa fougue au fil des livres. Entre mélancolie et humour, Je reste roi d’Espagne confirme que Carlos Salem a trouvé son ton, mêlant habilement sourire et larmes dans un même souffle. Irrévérence, cocasserie, tendresse et poésie se fondent ici en une matière souple et acidulée qu’il manipule avec un doigté incomparable. Si bien que les quelques longueurs qui persistent lui sont vite pardonnées : elles nous permettent même de passer un peu plus de temps avec des personnages parmi les plus attachants du roman noir actuel.

Traduit de l’espagnol (Espagne) par Danielle Schramm, septembre 2011, 400 pages, 22 euros.

Au pays des mensonges, de Etgar Keret – éd. Actes Sud

Au pays des mensonges Etgar Keret actes sud couvertureOuvrir un recueil de nouvelles d’Etgar Keret, c’est avancer dans un univers familier, composé de bribes d’existences ou de visages que l’on a l’impression d’avoir déjà croisé quelque part. Rapidement pourtant, Keret bifurque, avec cette manière qu’il a de toujours trouver une nouvelle façon d’aborder des choses banales, de toujours choisir un point de vue déviant. Regroupant trente-neuf histoires très courtes, comme à son habitude, Au pays des mensonges affirme encore un peu plus le talent de son auteur, capable de cerner ce qui nous échappe ou, plus précisément, ce à quoi l’on essaie d’échapper. Ses personnages tentent, par tous les moyens, de se voiler la face, de se soustraire à une réalité qui les effraie, les maltraite. Hagaï passe ses journées les yeux fermés, à s’imaginer vivre la vie de ceux qu’il croise ; Avishaï rêve qu’il retourne en enfance et repousse son réveil pour rester bien au chaud chez maman ; Miron usurpe des identités dans un bar pour avoir quelqu’un à qui parler ; Oscar tente de revivre le coma dans lequel un accident l’avait plongé. “La vie me fait l’effet d’un piège. On y entre sans se méfier et ça se referme sur vous. Une fois qu’on est dedans (…), il n’y a plus nulle part où s’enfuir”.

De cette mélancolie de la solitude, de cette peur de voir la vérité en face, Etgar Keret tire des récits multicolores, relevés par un humour sarcastique ou par un comique de situation frisant l’absurde. Keret titille son lecteur, navigue entre fantastique débridé et réalisme pointilleux. D’autres fois, c’est l’horreur et la violence qui s’invitent entre les lignes, émanations d’une société israélienne qui prend forme en arrière-plan. L’ombre du terrorisme, l’instabilité d’un pays qui “ne comprend que la force”, constamment au bord du précipice, font peser sur ces pages une menace palpable. Ainsi une hémorroïde géante cohabite-t-elle avec des histoires d’anges ou de réincarnation, tandis que les maris volages croisent des personnages dont l’enveloppe charnelle s’ôte aisément, à l’aide d’une fermeture éclair. Un recueil d’une vigueur surréaliste, tableau éclaté des inquiétudes et des contradictions de notre monde.

Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, septembre 2011, 206 pages, 20 euros.