Vénus privée, de Giorgio Scerbanenco – éd. Rivages/Noir

Premier livre mettant en scène Duca Lamberti, ancien médecin tout juste sorti de prison après avoir été condamné pour euthanasie, Vénus privée (1966) participe à l’affirmation de la littérature noire italienne, devenue depuis l’une des plus riches et des plus passionnantes qui soient. Dans un Milan qui se veut la vitrine du renouveau transalpin de l’après-guerre, Giorgio Scerbanenco souligne la fragilité de cette croissance de façade, qui cache mal une Italie désenchantée. Les portraits terribles de ces femmes égarées, abîmées, forcées de se vendre ou de se plier à la violence des hommes en sont la plus triste illustration. Détective étrange, brisé, partagé entre un sens moral aigu et le pessimisme poisseux de ceux qui sont passés de l’autre côté de la barrière sans en être réellement revenus, Duca Lamberti semble né du croisement entre la hargne des enquêteurs hard-boiled américains, l’élégance retenue des limiers britanniques et une attitude qui rappelle le commissaire Maigret.

Cette ambivalence contamine l’ensemble du récit : le roman change parfois étrangement de ton, passe du calme à la tempête en un claquement de doigts. Le classicisme apparent de l’intrigue cache en réalité des sautes d’humeur inquiétantes, relents irrépressibles d’une société sordide à laquelle les personnages ont bien du mal à résister. Giorgio Scerbanenco donne l’impression de vouloir pousser le roman policier dans ses retranchements, déforme son intrigue pour lui donner une modernité et une vigueur très contemporaines. Il multiplie d’ailleurs les références à un scandale qui fit grand bruit dans l’Italie des années 1950 : l’affaire Montesi, du nom d’une jeune femme assassinée, apparemment au court d’une nuit orgiaque organisée par le gratin romain. En liant son roman à un fait divers fameux, Scerbanenco s’acharne à démonter cette Italie rêvée que le boom économique semblait vouloir exaucer, tout en replaçant la littérature policière au coeur du réel, faisant de son roman noir un révélateur de la société. On comprend mieux, à la lecture de ce texte fondateur, d’où sortent les Massimo Carlotto, Carlo Lucarelli et compagnie.

 A noter, pour les cinéphiles, que Vénus privée fut adapté au cinéma par Yves Boisset en 1970 sous le nom de Cran d’arrêt, d’après un scénario d’Antoine Blondin, et avec Bruno Crémer dans le rôle de Lamberti.

Réédition, traduit de l’italien par Laurent Lombard, octobre 2010, 260 pages, 8,50 euros.