L’Etranger mystérieux, de Mark Twain, illustré par Atak – éd. Albin Michel

L Etranger mysterieux Mark Twain Atak Albin MichelL’Etranger mystérieux, c’est un ange répondant au doux nom de Satan – neveu de son fameux homonyme – qui débarque sans prévenir dans un petit village léthargique d’Autriche, à la fin du XVIe siècle. Après avoir impressionné par quelques tours extraordinaires les trois adolescents qui jouaient là, il commence à se mêler des affaires du hameau : sous leurs dehors paisibles, les habitants cachent une belle propension à calomnier leur prochain ou à brûler des sorcières – et tant pis si ce ne sont que des fillettes de dix ans, suspectées d’avoir pactisé avec le diable parce qu’elles ont quelques rougeurs dans le dos. Le récit de Mark Twain délaisse alors de sa tonalité merveilleuse pour devenir une fable politique, philosophique et (anti)religieuse : sur le modèle des Lettres persanes de Montesquieu, l’écrivain américain se sert de son ange descendu sur terre pour prendre du recul, et porter un regard extérieur sur la vanité de notre monde.

Esprit divin, Satan est indifférent au bien et au mal. Son regard détaché lui permet de cerner la vérité et d’agir en toute objectivité, quitte à tuer. A travers ses yeux, Twain met en relief la tartuferie des hommes, leur incapacité à être heureux, préférant toujours la jalousie, la haine ou la bêtise superstitieuse au bonheur. “Le premier homme était hypocrite et lâche, des qualités qui ne font toujours pas défaut à la lignée”, se moque Satan en soulignant que les seuls progrès dont est capable cette “race de moutons” se résume au perfectionnement des armes ou aux idées toujours nouvelles que l’homme conçoit pour torturer ses compatriotes, voire les exploiter comme des esclaves dans des usines.

Au-delà de la puissance universelle du texte de Mark Twain, cette édition le confronte en plus aux foisonnantes illustrations d’Atak, en parfaite osmose avec le ton de L’Etranger mystérieux (d’autant que le rendu des illustrations et la maquette qui s’efforce de ne pas séparer le texte des images en font un livre superbe). Comme dans le récit de Twain, le travail composite du graphiste allemand, tout en superpositions, en clins d’œil (à la peinture classique surtout) et en anachronismes discrets, donne à la fable de l’ange Satan toute sa dimension atemporelle et prophétique. Mêlant des références piochées dans toutes les époques, ses peintures paraissent comme hantées par les multiples facettes du roman, en même temps propice à la rêverie et à l’émerveillement, mais aussi tristement cynique. Comme si les couleurs éclatantes d’Atak tentaient en fait de dissimuler, sans succès, toute la perfidie de l’humanité.

L Etranger mysterieux Mark Twain Atak Albin MichelThe Mysterious Stranger. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec, octobre 2012, 180 pages, 20 euros.

 

POURSUIRE AVEC > le précédent livre d’Atak : Pierre-Crignasse.

RENCONTRE AVEC ERIC MILES WILLIAMSON / Col bleu, colère noire

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photoPeut-être parce qu’il y parle de ce qu’il a connu jusqu’au pire, Eric Miles Williamson fait partie de ces auteurs qui ressemblent étonnamment à leurs livres. Massif et vacillant, brutal et poignant, spectaculaire mais sans esbroufe, provocateur, buveur lucide à la colère grondante et généreuse. Oakland dans tous ses romans, “aisselle puante de l’Amérique”, ville haïe dont la violence colle à la peau de ses habitants comme la gunite à celle des ouvriers. Alors, Gris-Oakland, Noir Béton ou Bienvenue à Oakland racontent le travail inhumain, les bruits assourdissants, la poussière, les outils, l’alcool, la folie, l’honneur, la haine et la misère, les hommes en morceaux qui touchent constamment le fond. Un monde sauvage, ruiné. Le tribut payé à l’Amérique.
Peu prophète en son pays, celui qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier dans sa tête parle “des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel”. Il module son style, invective son lecteur, se met à nu et frappe juste. Il prévient d’ailleurs : “Don’t fuck with this man !”

Vos romans, particulièrement Noir Béton, apparaissent comme des livres sur la classe ouvrière tels qu’on n’en avait pas vus depuis les années 1930 ou 1940, depuis John Dos Passos, Jack London ou John Steinbeck. Comment expliquez-vous le vide entre ces deux générations ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, la loi qu’on a surnommée le “G.I. Bill” finançait des études universitaires aux soldats démobilisés. Puis, à partir du milieu des années 1960, et jusqu’aux années 1980, les études supérieures sont carrément devenues gratuites : tous les pauvres de la classe moyenne ont pu aller dans les mêmes universités que les riches. Les Noirs, les Mexicains, tous. Pendant presque quarante ans, le temps d’une génération – ma génération. Puisque nous en étions capables, nous avons écrit sur nos vies, nous nous devions de raconter notre histoire, notre expérience, notre monde, comme dans Noir Béton ou dans les livres de Norman Mailer. Mais cette période est terminée. Reagan a détruit tout ça. Désormais, pour aller à l’université, il faut débourser entre 10.000 et 20.000 dollars, somme qu’un jeune étudiant ne peut pas récolter en travaillant. Nous resterons une génération unique, une anomalie de l’Histoire.

Puisque vous faisiez partie de cette génération capable de raconter un autre aspect de l’Amérique, avez-vous ressenti le devoir de le faire ?

Noir Beton Eric Miles Williamson Fayard noirJe suis devenu écrivain parce que je n’étais pas un musicien suffisamment doué. Mon père jouait de la trompette dans l’orchestre symphonique d’Oakland, comme mon grand-père avant lui. Moi, je n’étais pas aussi bon, et en plus je jouais du jazz, alors je ne pouvais jamais vraiment me faire plus de 40 dollars par soirée. Et puis j’ai fini par me rendre compte que les textes que j’écrivais étaient meilleurs que la musique que je jouais… Je ne me suis jamais senti investi d’une mission – sauf quand j’étais jeune et que je voulais raconter la vie des ouvriers au monde entier. Mais les ouvriers ne voulaient pas en entendre parler, et les riches n’en avaient rien à foutre.

C’est la colère qui sert de moteur à votre écriture ?

Sans doute. Toute ma vie, j’ai essayé de vivre dans des endroits accueillants, or, à chaque fois, j’atterris dans des coins cauchemardesques. Mon deuxième fils est né sur le sol du salon de ma maison, juste parce que nous n’avions pas de sécurité sociale. Maintenant, je vis près de la frontière mexicaine, j’ai une assurance, mais derrière chez moi, six personnes ont été décapitées dans les six dernières années, un hélicoptère militaire tourne constamment au-dessus de ma maison et il y a des mitraillettes au fond de mon jardin. Voilà où je vis, c’est ça mon Amérique. Et rien de ce que je n’écris ne me sortira de là. Je peux m’en échapper une semaine pour venir à Paris, parler avec vous, mais ma famille est dans ce trou, et tous les jours, j’ai peur qu’ils se fassent tuer dès qu’ils sortent de la maison. J’ai enseigné dans les quartiers noirs de Houston, maintenant j’enseigne aux Mexicains du fin fond du Texas : je n’ai pas cessé de fuir la pauvreté, mais je suis toujours retombé dedans. Lire la suite