Deux petites filles, de Cristina Fallarás – éd. Métailié

Deux petites filles Cristina Fallarás MétailiéAu milieu des zonards, des junkies et de ceux qui font tourner la machine en donnant à la population son comptant de sexe et de drogue, Victoria González mène son enquête pour retrouver le tortionnaire de deux soeurs en bas âge, sauvagement assassinées. Quarantenaire, ex-droguée, journaliste ratée, assistée d’un fainéant sympathique, Victoria n’est pas un détective comme en accouche habituellement le polar. Déjà parce qu’elle est une femme, ce qui n’est pas si courant (son personnage à l’humour cinglant rappelle par instants la détective de l’Italienne Grazia Verasani). Ensuite parce qu’elle est enceinte de six mois, certes. Mais surtout parce qu’elle est traversée par une rage sauvage, qui la dévore. Cristina Fallarás n’a pas esquissé un enquêteur féminin juste pour se faire remarquer. Elle compose un personnage retors, à la fois attachant et angoissant auquel elle parvient à donner une densité remarquable.

Mettre les pieds dans le Barcelone de Cristina Fallarás donne l’impression de revenir, des années plus tard, dans la cité catalane telle que nous l’avait laissée Manuel Vázquez Montalbán. Cette ville que le détective Pepe Carvalho, à la fin, ne comprenait plus, ayant perdu peu à peu ses repères, ses vieux amis, ses complices les putes du Barrio Chino et ses ruelles d’antan, recouvertes par le goudron de la modernité. Entre une sordide banlieue et le quartier du Raval, à quelques encablures des Ramblas des cartes postales, Cristina Fallarás épluche une Barcelone pelée, damnée, “métropole miniature, marmite à faire macérer les touristes”.

Roman amer à la noirceur venimeuse, Deux petites filles semble se dérouler dans une ville sous-marine, au milieu des noyés, des vestiges du passé en décomposition et des cadavres bouffis par l’eau sombre. Comme si tout s’opérait sous “un porche triste dans une rue triste d’un quartier triste que tout le monde insiste pour appeler joyeux ou coloré ou populaire parce qu’ils ont honte d’admettre qu’il n’est plus que très triste et qu’il ne reste aucune trace de ce qu’il était en d’autre temps, quand l’oisiveté était plus simple, qu’il y avait des putes bien en chair, des comiques, des promenades, des choristes ou une chanson à la radio à la gloire des amours célibataires”.

Las niñas perdidas. Traduit de l’espagnol par René Solis, mars 2013, 220 pages, 17 euros.

 

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L’Expérience Oregon, de Keith Scribner – éd. Christian Bourgois

Experience Oregon Keith Scribner Christian BourgoisExpérience. Prenez un couple de New-Yorkais sur le point d’avoir son premier enfant. Enfouissez-le au fin fond de l’Oregon, au nord des Etats-Unis, sur la côte Pacifique. Là où il pleut huit mois sur douze. Là où les membres du Club des Lesbiennes motocyclistes font des barbecues le dimanche. Professeur d’université spécialisé dans les mouvements de masse et le radicalisme politique, Scanlon, le mari, trouve dans la région un sujet d’étude rêvé : hostile à la mondialisation, le nord-ouest américain, repaire de hippies sur le retour et d’anarchistes tatoués, est tenté par l’indépendance depuis des dizaines d’années. Laissez-le mijoter pendant que Naomi, sa femme, ex-créatrice de parfums qui a perdu son odorat des années plus tôt, retrouve brutalement son nez grâce au déménagement. Pour autant, elle n’est pas vraiment emballée par les bienfaits de la campagne… Afin de compliquer un peu les choses, mettez-leur dans les pattes une jolie mère célibataire à la tête du mouvement séparatiste local (pour lui) et un jeune anarchiste fanatique plein d’admiration (pour elle). Secouez. Observez.

Résumé ainsi, on dirait un bête récit sur la fidélité conjugale et les vertus des produits bio. Erreur. Car Keith Scribner déplie constamment son intrigue pour ajouter de nouvelles dimensions à son Expérience. La famille, l’amour et le couple sont envenimés par l’ambiance insurrectionnelle qui transpire de cette bourgade faussement tranquille. Avec, en toile de fond, le portrait acide d’un Etat américain monolithique, dont l’autorité s’effrite chaque jour un peu plus. Pour plonger ses personnages dans un dilemme constant, Scribner s’appuie sur une écriture sensuelle à l’extrême, guidée par les arômes que perçoit l’odorat surdéveloppé de Naomi. La lecture devient alors une expérience sensorielle, physique : les personnages s’affirment non seulement par leur grande finesse psychologique, mais aussi, chose beaucoup plus rare dans la littérature, à travers leurs corps, qui n’hésitent pas à aller à l’encontre des esprits qui les dirigent.

Roman suave et volatil, L’Expérience Oregon sonde ce perpétuel combat que se livrent, en chacun de nous, idéalisme et pragmatisme, engagement militant et confort personnel, famille et individu. En allant au plus près de ce déchirement entre l’espoir et les convictions, entre ce que l’on est certain de vouloir et ce que l’on n’ose pas désirer, Keith Scribner réussit à cerner ce qui, finalement, fait l’essence d’une vie : les renoncements qui la jalonnent.

The Oregon Experiment. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Marny, août 2012, 530 pages, 21 euros.

Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

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